Seul le rêve

Debout dans tes rêves, le nouveau roman d’Abdellah Taïa, est en lice pour la centième édition du prix Renaudot. Un roman sur le lien et la constance à soi.

Abdellah Taïa | Debout dans tes rêves. Julliard, 224 p., 21 €

Entre Majid et Gabriel, il n’y a rien en commun, si ce n’est une certaine solitude. Lui est étudiant en littérature, venu du Maroc faire une thèse sur Fragonard, et vit dans la crainte que sa carte de séjour ne soit pas renouvelée. Après avoir quitté un amoureux puis avoir été quitté, il vit dans un studio minuscule à Belleville. C’est à quelques stations de métro de là qu’il va chercher Gabriel, dont il est le baby-sitter. Gabriel, trois ans, grand appartement, mère bienveillante, ignorant tout de ces tempêtes affectives et administratives, est bouleversé par la mort d’un chien et s’effondre en larmes sur le trottoir. Drame. Les passants s’attroupent et, racisme et préjugés obligent – un homme arabe baby-sitter ??? –, s’en prennent à Majid.

Dans ce dernier roman où l’on retrouve toutes ses thématiques de prédilection – le récit largement autobiographique, l’homosexualité, les violences de la société, la figure maternelle –, Abdellah Taïa questionne le lien social à partir de la position de ces deux personnages principaux, l’adulte et l’enfant, l’immigré et l’enfant né dans le pays, l’enfant pauvre et l’enfant des quartiers aisés. Celui qui n’a pas eu de chaussures pendant longtemps et dont la première paire était des sandales en plastique, et celui pour qui aller pieds nus est synonyme de liberté.

En fait, c’est surtout l’absence de ce lien social qui est en jeu dans ce livre où se côtoient de grandes solitudes. Ces hommes qui traversent Paris pour se retrouver dans un bar ordinaire. La femme de l’épicier sri-lankais, toujours silencieuse : « On ne s’habitue jamais vraiment à ce nouveau monde et on ne sait pas à qui parler de ce vide atroce, de cet exil qui ronge le cœur ». Pour ne pas sombrer, elle porte ses saris colorés. L’ex abandonné qui passe par la gardienne pour rétablir le contact, ne serait-ce que sous la pathétique forme d’une liste de frais à rembourser… La même gardienne qui encourage la reprise du dialogue, y projetant sa propre histoire.

Debout dans tes rêves

Abdellah Taïa
Un homme sur la plage © Jean-Luc Bertini

Sur le grand échiquier de la société, l’exilé, le précaire, le malade… chacun rêve une place, souvent hors de la case assignée. Une des scènes les plus fortes du livre est la discussion entre Majid et son directeur de thèse à la Sorbonne, qui lui déclare non sans condescendance : « Vous devriez faire une thèse sur les images et l’islam, plus exactement sur l’interdiction de la représentation, et donc des images, en islam. Laissez tomber Fragonard ». Message reçu : « Un plouc de la ville de Salé comme moi ne pouvait pas vraiment saisir toutes les subtilités des tableaux de Fragonard, leur liberté, leur transgression, leur libertinage, leur philosophie profonde. Tu vises trop haut, mon petit Majid, reste à ta place, raconte-nous ce qui se passe dans les grands bazars chaotiques de la culture musulmane et pourquoi celle-ci a raté le train de la modernité. » Pour résister à la violence de l’assignation, le rêve, le fantasme offre une échappatoire.

Mais la frontière est floue avec l’hallucination – Abdellah Taïa fait ici un clin d’œil au roman d’Hervé Le Tellier L’anomalie, imaginant un autre Majid à la poursuite du premier. Fragonard peignait des œuvres en apparence légères mais témoignant de la noirceur du monde. Abdellah Taïa campe des scènes où les silences sont l’envers de cet ordre social qui broie immigrés, femmes, homosexuels, racisés. Si bienveillante et compréhensive qu’elle soit, Isabelle n’a aucune idée de ce qu’a vécu ni de ce que vit le jeune homme à qui elle confie son enfant – et Majid évite soigneusement de s’ouvrir à elle. Quant à Gabriel, devenu préadolescent, il avouera avoir plus vite saisi l’homosexualité de son baby-sitter que sa précarité administrative qui, elle, constitue un véritable impensé dans son milieu. Quelques rares personnages suffisamment rodés au système sont capables de maîtriser les règles des deux mondes, comme cette dame âgée qui pousse Majid à postuler pour être baby-sitter.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Abdellah Taïa compare dans ce livre plusieurs types de violence : celle d’une société patriarcale et machiste qui humilie et brutalise les homosexuels ; celle d’une société blanche et bourgeoise qui procède par l’invisibilisation de celles et ceux qui ne lui ressemblent pas, les tolérant pour les tâches subalternes, les maintenant dans l’instabilité pour mieux les exploiter, voire les humiliant en leur infligeant leurs préjugés racistes.

À travers son personnage principal – et on devine les trajectoires semblables des nombreux laissés-pour-compte esquissés –, l’auteur fait de la dignité une boussole. Alors que son beau-frère (qui se fait loger par sa belle-famille) lui assène : « Tu n’es pas une femme. Tu as la chance d’être un homme », Majid, lui, fait face avec la virtuosité d’un équilibriste. Tout au long de ces pages, écrites dans une langue fluide et sans pathos, il traverse tant bien que mal le rouleau compresseur des normes, en faisant le choix de la tendresse et de la compréhension. Quand Gabriel se met à pleurer comme un bébé et se donne en spectacle dans la rue – « même pas honte » car il n’a « pas encore bien assimilé les règles et les codes de la société » –, peu importe, estime Majid : l’enfant revendique le droit d’exprimer ses sentiments, « un besoin naturel, un droit fondamental ».