La première plage

1936. Départ en gare pour les premières vacances, la mer, ses plages, tout un univers de découverte pour les classes ouvrières. Nourri d’archives, Congés payés, de Tiffany Tavernier, décrit une expérience sensible de la première fois en mer. Et campe une grandiose épopée sociale, physique et mentale autant qu’une lutte des places : où se mettre ?

Tiffany Tavernier | Congés payés. Sabine Wespieser, 252 p., 22 €

Tiffany Tavernier est passionnée par les grands flux, les mouvements de foule, « l’immensité du monde », disait-elle en déambulant dans l’aéroport Charles-de-Gaulle (Roissy, Sabine Wespieser, 2018). Cette fois, elle s’emballe pour les congés payés, avec son héroïne Emma et son fils Julien de 17 ans, qui pour la première fois se rendent à Biarritz en 1936. C’est la première fois qu’ils se déshabillent en plein air pour mettre un maillot de bain. La première fois qu’ils touchent prudemment l’eau de mer du pied. La première fois qu’ils voient des corps nus, ces gens chics aux attitudes de propriétaires. « On la met où la serviette ? » est la première question. C’est où notre coin ? Pourquoi on nous regarde comme ça ?

Le roman plonge dans cette étrangeté. Avec ce départ précipité. Luis, l’ami d’usine, avait tout anticipé, le train, le cabanon, les dates qu’il ne faut pas rater. Vite ! Allons ! Juste quinze jours à fond ! « Tout est allé si vite, dans le wagon, chacun se présente, une famille d’Aubervilliers part faire du camping, une bobineuse va rendre visite à ses parents, un couple d’ouvriers rejoint une bande d’amis pour faire une randonnée à vélo, « pour vous aussi, le train, c’est la première fois ? » »

C’était impensable. « Mais tout a été très vite » pour l’ouvrière du textile qui n’a jamais quitté sa rue, impensable de prendre un train sans son défunt mari, obligée par un ami de l’accompagner passer deux semaines, de faire son sac, de suivre le mouvement des « congés payés ».

En une remarquable écriture théâtrale, Tiffany Tavernier construit son roman en quinze journées, quinze situations, distribuant chaque chapitre pour un personnage, un dialogue, une narration, un monologue, une lettre qui adopte la posture d’Emma la jeune veuve mais aussi de son fils Julien, tout jeune militant communiste. La répartition des rôles se décline de la même manière, l’ami Luis, le révolutionnaire espagnol, paniqué par l’avancée franquiste, juste de l’autre côté de la frontière, où des milliers de civils et de soldats républicains fuient les combats. Puis le bourgeois de la plage, Edmond, blessé de la Première Guerre mondiale, et sa femme, Adélaïde, ne supportant pas cette invasion de barbares (les ouvrières) sur « notre plage ». Il n’y a pas de chef sur la plage. Et pourtant des regards tranchent et accusent comme à l’atelier.

Tiffany Tavernier, Congés payés
Enfants s’amusant sur la plage de Deauville en Normandie, Agence Rol (1936) © Gallica/BnF

Le roman touche juste en dépeignant ces fentes oppressantes de l’étranger. Dans ce corps-à-corps entre les nantis et les nouveaux vacanciers se jouent tant de frottements, de regards sur les serviettes sur le sable, de frontières invisibles entre les postures, les ongles de pied mal taillés, autant de fêlures qui rebondissent sur Emma, à commencer par la stupeur d’être payée à ne rien faire, tant « ne rien faire réclame un tel effort » ! C’est une première d’être invitée à partir très loin du domicile et de ses habitudes. « Des filles en short et des hommes en bras de chemise flânent le long de la jetée. Tous, des ouvriers comme elle, et par dizaines sur la plage. La joie sur leurs visages. C’est qu’elle veut raconter aux filles de l’usine. Pas la guerre. Mais ça. La liesse, l’élan, les corps allongés dans le sable. Sinon, elles n’auront pas le courage de partir. »

Mais plus encore, Tiffany Tavernier engage ses personnages à alléger leur corps lourdement vêtu, sombre et soumis à l’usine, vers la recherche d’un corps assuré de liberté dans cet espace public inconnu. Comment se tenir, apprendre en somme à se doter d’un regard glissant, faire semblant de ne pas voir, l’envers des regards de l’atelier de confection où Emma a l’habitude de tout scruter. Apprendre à oser apprendre l’espace public. Et flâner, qu’est-ce que cela veut dire à Aubervilliers ? Comme lors de ce quatrième jour de mer, en ville, il fait beau, va-t-on oser faire les magasins de Biarritz ? Le fils entraîne sa mère à regarder les robes, les bijoux : « Emma dévore tout des yeux. Ici, sur un coussin de velours noir, un collier de perles grises avec un fermoir en diamant, signé Chanel. Elle imagine sa gorge parée de ce trésor. Combien d’années de travail pour se l’offrir ? Elle n’ose pas y penser. T’imagines le nombre de gens qu’on pourrait nourrir avec ça ? »

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Apprendre à marcher lentement, s’arrêter devant des raquettes de tennis, se retourner sur la Peugeot 402, comme sur un vaisseau royal, décomposer le fonctionnement d’un appareil photo, un Kodak Retina, « celui-là maman, c’est le plus rapide du monde. Un jour, j’en aurai un à moi ».

Plus tard, devenir photographe, pourquoi pas ? Biarritz bonheur. Franchir le seuil des boutiques de maillots de bain. Emma rêve de dessiner des plans de maillots en lin lavé, mousseline, crêpe georgette, et toujours ce sentiment d’être prise en faute, en faute de rêver une autre vie. Comme un cerf-volant, tout se lève, virevolte, se retourne et revient sur le métier à tisser. Après Biarritz, une nouvelle vie viendrait ?

Nous vibrons dans ce corps-à-corps pour dire une conquête sociale qui n’est jamais un décor historique ou un droit social parmi d’autres. Emma et son fils sont sur la plage avec les interactions de l’atelier, la peur de l’eau et de l’accident, la méfiance des puces de mer, et ce sable, est-il au moins propre ? Les dangers de l’atelier se transposent sur les vagues qui peuvent tuer, noyer nos enfants, arracher nos vêtements. « Ne t’approche pas trop ! » Il en faut du temps pour desserrer l’étreinte de l’atelier. Il en faut des jours pour que les congés payés deviennent rire d’insouciance. De 1936 à 1970, il en faudra des années pour épouser ces nouveaux rôles vacanciers, se convertir à la futilité, aux bibelots, aux amusettes et autres enfantillages.

Ce roman dresse cette levée d’émotions nouvelles, rire de tout jusqu’à tomber dans les bras d’Edmond, s’autoriser un peu, au risque des affects, des jeux d’approche, atteindre l’autre rive. On l’entend de Biarritz, 1936, l’Espagne est en guerre. On l’entend par la voix de Luis qui va et vient, qui sert de transit à des enfants réfugiés. Être sur une plage de l’autre côté du champ de guerre, se prélasser et rêver, une histoire qui se répète, si proche de nous.