L’autre Nadja

Cent ans après la rencontre d’André Breton avec Léona Delcourt, dite Nadja, Olivier Wagner, conservateur à la BnF, fait paraître une nouvelle édition des Lettres de Nadja, suivie d’autres textes et d’un choix de dessins. Due à un concours de circonstances déterminant, elle permet d’avancer dans la connaissance du mythe fondateur du surréalisme.

Nadja | Lettres à André Breton suivies d’autres textes et d’un choix de dessins. Édition établie et présentée par Olivier Wagner. Gallimard, 172 p., 22 €

Nadja s’achève sur une affirmation aussi obscure que belle, lancée comme un défi au ciel ou un oracle de sorcier : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas », complétée dans L’amour fou, par une autre, plus longue, mais guère plus explicite, sinon par son contexte : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas ». Elle figure à la fin du chapitre I, « Le 10 avril 1934, en pleine “occultation” de Vénus par la lune », lorsque le narrateur pénètre « dans un petit restaurant situé assez désagréablement près de l’entrée d’un cimetière », où il rencontre la « servante », mot qu’il préfère à serveuse. Cette rencontre s’accompagne du « spectacle, au mur, d’une horloge vide de son cadran » et de la description de la tenue de la serveuse et de son bijou, « une très fine chaîne retenant trois gouttes claires comme de pierre de lune, gouttes rondes sur lesquelles se détachait à la base un croissant de même substance, pareillement serti », qui rappelle l’occultation de la lune par Vénus. La scène se clôt sur l’appel du plongeur, « Ici, l’Ondine », auquel répond le jeu de mots « ici, l’On dîne » de la servante. Celle-ci disparaîtra de la vie de Breton, mais pas son souvenir, lié, pour lui, à la beauté, pour toutes les raisons concomitantes qui viennent d’être énumérées.

Si nous avons développé cette page de L’amour fou, c’est parce qu’elle nous paraît être un condensé de l’amour tel que le peint, le voit, le vit André Breton, c’est-à-dire né, grandi et disparu sous les auspices de la beauté et du hasard dit « objectif ». Revenons à présent à Nadja, en tant que femme réelle à l’origine d’un livre et personnage d’un livre phare du mouvement surréaliste. De son vrai nom Léona Camille Ghislaine Delcourt, elle naît près de Lille en 1902. Son père est typographe et sa mère mécanicienne, ils ont des revenus modestes. Nadja vient vivre à Paris à 21 ans, elle donne naissance à une fille, Marthe, de père inconnu, un an après, mène plus ou moins pour survivre une vie d’actrice de second plan et de danseuse, pour laquelle elle s’invente son nom de Nadja, « parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement » (Nadja), et doit même se résoudre à avoir des protecteurs. On sait ce que cela signifie. Au moment de sa rencontre avec André Breton, Nadja a 23 ans. Le livre relate neuf journées, du 4 au 13 octobre 1926. La correspondance proposée dans le livre occupe la période du 22 octobre 1926 au 25 février 1927. On apprend au passage que Nadja avait eu connaissance des prémices du livre et qu’elle en avait éprouvé une grande colère.

Nadja, « À garder sur vous » © Paris, Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet.

À partir du 14 mars 1927, sa santé mentale se dégrade beaucoup. Le 21 mars, elle est prise d’une bouffée délirante, la gérante de l’hôtel meublé qu’elle occupe fait appel à la police. Dès lors, c’est la chute inexorable et terrifiante. D’abord transférée à l’asile Sainte-Anne, elle passe ensuite à celui de Perray-Vaucluse, en région parisienne, où il semble qu’André Breton ait eu l’intention, non suivie d’effet, d’aller la voir. En revanche, ses parents, qui habitent la banlieue de Lille, viennent lui rendre visite à deux reprises et sa mère écrit au directeur de l’asile pour prendre de ses nouvelles. À ce moment-là, elle pèse 44 kilos pour 1,60 m. Elle mourra le 15 janvier 1941, à l’asile de Bailleul où ses parents l’ont fait transférer pour la rapprocher d’eux car les voyages leur coûtaient cher. Ils n’ont jamais abandonné leur fille et semblent en outre s’être chargés d’élever leur petite-fille. Quant à André Breton, s’il n’a jamais été amoureux de Nadja, s’il s’est peu occupé d’elle pendant sa maladie et ses différents internements, il a néanmoins à plusieurs reprises éprouvé des remords à son sujet sans avoir pour autant à être tenu pour responsable de sa démence. Mais il a, il faut bien le reconnaître, utilisé Nadja, comme tout écrivain se nourrit de ce qui l’environne. On peut regretter qu’il n’ait pas cherché à améliorer ses conditions de vie étant donné l’opinion détestable qu’il exprimait sur les conditions asilaires : « Il ne faut jamais avoir pénétré dans un asile pour ne pas savoir qu’on y fait les fous tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits » (Nadja). Cela dit, après son divorce d’avec Simone Kahn, en 1929, il avait peu de moyens financiers et ensuite ce fut l’Occupation.

