Un petit rêve habitable

Depuis plus de dix ans, La moitié du fourbi déploie un rapport d’une grande originalité avec le réel et ce qui nous entoure. Thème après thème, numéro après numéro, son équipe explore des possibles formels et narratifs extrêmement stimulants, rêvant ensemble d’un monde plus apaisé et malin.


La moitié du fourbi existe depuis plus de dix ans. Ça fait un bail. Quel est le premier souvenir qui vous vient à l’esprit pour sa création ?

Frédéric Fiolof : Sans doute celui de la naissance même de la revue. Formule qui me permet de tricher et de glisser deux souvenirs au lieu d’un… Je me revois d’abord assis avec Sylvain Prudhomme à la table d’un café d’Arles au printemps 2014. Je lui fais part de mon envie, encore très floue, de créer une revue. Il me dit : « Vas-y, lance-toi, il n’y a pas de plus belle aventure ! » Et il me reparle longuement de la revue Geste (2008-2012), à laquelle il avait collaboré. Ses yeux pétillent, son enthousiasme est débordant… Et, définitivement, ma décision est prise.

Et puis, surtout, un peu plus tard, à l’automne, la première réunion de notre comité de rédaction (qui a un peu évolué depuis mais pas tant que cela). Un café, encore, à Paris cette fois. Il y a deux ou trois amis de longue date, mais aussi quelques personnes que j’appréciais pour leurs goûts littéraires ou leurs textes, qui venaient d’accepter de me suivre et que je n’avais encore pas ou presque jamais rencontrées : Hélène Gaudy, Anthony Poiraudeau, Zoé Balthus… Discussions à bâtons rompus. On sent que ça prend, que l’on va faire quelque chose ensemble, avec nos envies, nos différences, notre passion partagée pour la littérature, notre curiosité. Décision de sous-titrer la revue « Littérature et appels d’air » et rédaction collective de ce que l’on pourrait appeler notre « déclaration d’intention », ce texte qui figure, inchangé, en quatrième de couverture de tous nos numéros depuis le premier. La couleur était donnée. Et tout restait à faire.

Et quel serait le meilleur souvenir depuis ?

En voici un, qui n’est certainement pas le seul « meilleur souvenir » – il y en aurait tant – mais peut-être le plus singulier : notre numéro 11 : 2020, la pandémie nous cloue derrière nos masques et la période est morose. Librairies fermées, plus de diffusion, d’impression, presque aucune revue ne sort ni ne circule. On est à l’arrêt. Alors on fait un numéro en ligne. Ce sera le seul. Selon les mêmes principes mais en libre accès. Le thème s’est imposé à nous assez naturellement : « Dehors ». Avec de belles contributions : Claro, Antoine Mouton, James Noël, Michèle Audin… Et on s’est bien amusés. Il y a eu un vrai moment d’énergie et de partage alors que tout nous enjoignait de passer notre tour et de nous mettre en berne.

"Rien de rien", n°18 (octobre 2026) © la moitié du fourbi
« Rien de rien », n°18 (octobre 2026) © la moitié du fourbi

La revue semble vraiment portée par un collectif, par le travail d’un groupe. Comment ça marche ? Comment choisissez-vous les thèmes et les textes ?

Au-delà des amitiés, des échanges, notre collectif est à présent bien rodé. Nous lançons quelques thèmes – un mot, une formule, une phrase. Il s’agit d’ailleurs pour nous plutôt d’amorces, de « petites lumières » que de thèmes à proprement parler. Les membres du comité qui le souhaitent font une proposition qui leur parle à un instant t, qui leur semble à la fois singulier, polysémique, long en bouche. Qui puisse résonner avec des œuvres ou des textes, mais aussi inciter à regarder dans certains angles du monde. Et puis on échange et on vote. Et on adopte le nouvel « élu ». Ensuite, on réfléchit à des invitations. Christophe, parallèlement à son travail formel et graphique sur chaque numéro, se charge plus particulièrement de proposer le/la photographe et l’artiste graphique dont nous voudrions faire découvrir le travail. Ensuite, les dés sont jetés.

On perçoit un goût pour une diversité de formes, comme si la revue s’ouvrait toujours davantage.

En effet, cette inclination pour l’hybridité est l’une des marques de fabrique de La moitié du fourbi. Cela passe par la variété des cadres : textes d’analyse, poésie, entretien, photographie, graphisme… Mais finalement, pour ce qui est des textes (la part dominante de chaque numéro), les choses se font toujours de manière un peu organique. Une fois posés les deux principes de base – un lien, tendu ou distendu, avec le sujet et l’appel au registre, somme toute assez large, de la non-fiction –, tout le reste est très libre. C’est carte blanche. Beaucoup s’essaient à des formes un peu nouvelles, expérimentent et nous arrivent là où on ne les attendait pas.

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Pour faire une revue, il faut une énergie folle. Comment la nourrir ?

Je ne crois pas qu’il existe de recette particulière, si ce n’est l’étrange désir de continuer. Et donc d’avoir encore quelque chose à chercher (mais quoi ?) à chaque nouveau numéro.

Cela semble aujourd’hui, malgré tous les obstacles, encore plus nécessaire de produire la revue.

Oui, et les obstacles sont nombreux et différents. Tout d’abord le temps de chacune et chacun est compté. Les membres du comité travaillent, s’investissent aussi dans d’autres projets. Je ne sais pas si c’est un obstacle ou une motivation : voler du temps au temps pour continuer à sortir le Fourbi… Et puis le lot de toutes les revues : tenir financièrement, maintenir des aides quand il y en a, survivre à des frais postaux de plus en plus drastiques (pour ne pas dire criminels…) que nous n’avons pas le courage de faire entièrement porter à notre lectorat. Mais en effet, il y a une forme de nécessité qui s’impose. Peut-être parce qu’une revue, c’est aussi un petit rêve de monde habitable – un espace de régénérescence. Une bulle d’air qui s’efforce de continuer à circuler. Et par ces temps de plus en plus irrespirables, c’est pour le moins précieux.

Le sujet du prochain numéro, c’est « Rien de rien ». Alors, à part se chantonner Édith Piaf, quelles portes et quelles fenêtres La moitié va-t-elle ouvrir ?

Eh bien, étonnamment, Piaf aura été assez peu chantonnée dans ce numéro… Et le « rien », beaucoup plus. Le grand rien de la guerre (Zoé Balthus), celui de l’IA (Hugues Leroy), les joies controversées du ne-(presque)-rien-faire (Anthony Poiraudeau). Et du côté de celles et ceux que nous avons invités, mais je ne dis pas tout, une ouverture poétique de Roxana Hashemi, une magnifique lettre de Louise Bentkowski à Victor, « l’enfant sauvage », un très personnel coup de sonde dans l’univers de John Cage et de quelques autres sous la plume d’Antoine Gautier, une variation autour des vides vertigineux du fric pour Nassera Tamer, une série photo de Myr Muratet sur les traces que laissent dans la ville ceux qui la vivent dans la rue – accompagnée d’un texte très personnel de Jane Sautière… Rien à regretter, donc !

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