Un Arabe qui boit

L’alcool et la fête, les errances du samedi soir : autant d’occasions de vivre démesurément sa joie. Cependant, pour les damnés de l’ivresse dont le journaliste Selim Derkaoui parle avec une grande sensibilité dans L’Arabe du samedi soir, récit mêlant l’intime et le journalisme, pour tout Arabe qui boit, les espaces festifs demeurent dangereux, voire mortels. Son tort ? Être un homme pareil aux autres.

Selim Derkaoui | L’Arabe du samedi soir. Seuil, 160 p., 17 €

Ce portrait, si l’on reste fidèle au souffle qui porte l’écriture du nouveau livre de Selim Derkaoui, on peut l’appeler, sur un ton un brin provocateur, L’Arabe qui boit. Jeune, curieux, énergique, fils de prolétaires algériens, révolté, désireux, sans Dieu, précaire, victime des contrôles racistes de la police dès l’adolescence, mais surtout amant de la boisson, il lutte pour acquérir sa place légitime dans le monde de la nuit. Viscéralement attaché à la fête du samedi soir, on lui refuse souvent l’entrée en discothèque en raison de son « faciès » ; ce refus, cette expulsion, cette dépossession peuvent lui coûter la vie.

L’Arabe qui boit et festoie boit et festoie impérieusement.

Dans la France d’aujourd’hui, il ne peut pas vivre, comme l’écrivait Georges Perec dans Un homme qui dort (Denoël, 1967), « dans une bienheureuse parenthèse, dans un vide plein de promesses ». Pour la police, il n’est ni « invisible », ni « limpide », ni « transparent ». On ne peut pas lui dire : « Tu n’existes plus… », car sa simple existence est perçue par lesdites forces de l’ordre comme une « menace existentielle ».

De l’histoire de cet archétype de buveur aspirant à l’ivresse heureuse, il faut retenir l’essentiel. « Cette nuit-là, raconte Selim Derkaoui, si je n’avais pas été recalé de ce club, on m’aurait perçu comme un arabe gentrifié, intégré à la norme festive autorisée. Dans ce bar-tabac improvisé en after, plaqué au sol sur une petite place puis interpellé, je deviens l’arabe tout court ».

Toute la scène est là. L’institution policière raconte qu’il aurait frappé un policier parce qu’il n’aurait pas supporté qu’on le contrôle, debout mais chancelant, en train d’uriner ses litres de bière dans une ruelle. Lui et d’autres témoins affirment, en dépit des souvenirs floutés par l’ivresse, qu’il a couru, persuadé d’agir du bon côté, pour s’interposer en faveur d’un homme noir qui subissait un contrôle abusif, raciste.

Tout compte fait, cette scène illustre puissamment « le grand paradoxe de l’arabe alcoolisé », qui se perçoit comme une double menace à l’ordre public : « l’alcool, censé œuvrer à notre intégration, réactive dans un même mouvement les préjugés d’hypersexualisation et de danger reproductif ».

Dans un contexte où le camp de la réaction, secondé par les « universalistes républicains », mène une bataille pour « la survie biologique des Français de souche » en des termes culturalistes, un journaliste arabe, cultivé et diplômé, de surcroît « gauchiste », a tout pour agacer. Son apparence « d’intello » pourrait être interprétée comme une provocation, voire une humiliation.

Mohammad A. Hamama, sous licence CC BY-NC-SA 2.0.
Stella © CC BY-NC-SA 2.0/Mohammad A. Hamama/Flickr

Mais il faut regarder ailleurs : loin de ces fantasmes et de ces « Sanglots des Forts » craignant d’être « déclassés » et « remplacés » par les rejetons du sous-prolétariat immigré qui accèdent aux études et publient des livres, l’homme en quête d’ivresse est en vérité « envahi par l’angoisse de ne plus pouvoir payer [son] loyer, versé à des propriétaires parasites assistés qui détiennent plusieurs logements chers et insalubres, au prix d’un burn-out locatif permanent ». D’où l’urgence d’investir la nuit et de respirer intensément avant l’aurore.

« La fête est politique ». Les livres qui interrogent la fête et son caractère profondément politique sont légion. Mais L’Arabe du samedi soir raconte une histoire singulière, une histoire des dénis et des aveuglements français : ceux du racisme dans l’État qui brise les corps des jeunes hommes, noirs et arabes, dans les rares espaces où ils peuvent se défouler : l’ivresse et la nuit.

Quand Selim Derkaoui relate son vécu, avec une précieuse transparence et une distance élégante qui se refuse aux comédies identitaires liées à tout ce qui touche, de près ou de loin, à l’Islam et à la culture arabe, il esquisse, peut-être à son insu, le portrait de L’Arabe qui boit pour dire l’essentiel : ce qui est reproché à l’Arabe, c’est son existence, sa présence dans des lieux qu’il devrait regarder à la télévision. On lui fait payer ses déambulations nocturnes, muni de son bagage de « CSP+ ».