Le décès de Nadja est attribué, d’après le registre de l’asile, à un amaigrissement extrême dû à un cancer. Or, en 1941, les Français manquaient de tout et le nombre de décès dans les hôpitaux et les asiles était très important. Ce fut le cas jusqu’en 1943 au moins, si l’on pense à Camille Claudel. L’écrivaine néerlandaise Hester Albach, autrice d’une enquête sur Nadja, (Léona, héroïne du surréalisme), rapporte « qu’on avait cessé, les derniers jours, de la nourrir, pour ne pas prolonger inutilement ses souffrances ».

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Il n’est pas inutile à présent de rappeler l’intérêt qu’a toujours porté André Breton aux personnes atteintes de troubles psychiatriques. On sait qu’au moment de la Première Guerre mondiale, en 1917, il avait été affecté à l’asile de Saint-Dizier pour aider à soigner les soldats traumatisés par la guerre des tranchées. Il se sert de sa connaissance des théories de Sigmund Freud, qu’il découvre dès 1916, pour les aider à exprimer ce dont ils ont perdu conscience. En 1922 et 1923, vient la période des sommeils hypnotiques, pratiqués par Robert Desnos, René Crevel et Benjamin Péret, dans l’appartement d’André Breton qui menait le jeu mais en mesurera très vite les dangers. Bien qu’interrompue, cette expérience contribuera à alimenter la pratique de l’écriture automatique, inaugurée dès 1919, en compagnie de Philippe Soupault, avec Les champs magnétiques, et donnera lieu au premier Manifeste du surréalisme en 1924.

Nous nous contenterons à présent, pour ne pas allonger davantage notre étude, d’énumérer les principales étapes de l’enquête archivistique, en elle-même passionnante, qui relate le concours de circonstances à l’origine du présent livre.

  • Dossier d’André Breton dispersé à sa mort, préempté en partie par l’État pour le compte de la bibliothèque Jacques-Doucet (qui possédait déjà une partie importante de sa correspondance léguée par testament), et complété par le don d’Aube Ellouët-Breton.
  • Manuscrit autographe de Nadja, retrouvé chez des collectionneurs et finalement racheté par la BnF.
  • Documents conservés par la famille de Nadja, dont le cahier de brouillon tenu par celle-ci, finalement acquis par la BnF, après un passage chez un collectionneur, malheureusement défiguré et amputé de feuillets éparpillés chez des collectionneurs.
  • Exemplaires de l’édition originale de Nadja, enrichis de nombreuses notes d’André Breton, retrouvés après la disparition de leur possesseur. « On ne saurait exprimer le sentiment de stupeur ressenti en voyant non seulement ces pièces extraordinaires, mais encore de quelle manière elles pouvaient dialoguer entre elles », écrit Olivier Wagner.
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Les lettres de Nadja qui figurent dans le livre proviennent du fonds André Breton de la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Mais nombre d’entre elles se trouvaient auparavant entre les mains de collectionneurs ou d’amis, insérées dans le cahier de Nadja demeuré en la possession de sa famille, aussi n’ont-elles été confiées à la bibliothèque qu’à la disparition de leurs différents possesseurs, et, de ce fait, elles sont restées pendant longtemps inaccessibles.

