Assia Djebar : de l’écoute et des questions

Pour appréhender l’œuvre immense de l’écrivaine et cinéaste Assia Djebar (1936-2015), deux textes, publiés après son décès et en marge des livres parus de son vivant, semblent essentiels : Assia Djebar. Le manuscrit inachevé et La beauté de Joseph. Deux textes où elle creuse avec brio les sujets qui l’ont travaillée durant toute sa vie : les langues, la religion et la condition des femmes.

Assia Djebar | La beauté de Joseph. Barzakh, 128 p., 1 000 dinars algériens
Mireille Calle-Gruber et Anaïs Frantz (dir.) | Assia Djebar. Le manuscrit inachevé. Media Plus (Algérie) et Presses de la Sorbonne Nouvelle, 238 p., 29,90 €

Publier une œuvre posthume exige une réflexion particulière, l’aut.eur.rice n’étant plus là pour suivre le processus d’édition et en être partie prenante. Il faut pour ces publications toujours trouver un dispositif afin de les contextualiser au mieux. Assia Djebar. Le manuscrit inachevé propose un tapuscrit inédit dans sa forme originale, accompagné de trois textes de chercheurs en littérature (Mireille Calle-Gruber, Anaïs Frantz, et Hervé Sanson) ainsi que de nombreuses archives. La beauté de Joseph est un court texte publié dans une plaquette d’anniversaire des éditions Actes Sud, qui a circulé hors commerce en 1998. Publié en 2025 en Algérie, ce texte est accompagné d’un avant-propos de la fille de l’écrivaine, Djalila Imalhayene-Djenane, d’une postface de la spécialiste iranienne de la littérature mystique, Leili Anvar, et d’une nouvelle de l’écrivaine algérienne Hajar Bali.

Ces deux textes qu’Assia Djebar a composés au cours de deux périodes d’écriture qui se chevauchent, 1993-1997 pour La beauté de Joseph et 1995-2015 pour Le manuscrit inachevé, nous sont donnés à lire aujourd’hui sous des formes que leur autrice n’a sans doute jamais imaginées. Si leur lecture nous inspire des questions, il faudra faire sans l’éclairage d’Assia Djebar, mais avec les éléments complémentaires qu’offre chacune de ces publications.

La beauté de Joseph est en quelque sorte une analyse littéraire et sémiologique de l’histoire de Joseph, que l’on retrouve au moins dans quatre versions/variations auxquelles s’intéresse Djebar : celle du Coran (la sourate XII, intitulée sourate Youssef), celle du récit de Joseph dans la Bible, celle du poète perse Djami (Yoûssouf et Zouleïkhâ) et celle de Thomas Mann (Joseph et ses frères). Dans toutes ces versions, Joseph, fils de Jacob, est jalousé par ses frères pour sa beauté et parce qu’il est le préférédu père. Ils trouvent le moyen de l’éloigner. Joseph se retrouve esclave, puis homme puissant en Égypte. La femme de son maître le désire et tente à de multiples reprises de le séduire sans qu’il cède ; elle finit par être confondue par son mari.

Se posant en « questionnante », concept qu’elle invente, et position qu’elle nous invite à partager, Assia Djebar tente des interprétations : mission et territoire privilégiés des hommes en ce qui concerne la religion. Ses analyses, brillantes et stimulantes, font ressortir les motifs qui se trouvent dans les différents textes : la chemise, le rêve, le jardin, la porte, la ruse, le couteau et l’oubli. Elle dénombre leurs occurrences et démontre en quoi ils servent – et orientent – les différents récits. Apparait alors l’intérêt de chaque livre.

