Dans Une année à Paris, avec Gertrude Stein, la Britannique Deborah Levy entremêle sa vie à celle de cette écrivaine et poétesse américaine majeure du modernisme devenue célèbre dix ans avant sa mort, survenue en 1946. Un journal de bord aussi brouillon que vivifiant, où le portrait de la biographe jaillit entre les lignes.
Une écriture claire et éclairante, celle de Deborah Levy. Tissée à la langue complexe, car répétitive et sans ponctuation, de Gertrude Stein. Les deux se liant, plumes contrastées et attachantes, glissant sur la même pente : se libérer des carcans du langage et « danser pieds nus, comme Isadora Duncan libre et sans corset dans le dessin de Rodin ».
Habitant dans un studio moyenâgeux le long de la Seine, l’autrice britannique vit entourée d’un duo d’amies : Fanny, travaillant dans la finance, rangeant ses cigarettes à la ceinture de son pantalon et détestant Gertrude Stein ; et Eva, surnommée Eva V (parce qu’elle parle cinq langues), dessinatrice aux yeux si bleus que « tout le monde s’extasiait en émettant des aaaah quand ils la regardaient dans les yeux ».
On suit ce trio, de leur soirée raclette au partage d’une liqueur de pêche, en passant par la maraude de nuit pour retrouver le chat d’Eva, « le fil ». Surnommé Bob par Fanny, il a soudainement disparu. Le motif de la recherche occupe tout l’essai. Et mène l’étrange trouple de l’appartement aux trois portes d’Eva, aux hauteurs de Montmartre.

Deborah Levy dérive avec Eva et Fanny, à l’image de la ville qu’elle parcourt, la décrivant toujours à merveille : « les pigeons étaient de sortie, comme la montée du fascisme un peu partout. Les grues qui aidaient à la restauration de Notre-Dame se reposaient dans le ciel. » Tandis que Gertrude Stein joue avec les limites du langage, composant ce qu’elle appelle des natures mortes verbales comme dans Roast Beef : « À l’intérieur il y a dormir, à l’extérieur il y a rougir, le matin il y a veut dire, le soir il y a ressentir. Le soir il y a ressentir. »
Entre des citations de Stein (ses poèmes en prose dans Tendres boutons, son colossal roman Américains d’Amérique, ou encore son Autobiographie de tout le monde), Deborah Levy se rend au cimetière du Père-Lachaise pour se recueillir sur la tombe de Stein. Car, dans l’écriture, « il est toujours question de promener ses fantômes. Ou bien ce sont les fantômes qui promènent les écrivains ».
Deborah Levy parle de Stein, pense à Stein, mange des plats du livre de recettes d’Alice Babette Toklas, la compagne de Stein. Toklas est par ailleurs très présente dans l’ouvrage – justice naturellement rendue. C’est elle qui ramassait les feuilles manuscrites que Gertrude laissait tomber, pour les retaper à la machine à écrire. Elles partageaient un même projet, « se réinventer, s’offrir une autre vie dans le langage ».
Obsédée par l’image d’une lanterne dans un poirier, Deborah Levy cherche la lumière à sa façon. Elle imagine Stein s’éclairant à la lampe à huile avant que son appartement, situé au 47 rue de Fleurus, soit raccordé au réseau électrique, en 1914. « Que doit-on perdre pour devenir moderne ? », s’interroge l’autrice britannique. La honte ? Est-ce pour cette raison que Stein, faisant confiance à son lectorat, se débarrasse des virgules et des points d’interrogation ?
Si l’écriture de Deborah Levy captive et travaille ses lecteur.ices, c’est pour ses détails. C’est le choix qu’elle réalise entre ce qu’elle écrit et ce qu’elle n’écrit pas. Elle nous donne matière à penser les interstices, les seuils et les chutes. Elle accueille ses amies avec des bouquets de mimosa accrochés à sa porte, elle est attendrie par la porte d’Eva laissée entrouverte au cas où son chat reviendrait, elle tombe à vélo mais cherche ses carnets éparpillés avant même de vérifier si elle n’a pas d’hémorragie interne.
Une année à Paris, avec Gertrude Stein évite l’écueil de réduire l’autrice américaine à une figure mythique. Au contraire, Levy mélange les temps et les époques, et fait advenir Stein dans le Paris du XXIe siècle, permettant, peut-être, de valider cette pensée d’Autobiographie de tout le monde (1978) : « Et c’est drôle cette histoire d’identité c’est drôle d’être soi parce que vous n’êtes jamais vous-même à vos propres yeux sauf dans le souvenir que vous avez de vous et alors bien sûr vous ne vous croyez pas. »