Qu’en est-il de ces lettres, d’autant plus bouleversantes que celles d’André Breton, introuvables ou détruites, les transforment en un long monologue déchirant ? Que nous inspirent-elles et quelle en est la valeur littéraire ? Si on les lit sans idées préconçues, on peut, réfléchissant, envisager l’état mental de Nadja avec davantage de nuances et de précautions. Songeons, pour commencer, à ce que pouvaient être les conditions d’existence d’une jeune fille dans Paris au début du siècle dernier, sans métier, sans soutiens familiaux puisque ses parents étaient pauvres. Elles avaient de quoi ébranler et fragiliser quiconque. En outre, le clivage entre santé et dérèglement mental n’est pas si évident à déterminer. Est-ce à dire que les conditions asilaires peuvent aggraver un état psychique au lieu de le soulager ? Que dans un autre temps, et entre les mains d’un corps médical qualifié autant que bienveillant, Nadja aurait pu non seulement survivre mais recouvrer sa liberté ?

Nadja
© Collection Particulière NA 08E 105

Examinons à présent ses lettres. On a le sentiment, les découvrant, qu’elles ne sont nullement d’une victime, bien qu’amoureuse et, à ce titre, soumise à un amant : « Je te vois marcher vers moi avec ce rayon de douce grandeur accroché à tes boucles… et ce regard de Dieu ». Nadja est même capable de rébellion : alors que leur relation amoureuse a cessé depuis une dizaine de jours, elle lui écrit : « Homme de pierre, / Comprends-moi ». La douleur d’être délaissée est exprimée avec simplicité, précision et force poétique : « je redescends toujours seulette l’escalier qui conduit au bonheur » ; « Il me reste des sanglots et mes dents mâchent des baisers » ; « Mon tout qui est la moitié de moi-même » ; elle sait se parer d’un humour ravageur : « J’ai été mise à la porte de mon hôtel ce matin… parce que je suis pauvre […] Ne venez plus [m’y chercher]. Je suis maintenant sans domicile… et comme vous êtes juste et ordonné, vous me classerez maintenant chez les voyous ». ; ou bien toujours avec le même humour noir, elle énumère avec mépris des hôtels chics et chers, après quoi elle conclut : « À mon hôtel je paie 12 frs par jour plus 30 frs par mois il n’y a pas beaucoup de différence ». « À mort les vaches. / À bas la police », s’exclame-t-elle, à propos d’une proposition de travail qui cachait un glissement vers la prostitution.

Peu avant de cesser de lui écrire, comme il tardait à lui rendre son cahier, elle lui envoie une lettre énergique, aussi dure que lucide : « Je suis folle… ou forte… je ne sais… mais je suis une bonne camarade surtout qui a horreur de la souffrance » ; « J’ai horreur de votre jeu. Et de votre clique ». Voilà qui est dit !

Enfin, admirons le post-scriptum de son avant-dernière lettre : « Avez-vous perdu la voix, ou le téléphone est-il brisé ? » Note amère compensée par la volonté de garder le meilleur de ce qui lui vint de lui : « André, malgré tout je suis une partie de toi. C’est plus que de l’amour. / C’est de la Force » ; « Dans un puits il y avait des perles – je les aies bues – et ne veux pas les perdre ». Les dessins convainquent moins.

En quoi ces lettres sont-elles d’une folle ? Malgré quelques rares passages, elles inspirent davantage l’admiration et l’émotion que la pitié, elles paraissent celles d’une femme de tête, de cœur et d’esprit, d’une femme qui est spontanément poète et qui cherche à séduire, retenir l’homme qu’elle aime. Dans une de ses dernières lettres, elle est encore capable d’analyser froidement la situation, de se voir telle qu’on la voit : « Je ne suis pas un jouet ». Mais André Breton a cessé de la rencontrer, il cesse aussi de lui écrire et de lui donner de l’argent. Elle se retrouve à la rue, sans perspective aucune : sa raison s’effondre. Songeant à d’autres femmes qui ont subi un sort analogue, comme Camille Claudel, à des témoignages contemporains presque aussi déplorables, on est gagné par le malaise et par l’horreur. La nouvelle édition des lettres de Nadja n’a pas seulement un intérêt littéraire, elle réactive aussi la nécessité de s’interroger sur le sort réservé aux femmes en situation de précarité et de détresse psychique.


L’exposition « Ma main écrit ce que tu penses » se tient à la galerie Gallimard, du mardi au samedi, de 13 h à 19 h, jusqu’au 3 octobre 2026. 

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