Une marge vive : la littérature marocaine de langue arabe

Ce texte propose une introduction, nécessairement incomplète et partiale, à l’histoire de cette littérature. Il sera suivi d’un deuxième volet, traitant en complément de quelques figures de la scène contemporaine. L’essentiel de mon propos sera dédié à des œuvres soit non encore traduites, soit introuvables en France aujourd’hui et n’ayant fait l’objet que de traductions très fragmentaires.


La littérature marocaine de langue arabe traduite en français et publiée dans l’édition française se résume à quelques rares noms, dont les mieux connus sont Mohammed Choukri, Mohammed Berrada, Youssef Fadel, Yassin Adnan et tout récemment Malika Moustadraf pour le roman et la nouvelle, et en poésie Mohammed Bennis et Abdallah Zrika. La brièveté de cette liste est le symptôme d’un déséquilibre structurel. Dominante dans l’édition littéraire marocaine depuis les années 1980, la langue arabe représente aujourd’hui les trois quarts de la production du pays, comme le montrent les rapports annuels de la Fondation Al-Saoud de Casablanca. Pourtant, cette littérature, comme ses voisines algérienne et tunisienne, est sous-représentée en France. L’étude récente de Mahmoud Abdelsalam et Richard Jacquemond pour la plateforme Leila, qui recense un peu plus de 550 titres traduits de l’arabe entre 2000 et 2021, comptabilise seulement 23 ouvrages marocains sur l’ensemble de la période, soit environ 4 % du flux total. Rien de surprenant pour qui connaît le poids écrasant du duopole égypto-libanais sur l’édition arabe (mais ces centres se montrent de plus en plus réceptifs aux œuvres maghrébines), ainsi que la tendance des maisons d’édition françaises à se contenter du vivier francophone marocain, pourtant de plus en plus diasporique et donc de moins en moins en prise avec le quotidien du pays.

Le critique et romancier Abdelfattah Kilito propose de lire les commencements de la littérature romanesque au Maroc comme des actes d’état civil : La Zaouia de Thamy El Ouazzani (1942) et De l’enfance d’Abdelmajid Benjelloun (1957), les deux concurrents les plus sérieux au titre de premier roman marocain de langue arabe, sont en effet des récits autobiographiques portant sur le premier âge, comme ceux de leurs homologues francophones Abdelkader Chatt, Ahmed Sefrioui et Driss Chraïbi. On peut y voir avec Kilito le besoin d’acter l’apparition d’une littérature nationale moderne. Mais dans le cas des arabophones, c’est aussi l’ombre portée d’un géant du siècle, l’Égyptien Taha Hussein, et de son autobiographie Les jours, qui s’y dessine.

Littérature marocaine de langue arabe
« Le Cri », Saad Ben Sefach (2011) © CC-BY-SA-4.0/Latelier21/WikiCommons

En effet, le champ littéraire marocain moderne a commencé par se constituer en miroir du vaste et pluriel mouvement de la Nahda (« réveil ») arabe, qui émerge en Égypte, au Levant et en Irak dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les jeunes nationalistes des villes marocaines, où l’arabe est langue de savoir et de pouvoir dans une société alors largement amazighophone, y puisent des modèles : les noms des poètes Ahmed Shawqi et Jamil Sidqi al-Zahawi reviennent avec insistance. Ils leur empruntent la vêture (tarbouche rouge et costume à l’européenne), le lexique et le cadre historiographique, avec la conscience douloureuse du demi-siècle de retard qui les sépare de ce mouvement de rénovation, du fait notamment de la position géographique du pays et de la très faible diffusion de l’imprimé jusqu’aux années 1920. Fait significatif : les compilateurs et critiques de langue arabe de l’époque coloniale ne parlent jamais de littérature marocaine, mais de littérature arabe au Maroc, marquant ainsi d’un même coup le refus de la francisation et l’adhésion de ces élites, sur le plan culturel, à un panarabisme exclusiviste passant sous silence les composantes amazighe et juive de leur société.