Assia Djebar, La beauté de Joseph, Éditions Barzakh, 128 p., 1000 da Mireille Calle-Gruber et Anaïs Frantz (dir.), Assia Djebar. Le manuscrit inachevé
« Joseph se fait connaître de ses frères », James Tissot (1896-1902) © CC0/WikiCommobs

En ce qui concerne le Coran, l’accent est mis selon elle sur « la multiplication du plaisir ». Je me souviens en effet que, collégienne à Alger, je me suis réveillée soudainement de ma somnolence – partagée par mes camarades – durant le cours d’éducation islamique. Ce qui nous a intéressés et secoués, c’est d’entendre notre professeure parler de l’histoire de ce Youssef, à la beauté si renversante que des femmes – à force de l’admirer et de le désirer – se coupaient en épluchant des fruits… Ce champ lexical était pour le moins improbable dans ce contexte, nous en étions sincèrement perturbés. Mais nos émois ont vite été interrompus par la chute de l’histoire, qui arrive comme un couperet. Assia Djebar semble avoir eu le même désenchantement que nous en constatant la condamnation de toutes les femmes par le mari trahi, qui se lamente sur « les ruses des femmes, sur leur énormité. Incluant d’emblée son épouse dans le peuple de son sexe ».

Elle replace alors cette condamnation dans l’histoire du monde musulman et écrit en féministe : « L’exclamation de l’Aziz, au verset 28 de la sourate XII, sera reprise et amplifiée pour réprimer la plus timide, la plus anodine des audaces féminines, et cela durant les quatorze siècles qui suivront. Combien nous, femmes musulmanes d’aujourd’hui et d’hier, nous nous trouvons éloignées de cette histoire d’amour, celle de la sourate comme celle de Djami ! Loin de « la plus belle histoire », parce que condamnées a priori par seulement trois mots du verset 28, une fois sortis de leur contexte… »

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Là où la lecture de Djebar est incontestablement moderne et originale, c’est justement dans les parallèles qu’elle fait avec sa réalité contemporaine. D’autres exemples peuvent faire sourire. Pour parler de la réunion de Joseph avec ses fils en Égypte, elle parle de « regroupement familial » ; sur la réussite de Joseph en terre étrangère, elle écrit : « Il « s’intègre  » – lui l’Émigré qui a réussi –, il fait souche au pays. En somme ; il oublie ; ou alors, il fait tout pour oublier : sa condition d’autrefois d’esclave, son passé d’étranger. » Mis en perspective, ces récits lointains nous parlent différemment. Dans ce même mouvement, la nouvelle de Hajar Bali, intitulée « L’oncle jo », offre une variation nouvelle à l’histoire de Joseph, une version qui se déroule dans l’Algérie contemporaine et illustre la (quasi-) immuabilité de certaines conditions.

L’écriture du Manuscrit inachevé s’est étendue sur vingt ans. Son état d’inachèvement est à prendre comme « une durée » et non comme « un événement », selon Mireille Calle-Gruber, amie et spécialiste d’Assia Djebar, qui lui a confié ce texte avant sa disparition. Le tapuscrit était censé fermer le quatuor algérien, commencé par L’amour la fantasia en 1985, suivi par Ombre sultane en 1987, et Vaste est la prison en 1995. Il s’inscrit dans la lignée des œuvres autobiographiques.

Dans ce manuscrit, plus que dans les trois livres déjà publiés, nous sentons l’écrivaine prête à s’ouvrir aux confessions : « Te faut-il raconter, à présent, ce par quoi tu voulais commencer ? Ce devant quoi tu tardais ? ce qui, écrit, va te remplir justement les yeux, mais de larmes ? Pleure donc, sanglote, hurle s’il le faut, mais continue d’écrire, ne t’épargne plus, foin de précautions, ne fais plus de manière avec toi-même, tu ne te laisses jamais aller […] alors, écris, écris dans le blanc, dans le gris, dans le noir s’il le faut, mais ne t’épargne plus ».

Assia Djebar, La beauté de Joseph, Éditions Barzakh, 128 p., 1000 da

Mireille Calle-Gruber et Anaïs Frantz (dir.), Assia Djebar. Le manuscrit inachevé
Assia Djebar © CC BY-SA 4.0/WikiCommons

Plus que des révélations, il est question dans ce texte en train de s’écrire d’une exploration personnelle et d’une analyse de son propre parcours. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si le livre, qui est désigné comme le livre des pères par les cherceheur.e.s, devait avoir pour titre « Les larmes d’Augustin ». Saint Augustin est décrit dans ces pages comme « l’ancêtre immense, le voyageur, le harangueur ! ».

