Mon corps donné pour vous, de Marouane Essadek, présente l’histoire de Carrie Buck, une jeune Américaine devenue à son corps défendant l’enjeu de luttes scientifiques, politiques et légales. En effet, en 1927, la Cour suprême des États-Unis, avec l’arrêt « Buck v. Bell», déclara légale la stérilisation forcée « des personnes atteintes d’une forme héréditaire d’aliénation ou d‘arriération mentale ». C’est l’histoire de l’eugénisme aux États-Unis au début du XXe siècle qui est ainsi racontée dans le livre.
Carrie Buck était née en 1906 à Charlottesville (Virginie), dans un milieu blanc misérable. Comme elle se retrouvait à la charge d’une mère incapable matériellement et psychiquement de s’occuper d’elle, elle fut « confiée » aux Dobbs, une famille moins pauvre que la sienne. Chez eux, elle effectuait les travaux domestiques, en dehors elle fréquentait l’école du quartier où elle se montrait une élève sérieuse, agréable, aux capacités moyennes. À douze ans, Mme Dobbs mit fin à sa scolarité afin qu’elle pût travailler comme bonne à tout faire chez des particuliers. Mais lorsqu’à dix-sept ans elle se trouva enceinte, Mme Dobbs décida qu’elle ne pouvait plus la garder, ce d’autant moins que le géniteur était son propre neveu ; elle demanda alors que l’État se chargeât de son sort. Déclarée « moralement délinquante » et « atteinte d’imbécilité au deuxième degré » (« middleground moron »), Carrie fut placée à l’Institut pour les Épileptiques et les Faibles d’Esprit de Lynchburg où se trouvait déjà sa mère, Emma Buck. C’est alors que, grâce au directeur de l’établissement, politiciens, hommes de science et de loi décidèrent qu’elle fournissait l’occasion rêvée d’assouvir leur passion de pureté raciale et de réaliser leur désir de doter les États-Unis d’une législation eugéniste solide.
Carrie Buck arrivait à point nommé. Le directeur de l’institut, le docteur Priddy, eugéniste convaincu, venait d’avoir quelques difficultés avec la justice pour avoir réalisé la stérilisation de patientes sans leur accord et sans l’aval des familles ou des instances de tutelle. La loi de Virginie de 1916 l’autorisait bien à enfermer les faibles d’esprit et à effectuer sur eux des opérations « pour leur bien-être », mais, au vu des dernières décisions de justice, il n’était pas clair que celui-ci inclût la stérilisation forcée, pièce maîtresse aux yeux de Priddy d’une lutte contre la « dégénérescence » de la population états-unienne. Un aval fédéral était donc nécessaire, seul capable de permettre la véritable poursuite du grand projet d’une nation saine, exempte de tares.

Le docteur Priddy n’était bien sûr qu’un « réformateur sanitaire » parmi d’autres à un moment où l’eugénisme avait le vent en poupe et ses arguments l’oreille du public. Le docteur Kellogg, par exemple (oui, celui des corn flakes), avait créé en 1906 une Fondation pour l’Amélioration de la Race, et l’Indiana avait adopté dès 1907 des lois eugénistes (retoquées deux ans plus tard pour absence de fondement juridique). Les États-Unis brillaient donc dans ce domaine à la fois sur le front politique et sur le front « scientifique » (les spécialistes américains se pressaient aux congrès internationaux d’eugénique du début du siècle).
Ce sont donc des membres d’un « lobby eugéniste » qui montèrent une procédure susceptible de parvenir jusqu’à la Cour suprême, afin d’obtenir de celle-ci qu’elle appuyât sans ambiguïté la loi de Virginie en matière de stérilisation des « indésirables ». Le cas fut bien ficelé : Buck (qui n’avait rien demandé) était la partie censée contester la décision de stérilisation, mais l’avocat qui la « défendait » était personnellement en faveur de celle-ci ; Bell, qui soutenait la décision, était le nouveau directeur de l’Institut et le représentant de l’État de Virginie. Par 8 voix contre 1, la Cour suprême donna raison à Bell. La déclaration d’un des juges, Oliver Wendell Holmes, justifiant le vote, reste encore aujourd’hui célèbre : « Trois générations d’arriérés mentaux [imbeciles], ça suffit. »
La troisième génération à laquelle Holmes faisait allusion était représentée par Vivian, l’enfant de Carrie Buck, qui, adoptée à la naissance par les Dobbs et quoi que Holmes ait pu dire, ne présentait aucun signe « d’arriération ». Elle mourut à huit ans d’entérocolite.
Mon corps donné pour vous fait ainsi le récit d’une manipulation politique et judiciaire, d’un délire ubristique de la science, de l’impuissance des faibles… Son approche, pleine de sympathie et d’ironie, est parfaitement documentée (une bibliographie est donnée à la fin de l’ouvrage), mais son romanesque pourra paraître parfois superflu, la vie de Carrie Buck et le cas « Buck v. Bell » contenant en eux-mêmes de quoi émouvoir et secouer nos esprits.