La poésie, genre le plus prisé de l’élite lettrée, suit ainsi dans cette période les inflexions données à la forme arabe classique et à ses thèmes consacrés, notamment chez les romantiques égyptiens (agrégés notamment dans la revue Apollo) et dans les diasporas levantines des Amériques (mahjar). Une figure se distingue par son originalité : Mohammed Ben Brahim (1897-1955), secrétaire du pacha de Marrakech, Thamy El Glaoui, et personnage haut en couleur auquel Omar Mounir consacra un beau livre assorti d’une anthologie bilingue. Issu d’une famille d’artisans amazighophones, Ben Brahim est repéré jeune pour ses dispositions intellectuelles exceptionnelles, et admis à la prestigieuse Madrasa Ben Youssef. Il tourne pourtant le dos à la carrière savante au terme de son cursus pour se consacrer à la poésie sous l’égide de son mécène.

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Inspiré par l’écriture à contraintes du grand Abou al-Alaa al-Maârri, Ben Brahim laisse une œuvre unique en son genre, réunie posthumement sous le titre L’oliveraie, dans une édition expurgée de ses textes les plus controversés. Les motifs classiques (éloges du vin, des amours masculines et féminines, panégyriques) y côtoient des pièces plus inattendues : ode au tire-bouchon, description satirique d’un restaurant populaire tangérois où dansent les insectes… Ben Brahim est reçu en grande pompe en Égypte en 1937, en dépit de ses vertes remontrances aux gloires arabes de l’époque, qui aimaient à se reconnaître dans le miroir des raffinements andalous et à les opposer à la prétendue barbarie maghrébine. La séduction du Caire ne l’épargne pas pour autant. « Je me languis de l’Égypte, qui n’est point ma terre / Mais l’oiseau du cœur sait mieux qu’un autre son nid », écrit-il ainsi dans une pièce où affleure, entre les lignes, le désir d’une patrie plus ouverte à son originalité et à ses exubérances que le Maroc du protectorat.

Ce premier état du champ, fait de projets littéraires isolés et de déférence vis-à-vis du grand frère du Machrek, est bouleversé après l’indépendance, au cours des années 1960, par l’extension de la scolarisation à toutes les couches sociales urbaines et par l’ouverture de deux universités modernes à Rabat et à Fès. L’alphabétisation croissante dans les villes fait émerger des figures d’écrivains (et bientôt d’écrivaines) issus des milieux populaires, comme Mohammed Choukri (1935-2003), ou Mohammed Zafzaf (1943-2001), son cadet, qui laisse une œuvre romanesque et nouvellistique aussi imposante que mal connue hors de l’espace arabophone, malgré quelques traductions. Les nouvelles de Zafzaf, plus abouties que ses romans, donnent toute l’étendue de sa maestria technique, aussi épanouie dans la brièveté que dans l’extension, dans le tableau d’atmosphère que dans l’absurde kafkaïen. « Les vers qui se courbent », pièce centrale du recueil Maisons basses [1977], est un chef-d’œuvre de la forme longue, chassé-croisé entre l’expérience d’ouvriers venus de hameaux ou de petits bourgs marginalisés pour asphalter une route au milieu de nulle part, et la description des vers qui s’agitent dans la terre qu’ils doivent aplanir à cet effet. L’attention aux corps dominés, non représentés jusque-là dans cette littérature, est peut-être la marque la plus forte de cette œuvre, comme de celle de son ami Driss El Khoury. Mais l’œuvre de Zafzaf peut aussi se lire comme l’un des ateliers d’expérimentation formelle les plus vivaces d’une époque qui, de façon générale, n’en manqua pas.

En effet, les recherches contemporaines sur les littératures périphériques, notamment celles menées par Petr Kyloušek dans l’espace des langues romanes, nous apprennent à penser leur statut au-delà du rapport de force qui joue en leur défaveur, et notamment à percevoir les potentialités esthétiques propres aux marges des grands centres producteurs de normes et de valeurs littéraires. L’horizontalité et l’hybridation permises par cette situation font du Maroc un lieu d’expérimentation littéraire particulièrement riche dans la seconde moitié du XXe siècle. En l’absence d’un champ éditorial structuré dans les années 1960 et 1970, ce sont les revues culturelles qui assureront le rôle de laboratoires. Les travaux récents de Kenza Sefrioui, Khalid Lyamlahy et Olivia C. Harrison ont fait ressortir le rôle essentiel joué par la revue francophone Souffles (1966-1972), animée par le poète Abdellatif Laâbi, et ouverte dans ses dernières années d’activité aux écritures de langue arabe. Ils demandent cependant à être resitués dans une description plus large de l’écosystème des revues littéraires marocaines. Celles-ci ont joué un rôle crucial dans un paysage éditorial qui, jusqu’au début des années 1980, est demeuré à l’état embryonnaire. Le supplément culturel du quotidien national al-‘Alam (L’Étendard), organe officiel du parti conservateur de l’Istiqlal, a longtemps servi de diffuseur principal à la poésie et à la nouvelle, formes les plus prisées par les auteurs jusqu’aux années 2000, notamment en raison de leur longueur adaptée aux périodiques. Dans les années 1960 et 1970, Aqlam (Plumes), une revue satellite de l’Union Nationale des Forces Populaires, scission socialiste de l’Istiqlal fondée par Mehdi Ben Barka, accueille les écritures les plus engagées.