Livre des pères, car dès le départ Assia Djebar « hésite où [elle] a le choix » entre commencer par évoquer son père ou son grand-père paternel. Comme souvent, la langue est un élément central de sa réflexion. De ces deux hommes, on saura donc tout des compétences et manquements linguistiques. Le grand-père, par exemple : « Ce soldat de l’armée coloniale parlait jusque-là le berbère, l’arabe ensuite, avec moins d’aisance et probablement un peu de français, vers la fin (pas le tien, ni celui de son fils, celui des hommes d’armes : le vocabulaire des ordres reçus et suivis, de la mort donnée et risquée…). Plus tard, par hasard, mais tardivement, tu appris qu’il connaissait aussi, et assez bien, – au retour de ses campagnes –… le vietnamien ! Quatre langues, le grand-père pratiquait donc et pas une seule écriture ! »

Le père, lui, bégaie de temps en temps en arabe : « Parfois, [il] était gourd. Autour de lui, on crut qu’étant passé, si aisément mais à l’âge de 7 ans, dans la langue des Autres (le français dit « de France »), on déduisit qu’il pratiquait l’arabe sans raffinement. Parfois, dans une soudaine paralysie du verbe, ou en une bascule précipitée des mots de sa langue maternelle, lorsque la colère, l’impatience ou une exaltation soudaine l’emportait, cette langue, la belle langue arabe la « lugha » se déchirait dans sa bouche, s’effilochait, se trouait même. » Il arrivait aussi à Assia Djebar de buter sur des mots en arabe, mais elle s’explique autrement leurs bégaiements que par la seule maîtrise du français : elle y voit le (re)surgissement de la langue originelle, le berbère.

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La mère, citadine, bourgeoise, qui maîtrisait tout à fait la langue arabe, se moquait du père et de la fille, avant d’être rattrapée elle-même – ainsi que ses amies des commérages – par les bouleversements linguistiques post-indépendance : « ​Dehors, le monde parle ​t​ant des hommes ​ »politique​s » : les bourgeoises prononcent du bout des lèvres, avec condescendance, ce mot français de ​ »politique​ » : ceux qui ont remplacé les Français, ceux qui parlent à la télévision, mais en arabe​ savant, ceux… Ces derniers, la ville ne les connaît pas, elle n’a l’habitude, en fait d’étranger​s, que des militaires : autrefois, des officiers français, des ​Chrétiens, donc, désormais des ​Musulmans, des Chaoui… Les autres, les discoureurs ​e​n complet veston, paradent, déclament, l’air important, sur les jours d’hier, « jour de gloire, héroïsme de…​ » disent​-ils dans cet arabe, qui n’est même pas celui, d​oux et sucré, des complaintes égyptiennes, qui ne sonne jamais, ni grave, ni tragique, ni ​l​yrique comme des sourates, ce parler qu’ils prétendent ​ »classique​ », l​a « fuçra » (fus7a), et grâce à laquelle semble-t-il, ils ont le pouvoir maintenant​… »

Elle ne cesse de s’intéresser aux langues : parlées, entendues ou écrites. Pour tous les « personnages » qu’elle convoquait, la question de savoir dans quelle langue ils s’exprimaient est systématiquement relevée. Quand elle consacre une partie du récit à l’histoire de sa ville Césarée (Cherchell en arabe), et au couple que formaient Juba II et la fille de Cléopâtre qui s’y sont installés, elle se demande : « l’un et l’autre auraient-ils pu, s’ils avaient osé dialoguer en berbère, se jurer fidélité en cette langue rude, âpre et frappée ? » Le rapport langue-pouvoir est questionné encore une fois, quand, s’adressant à Juba II, elle écrit : « Alors toi, le prince savant, tu en pratiques davantage, à la fois le grec et le punique, mais pas le libyco-berbère, ce parler est réservé à tes gardes, à tes esclaves, et aux rebelles… »

Si dans La beauté de Joseph elle a la position de questionnante des récits, dans Le manuscrit inachevé, Assia Djebar est dans le rôle d’écouteuse – une autre de ses inventions – des langues. Elle parvient, dans les deux cas et par les deux procédés, à décortiquer autant les relations interpersonnelles que les questions de domination, et se trouve alors à la jonction parfaite de l’intime et du politique.

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