Quels noirs chemins emprunter en ce début de printemps ? Parmi les PR (sentiers de petite randonnée), sûrement celui de Iain Levison et peut-être, parmi les GR (de grande randonnée), ceux de Valerio Varesi, Fred Vargas et Jake Adelstein, qui proposent des excursions polardeuses de nature variée.
Dans Je ne suis pas là pour ça, on rencontre un tueur à gages, une riche héritière, un bon à rien, un peintre célèbre (mais dont tout le monde ignore l’identité)… Chacun poursuit quelqu’un, se fait rouler, assassine (ou est assassiné)… dans une ronde new-yorkaise endiablée. On l’eût aimée plus longue (elle ne fait qu’une petite centaine de pages) pour profiter de son humeur parfaitement « levisonienne », c’est-à-dire amusée et acerbe. Ce chouette et bref divertissement se clôt sur une résolution joyeusement inattendue.
On aborde ici la onzième enquête du commissaire Soneri. Ce dernier, pour fuir les chaleurs de Parme, passe le mois d’août en altitude dans un petit bourg des Apennins. Mais pas de repos pour lui ! Un villageois qui se promenait dans les bois est blessé par balle. Les carabiniers débarquent en masse pour capturer l’auteur supposé du coup de feu, un dangereux criminel serbe en cavale nommé Vladimir qui se cacherait dans les alentours. Soneri prendra part à la traque et à l’enquête.
Cette dernière va au-delà de l’habituelle recherche policière de la vérité et se transforme en évocation des doutes et des terreurs qui saisissent une communauté montagnarde devant l’étranger envahisseur, une communauté dont on comprend qu’elle représente l’Italie entière et même l’Europe. Aucun Vladimir ne sera retrouvé, mais Soneri fera l’expérience des effets sur chacun et sur tous de « la peur dans l’âme ».
On a donc ici un Varesi agréable, mélancolique, gastronomique, comme d’habitude, mais un peu long (moins cependant que le précédent).

Longuet lui aussi (525 pages) est le dernier Fred Vargas, Une unique lueur, pour lequel le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg revient. Dans cette treizième enquête, le héros, « pelleteux de nuages » selon l’expression québécoise employée à son propos et désignant un esprit rêveur, doit comprendre pourquoi de très belles jeunes femmes habillées de manière un peu démodée sont retrouvées assassinées dans des lieux publics, un bouquet d’ancolies déposé près d’elles. Lui et sa bande habituelle du commissariat du XIIIe arrondissement élucideront ces mystères grâce à Nerval et à Lauren Bacall (entre autres).
La marque de fabrique de Vargas a toujours été la fantaisie, la légèreté, le goût de la culture (historique, littéraire…) qui, tenant à distance le sordide du crime et la routine du travail policier, lui permettaient de créer un univers aimable et loufoque. Mais pour que tout cela fonctionne, il faut les justes proportions, la distance parfaite, la rapidité. Depuis un temps, elles semblent absentes de romans devenus de plus en plus longs, portés sur des explications de « culture G » qui n’échappent parfois pas à l’oiseux ou au mièvre (par exemple, les petits merles chéris par l’équipe du commissariat dans le présent ouvrage).
Certes, on aime « pelleter des nuages » avec Adamsberg et Vargas, mais point trop n’en faut. Ici le ciel du livre pèse comme etc., faisant regretter ceux légers et changeants de certains romans antérieurs. Les inconditionnels de l’auteure pourront avoir, eux, une appréciation météorologique différente, et y trouver leur compte.
Souliers cloutés recommandés pour les chemins non fictionnels de Jake Adelstein dans Code bleu. Le journaliste américain, déjà auteur d’un Tokyo Vice intéressant, mène ici une enquête concernant des meurtres en série commis par un infirmier, dont il donne le nom, sur les patients d’un hôpital d’anciens combattants du Missouri.
Le rapport de Jake Adelstein à cette histoire est personnel puisque son père, le docteur Adelstein, était médecin légiste dans cet hôpital et avait alerté sa hiérarchie en 1992, sans aucun effet. L’administration de l’établissement et le ministère des Anciens Combattants firent tout pour étouffer l’affaire et le FBI, qui avait pour finir été obligé de s’en mêler, ne parvint à aucun résultat concluant.
Le livre est donc l’histoire soigneusement documentée, et se déroulant sur de longues années, de dissimulations délibérées, de dysfonctionnements, et d’intimidation de la part d’un système administratif, policier et judiciaire qui n’a que mépris pour les lanceurs d’alerte, les victimes et leurs familles.
L’infirmier, après l’hôpital d’anciens combattants (et douze décès), travailla en maison de retraite (trente décès pendant ses douze mois comme membre du personnel), puis changea de profession. Il est toujours en liberté et vit dans le Missouri. « Ce qui est arrivé [dans cette affaire] est le microcosme de presque tout ce qui ne va pas aux États-Unis », nous confie Adelstein. Ah bon !
