Un corps indocile, brillant second roman d’Osvalde Lewat, s’attache aux pas d’un couturier afropéen virtuose, criminel par inadvertance, pour mettre à nu l’enchevêtrement des vulnérabilités et violences masculines et restituer des trajectoires individuelles cosmopolites parmi les résultantes d’une impitoyable mondialisation économique.
Dieunedort Deffo Deffo (« prénom taillé pour les railleries, double patronyme, farce infligée par ses parents ») est un couturier de haut vol dont les créations virtuoses, à base de textiles traditionnels de différentes régions d’Afrique (velours du Kasaï, kenté, bogolan, rabal, ndop…), s’arrachent auprès d’une clientèle parisienne huppée et connaisseuse. Après s’être longtemps cherché, avoir été quelque temps salarié d’une maison de couture haut de gamme, il a ouvert à Paris son propre atelier, « Route du Haut-Fenn », où il peut laisser libre cours à son inspiration tout en réalisant, dans la douleur, quelques commandes destinées à alimenter des finances précaires. Le début du roman le montre en train de coudre, pour son amante magnifique rencontrée voici quatre ans et rebaptisée Merveille (elle se nomme Anne-Gabrielle), une pièce d’exception digne d’elle.
Mais ce quotidien aux lisières va se défaire comme un ourlet mal surfilé. Première alerte, pourtant banale pour un couturier : « Deffo poussa un cri ! Il venait de s’enfoncer l’aiguille dans la chair ! » Une quête qui n’est guère identitaire mais bien existentielle va mener ce parangon d’afropolitanisme sophistiqué au cœur de son pays d’origine, le « Zambuena », d’abord dans une bourgade sans âme, « Feukan », où il devient le salarié déclassé d’une usine de textiles chinoise surexploitant les locaux, puis au sein d’une communauté où l’on pratique l’initiation au moyen, entre autres, de l’ingestion – périlleuse – de l’iboga, et enfin jusque dans le Yunnan en Chine, auprès d’une veuve « désenfantée », bouddhiste fervente et pratiquante, Mme Wu.
Porté par l’illusion de mener sa vie comme l’on guide une surpiqûre sous l’aiguille de la machine, Deffo ne cesse en réalité de se laisser ballotter et régenter par qui décide pour lui : clientes, amantes, ami d’enfance ou fraîche rencontre, hommes et femmes de pouvoir, maître d’initiation… L’évènement qui déclenche cette errance forme cependant un aiguillon d’une autre nature, encore plus impérieux : une vive douleur à l’aine, ne cédant ni à la médecine occidentale classique ni à des thérapies de plus en plus alternatives, et condamnant l’idylle amoureuse et sexuelle d’« impeccable luxure » avec Merveille à un piteux repli.
C’est pour mettre fin à cette douleur qui affecte sa virilité que Deffo se rend au Zambuena, le pays de ses parents, afin de tenter l’expérience de la dernière chance, l’initiation au bwiti. Pour cela, il doit se soumettre à une longue attente et gagner quelque argent à Feukan, où son ami d’enfance Zenou, devenu un prospère entrepreneur allié à une richissime famille, lui a trouvé, grâce à l’homme d’affaires chinois dont son beau-père est le représentant local, un emploi dans une usine « Bao & Frères » où l’on fabrique à la chaîne vêtements de travail et uniformes scolaires. Là, croyant à tort qu’elle restera sans conséquence, il fera une rencontre amicale et, dans un état d’hébétude exacerbé par une virilité en panne, commettra l’irréparable.

Il y a quelque chose de hitchcockien chez ce héros à la candeur ambivalente, aussi maladroit pour diriger sa vie qu’il est habile à manier l’aiguille. Il mettra du temps à saisir à quel point maîtriser son destin relève d’une illusion, et à quel point il aura pu être agi par des forces plus grandes que lui – forces métaphysiques dès lors qu’il a été initié, ce qui lui impose d’implacables règles de rectitude morale, ou plus simplement matérielles et économiques, en un monde où les lois du profit prévalent sur tout le reste, sans oublier, bien sûr, ce « corps indocile » qui le mène bien davantage que ses propres volontés.
Osvalde Lewat ourdit avec un art consommé les fils d’une intrigue propice à des lectures multiples. De courtes incises en italique embarquent d’emblée dans l’univers du polar, via la conscience « du criminel honnête et consciencieux » que Deffo ne sera peut-être pas, car cela lui imposerait une double résolution : « assumer la portée dramatique du geste dramatiquement posé » en « contrecarr[ant] l’instinct de conservation qui enjoint de ficher le camp vite fait, bien fait ». Par la suite, le suspense portera sur l’identité de la victime plutôt que sur celle du criminel, et sur les modalités du châtiment qui frappera ce dernier – ou pas.
L’initiation au bwiti forme un autre de ces fils, à dimension anthropologique celui-là. Mais le roman compose surtout, à l’échelle de la mondialisation et de la Chinafrique, une vaste fresque sociale particulièrement réussie. Nourri d’une satire rendue tout à la fois corrosive et indulgente grâce à une distance humoristique négociée au plus près, le récit met à nu les étroites intrications entre des destinées individuelles qui se voudraient singulières et les systèmes de domination socio-économiques qui, en réalité, les conditionnent implacablement.
Deffo, sans les mesurer consciemment, en fait d’abord l’expérience à Paris auprès de certaines de ses clientes. Plus tard, à Feukan, il vise paradoxalement, lui qui bénéficie d’un statut spécial grâce à sa renommée parisienne, à se faire reconnaître des « éléments » de l’usine, ainsi que les désignent, en les chosifiant, les patrons et contremaîtres chinois, à savoir d’anciens artisans « tailleurs qualifiés » asservis à la production à la chaîne. Parmi ces derniers, le vieux Tankoutat, un ancien militant qui, plutôt que de renier ses idéaux, les a réinvestis dans une entreprise communautaire d’éducation populaire, « Dimanche au Long Cours ». Au sein de l’usine, deux cadres intermédiaires chinois incarnent la double face d’un pouvoir s’exerçant de manière tantôt ignoble, tantôt plus aimable. Une idylle sincère semble pourtant s’être nouée entre l’un de ces cadres et une kinésithérapeute du cru, Sixtine. Une malicieuse fable dostoïevskienne verra encore Deffo débuter son expiation dans un coin perdu de Chine, rivé des semaines durant à une machine à coudre pour produire, au moyen de l’assemblage savant d’authentiques textiles rares d’Afrique, des merveilles qui seront finalement vouées à un autodafé vengeur.
Déjà autrice d’un remarquable premier roman, Les Aquatiques (Les Escales, 2021), notamment couronné, en 2022, par le prix Ahmadou Kourouma, dans lequel elle explorait, entre autres, les violences masculines intra-familiales et les conflagrations consécutives à leurs effets, Osvalde Lewat a cherché cette fois, comme elle s’en explique, à déplacer la focale ordinaire, centrée sur un corps féminin comme lieu privilégié de la douleur et de la dépossession, pour se tourner vers « un personnage masculin en position de vulnérabilité » quand les ressorts de sa virilité se dérobent. La tragédie intime et sociale qui saisit Deffo et le brinquebale de Paris à Dengfeshan offre ainsi à l’autrice une trame élégante pour explorer, face à l’universalité composite des asservissements, les tactiques incertaines de l’émancipation.