Entre l’enquête journalistique et l’expérience vécue et intime, il raconte sa propre politique de la fête, de son enfance précaire dans une cité des environs de Caen, à Hérouville-Saint-Clair, à son installation en Île-de-France, où l’« émotion prolo-anxiété » d’hier poursuit le pigiste qui court derrière la fin de ses mois.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

La nuit est le lieu de tous les dangers. Reflet exacerbé des conditions sociales démunies, elle est doublée d’un processus périlleux d’ethnicisation. Le capitalisme fait main basse sur l’obscurité et, dès le moindre écart, rappelle à l’ordre les corps naturalisés comme étant « suspects ».

Ici, l’écart de Selim Derkaoui est un désir démesuré d’ivresse. Quand le regard se brouille, quand les visages se déforment, quand la timidité et les complexes sont au placard : « l’ivresse nous fait redevenir enfants, comme une vérité brute débarrassée des masques sociaux et des jugements moraux ; cette insouciance écorchée vive qui n’a rien à voir avec de la naïveté ».

Regardant de loin sa socialisation par la boisson, l’auteur aime à se décrire comme un « ‘‘arabo-moscow mule’’ », c’est-à-dire cet homme qui investit ses nuits comme théâtre de luttes invisibles, qui augmente ses désirs d’émancipation et espère échapper à sa condition par un style de vie intense. En un mot, « cet arabe qui boit et qui peut, à tout moment, switcher des damnés de la terre aux damnés de la bière ». Et le journaliste d’ajouter : « à l’instar du prolétariat blanc, notre manière de boire est étroitement liée aux frustrations sociales, auxquelles se superposent le racisme structurel et les obsessions nationales anti-arabes du matin au soir ».

Dans cette perspective, la nuit du contrôle policier est celle d’un Jugement dernier, le dernier jugement des illusions dites méritocratiques. Les rêves de l’Arabe qui boit s’envolent lors de cette soirée fortement agitée. Une mésaventure dévoile la véritable face de son utopie nocturne : un mirage égalitaire.

Celui qui ne mobilise aucun imaginaire religieux, aucune allégeance à ses « racines » réelles ou supposées, aucune fascination pour les « cosmologies invisibles » et leurs « secrets » qu’il ne faudrait pas « dévoiler », aucune appartenance au « peuple des Indigènes » de France, se trouve dans la nasse du racisme de la police. « C’est précisément, constate cliniquement Selim Derkaoui, ce qui m’est arrivé ce soir-là, à Paris, juste avant l’altercation avec les policiers : mon alcoolisation est venue nourrir leurs fantasmes racistes, selon lesquels nous serions violents par nature ».

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

La scène de l’altercation avec la police clarifie la politique de la fête selon Selim Derkaoui : en France, le corps ivre toléré dans l’espace nocturne, c’est avant tout le corps blanc – dans le sens de la majorité culturelle. Et même si l’Arabe qui boit est blanc, de teint méditerranéen, la menace que représenterait son existence est exacerbée par son alcoolisation : « L’arabo-moscow mule » dont parle l’auteur de Rendre les coups. Boxe et lutte des classes (Le Passager Clandestin, 2023) « n’excite pas une violence innée ou génétiquement transmise », mais « ravive leur propre peur : celle que nous retournions contre eux les stigmates qu’ils ont produits, comme l’ont fait avant nous les combattants du FLN ».

Autrement dit, l’alcool désinhibe la violence exercée sur les marginalisés et les descendants des travailleurs immigrés lorsqu’ils affichent leur contrôle sur une partie infime de l’espace nocturne. L’État, en inscrivant la violence dans les corps, traite certains de ses citoyens comme « des citoyens de troisième zone ».

Quand Selim Derkaoui écrit sur le mode de la confession : « L’alcool m’intègre. Puis l’alcool me désintègre. La garde à vue, c’est ma soirée de désintégration. Un after où mon arabité me revient en pleine figure », il met les mots justes sur les maux qui caractérisent la condition de nombre d’hommes arabes : à rebours d’une certaine propagande tant politicienne qu’intellectuelle voulant nous faire croire que « les migrants et leurs enfants ne veulent pas s’intégrer et s’assimiler à la République », c’est leur parfaite « assimilation » qui est en cause, leur irréprochable « intégration ».

Une nuit agitée, l’actualité d’une histoire ancienne. Quand l’Arabe qui boit veut se faire invisible et disparaître dans ses black-out lourdement arrosés, les cauchemars de la Loi, comme dans les romans de Kafka, l’assaillent et le rouent de coups sur le trottoir, devant un bar miteux qui ne ferme pas… car il faut laisser une porte ouverte à ceux auxquels on refuse leur place en discothèque.