En dialogue actif avec le champ littéraire syrien, l’un des plus féminisés de la région à cette époque, Aqlam accueille de nombreuses écrivaines de ce pays dans ses colonnes dans les années 1960, et notamment le travail de la poétesse Saniya Saleh, promouvant ainsi l’écriture féminine dans un paysage alors, et de nos jours encore, très androcentré. Une éphémère revue culturelle féminine, Shourouq (Aurore), donne un peu de visibilité aux premières voix féminines marocaines majeures, Khnata Bennouna, Fatima El Raoui et Zineb Fahmi (née en 1941). L’œuvre de cette dernière, introuvable aujourd’hui au Maroc hors des bibliothèques, mérite le détour, notamment pour son sens de l’architecture : Un homme et une femme (1969) est un exemple rare de recueil de nouvelles pensé non pas comme une simple collection de textes partageant, au mieux, de vagues récurrences thématiques et stylistiques, mais comme une suite de tableaux entrant en résonance les uns avec les autres par la circulation de personnages, de lieux ou d’objets. Fahmi y développe avec bonheur un art nouvellistique fondé sur les situations flottantes plutôt que sur les intrigues, fragments de vies de femme dépersonnalisées par leurs rôles sociaux pesamment codifiés.

Le poète majeur de la génération d’Aqlam, Ahmed Mejjati (1936-1995), constitue un cas aussi intrigant que celui de Ben Brahim, quoique aux antipodes de sa posture. Promoteur dans son enseignement à l’université de Rabat des innovations formelles du vers libre arabe, développées en Irak par Badr Shakir al-Sayyâb et Nazik al-Mala’ika, Mejjati fut un écrivain taiseux, aussi peu prolifique qu’il fut grandement influent, remaniant infatigablement toute sa vie durant la vingtaine de textes qui devaient former la matière de son unique recueil, La chevalerie (1985). Ces vers passés dans la mémoire du milieu littéraire marocain résonnent à la fois comme un art poétique et comme une confidence : « Je regarde la pluie / sécher dans mon for intérieur / impérieux / Le verre m’est secourable mais / pas la parole / Pourtant je dis : / j’ai bu mon verre alors buvez, / mers ».

Littérature marocaine de langue arabe
« Sans titre », Karim Bennani (1976) © CC0/WikiCommons

Plus décisif encore est l’apport de la revue Al-Thaqafa al-Jadida (La Nouvelle Culture, 1974-1984), animée par le poète Mohammed Bennis (né en 1948). Celle-ci, tournée à la fois vers la jeune création et la recherche universitaire alors en pleine effervescence, intègre les apports méthodologiques du structuralisme français dans une entreprise de recentrage des questionnements sur la culture marocaine. Revendiquant l’autonomisation du champ culturel vis-à-vis du politique, Al-Thaqafa al-Jadida établit des ponts avec le modernisme francophone marocain (en particulier avec Abdelkébir Khatibi, dont le travail est souvent publié en traduction arabe) et accueille une poésie portée vers la recherche formelle et le travail sur la matérialité du texte, cherchant à redéfinir ses relations avec les avant-gardes arabes de Beyrouth sur un pied d’égalité. Outre Bennis lui-même, les œuvres d’Abdallah Raji, Mohammed Achaâri ou Mohammed Bentalha incarnent cette tendance. Interdite en 1984, la revue trouve dès l’année suivante son prolongement dans une maison d’édition, Toubqal, dont la ligne éditoriale reprendra à la fois le principe de mise en dialogue de la littérature et des sciences humaines et sociales, la priorité donnée à la production marocaine et l’ouverture au dialogue avec la francophonie.

D’autres poétiques se développent aussi dans le fil des recherches formelles du groupe d’Al-Thaqafa al-Jadida. Au tournant des années 1970 et 1980, Abdallah Zrika (né en 1953), enfant des quartiers les plus pauvres de Casablanca, publie ses tout premiers poèmes à l’âge de douze ans. Mais c’est en 1977 qu’a lieu, avec le recueil Danse de la tête et de la rose, sa fracassante entrée en littérature. Sa poésie rageuse, méprisant ostensiblement le lexique recherché et l’éloquence poétique, attire des milliers d’étudiant·es lors de lectures enflammées. Emprisonné de 1978 à 1980, Zrika incarne l’anti-modèle de l’écrivain-universitaire qui domine le champ dans le dernier tiers du XXe siècle, avec une œuvre incarnée, concrète, sobre et peu portée sur l’abstraction, constamment affinée et enrichie depuis, qui demeure une référence incontournable pour la jeune poésie. Un autre cas d’ampleur presque comparable, mais inaccessible en français, est celui d’Ahmed Barakat (1960-1994), autre poète casablancais, décédé à l’âge de trente-quatre ans.

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Ouvrier-typographe et pigiste, Barakat vient à l’écriture par la fabrique du texte plutôt que par la théorie, et la fraîcheur de son regard dans un paysage littéraire arabe saturé de discours sur la poésie en prose depuis les années 1950 lui permet d’ouvrir en deux recueils (Jamais je n’aiderai le séisme, 1991, et Cahiers de la perte, 1994) une voie originale. Loin des approches théoriciennes et des revendications d’avant-garde du Syrien Adonis ou du Libanais Ounsi El Hage dans les années 1960, Barakat fait du poème en prose un outil plutôt qu’un idéal. Ses poèmes resserrent le langage jusqu’à la friction, et ses métaphores, qui sont autant de courts-circuits, n’ouvrent vers aucun horizon cosmologique, là où l’avant-garde beyrouthine investissait massivement les mythes babyloniens, sumériens ou phéniciens. Le court poème « Au seuil » peut nous introduire à cette esthétique très particulière : « Au seuil, / la porte se ferme, / et son grincement reste suspendu à un fil de sang. / Au seuil, / la porte se ferme, / et reste le silence, tas de vacarme abandonné. / Au seuil, / j’ai compris que j’étais arrivé, / avec dans ma valise ces routes que j’avais soigneusement pliées. »

Du côté du roman, le lectorat francophone dispose d’un aperçu de l’inventivité de cette période avec l’étonnant L’hôpital (1990), unique roman publié à ce jour du cinéaste et poète Ahmed Bouanani. Sur le versant arabophone, Le dîner d’en bas de Mohammed Chergui (1987) constitue un geste encore plus radical, brouillant les frontières du romanesque et du poétique. Récit d’une histoire d’amour hors du temps entre deux personnages, Mogran et Mizar, ce texte écrit dans une langue sublime se situe exclusivement dans un espace fantastique. La grande demeure, l’arène, servent de cadres intemporels à une expérience mystique intense à laquelle se mêlent épisodiquement des personnages historiques comme le poète andalou Ibn al-Khatib, ou des figures mythologiques comme Perséphone et Orphée, dans le cours d’une unique nuit.

L’écriture de Chergui est aussi fille d’un moment : celui de l’usure de la croyance collective en l’engagement littéraire comme levier de transformation sociale au sortir de plus de deux décennies de répression politique accrue. L’accalmie relative des années 1990 laisse se déployer une génération d’écrivain·es critiques de l’injonction au discours politique direct qui domine le champ depuis la fin de l’ère coloniale, mais aussi investis dans une réappropriation plus profonde de l’héritage classique arabe, de la culture populaire et des territoires jusque-là interdits de l’histoire longue de la société marocaine, au premier rang desquels celui de l’amazighité. Le premier quart du XXIe siècle, que traitera le deuxième volet de ce travail, montre à la fois la subsistance d’une tendance formaliste très audacieuse au sein de cette littérature, exemplairement incarnée par Anis al-Rafii (né en 1976), et, au début des années 2000, le retour du refoulé politique des années de plomb, tout d’abord sous la forme d’une foisonnante littérature carcérale, elle aussi largement écrite en langue arabe.

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