Driss El Khoury, un grand nouvelliste marocain

L’écrivain marocain arabophone Driss El Khoury (1939-2022), disparu le 14 février dernier, fut l’un des pionniers de la nouvelle au Maroc. Journaliste prolifique, auteur de nombreux recueils, ami proche de Mohamed Zafzaf et de Mohamed Choukri, il laisse une œuvre majeure qui mérite l’attention des traducteurs et des critiques.  

Il y a huit ans, Driss El Khoury avait écrit une lettre déchirante dont le destinataire n’était autre que lui-même. La lettre en question avait des allures de nécrologie avant l’heure. Ses mots respiraient la détresse et l’indignation face à une réalité culturelle qui n’a jamais cessé de le tourmenter. La lettre s’ouvrait ainsi : « Te voilà à un âge très avancé alors combien de temps te reste-t-il avant de disparaître de manière définitive ? Il n’y a plus personne à tes côtés. Chacun s’occupe de soi-même et de sa petite famille pendant que tu croupis dans ton épreuve psychologique et physique, ruminant tes douleurs en silence ».

Dans cette lettre, El Khoury passa en revue des épisodes de sa vie, s’arrêtant sur ses échecs et ses soucis de santé. Il critiqua la vie politique et culturelle du pays et fit part de son désespoir vis-à-vis de l’écriture : « Tu as beaucoup écrit, et puis quoi encore ? As-tu ajouté quelque chose à cette malédiction ? La malédiction de l’écriture ? Qui es-tu pour en être devenu une partie intégrante ? Tu n’es plus qu’un banal chiffre parmi les chiffres de l’écriture dans ce pays ». Les mots d’El Khoury regorgeaient de sentiments de nihilisme et d’inutilité. Alors, il conclut sa lettre d’une phrase dure : « Toi le misérable, l’heure de ta fin est venue ».

Après cette lettre tranchante, aussi bien pour lui que pour les acteurs de la scène littéraire marocaine, El Khoury prit ses distances, voire s’enfonça profondément dans son isolement. Depuis des années, il vivait tel un vieil aigle dans un appartement sous les toits, aussi loin que possible des lieux de culture, plus proche que jamais de l’écho de ses mots. Si l’auteur du recueil Tristesse dans la tête et dans le cœur avait cessé d’écrire de la littérature dans les dernières années de sa vie, sa mémoire littéraire et celle de ses premiers compagnons d’écriture continuaient de résonner dans sa vie. Dans l’un de ses entretiens, il révéla que ses amis l’avaient abandonné : « Le vrai concept d’amitié a disparu. Personne ne demande plus de mes nouvelles. Chacun est occupé à mener ses propres projets ou à ramasser de l’argent. Le concept d’amitié tel que je l’ai vécu dans les années 1960 n’existe plus ».

Driss El Khoury (1939-2022) : un grand nouvelliste marocain

Driss El Khoury © Al Ittihad Al Ichtiraki

Né en 1939 dans un quartier populaire de Casablanca, El Khoury perdit très tôt ses parents et fut pris en charge par son grand frère. Il avait pour habitude de déambuler entre les librairies de la ville à la recherche des romans et des recueils de nouvelles des écrivains du Moyen-Orient qu’il aimait, dont Naguib Mahfouz, Mahmoud Taymour et Maroun Aboud. Il s’intéressa aussi aux écrivains marocains plus proches de sa génération, tels que Mohamed Berrada et Abdeljabar S’himi. Il abandonna le nom familial et se choisit le patronyme littéraire d’« El Khoury » en référence à la célèbre famille libanaise connue pour ses activités littéraires et musicales. Ayant grandi dans une famille ouvrière et conservatrice, El Khoury apprit le Coran et quelques textes religieux avant d’être influencé, dans sa jeunesse, par la pensée existentialiste. Il travailla d’abord pour le quotidien Al-Alam (Le Drapeau), fondé par le mouvement national marocain, avant de passer à son homologue socialiste Al Ittihad al ichtiraki (L’Union socialiste).

Après trente années passées à Casablanca, El Khoury s’installa à Rabat pour y travailler comme journaliste. S’il resta attaché à sa ville de naissance et aux aventures de jeunesse qu’il y avait vécues, il regretta plus tard la métamorphose de Casablanca causée par la fermeture des salles de cinéma, le déclin des activités culturelles et la domination de ce qu’il appelait « le monstre de l’économie ».

Au début des années 1960, comme son camarade Mohamed Zafzaf, El Khoury fit son entrée en littérature par la voie de la poésie avant de s’orienter vers la prose. El Khoury, Zafzaf et Choukri formèrent une redoutable trinité qui renversa la table des adeptes de l’écriture traditionnelle et mit la littérature marocaine sur le chemin de la modernité, suscitant des éloges inédits de la part des critiques du Moyen-Orient. Si Zafzaf et Choukri se sont illustrés dans le genre du roman, El Khoury est resté fidèle à la nouvelle, une fidélité motivée par des raisons aussi bien personnelles que littéraires. À ses yeux, le genre difficile de la nouvelle a cette capacité unique de saisir les plus infimes détails avec le moins de mots possible.

El Khoury est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles (aucun n’a été traduit en français) dont Tristesse dans la tête et dans le cœur (1973), Ombres (1977), Les commencements (1980), Les jours et les nuits (1980), La ville de poussière (1988) et Joseph dans le ventre de sa mère (1994). Le ministère de la Culture marocain avait édité l’intégrale de ses nouvelles en deux volumes. Au-delà de la nouvelle, El Khoury était l’un des plus grands chroniqueurs du pays, comptant à son actif de nombreux articles consacrés à des questions d’intérêt public dans une langue mêlant l’ironique et le littéraire. Outre ses chroniques journalistiques traitant de la vie politique et sociale au Maroc, ses écrits ont porté sur la création artistique, la musique, le théâtre et le cinéma, et ont été plus tard rassemblés dans divers ouvrages.

Puisant sa matière littéraire dans son vécu, El Khoury s’imposa comme l’un des pionniers de la nouvelle réaliste au Maroc, même s’il passa plus tard du réalisme à l’expérimentation. Ses écrits se nourrissent de son expérience personnelle et de la complexité de sa vie à Casablanca et à Rabat. Il coucha la vie nocturne sur le papier et articula les rêves des classes démunies, traduisant les écarts socio-économiques dans la mégalopole marocaine et redonnant voix aux oubliés, aux hétéroclites, aux parias vivant à la marge de tout système social ou politique. Il introduisit la langue vernaculaire dans la nouvelle marocaine à une époque où l’arabe classique était la seule langue de la création littéraire. Il prit ses distances avec les ornements stylistiques au profit d’une langue largement accessible et mobilisant l’ironie comme arme critique.

El Khoury avait une prédilection pour l’écriture visuelle, favorisant l’image plutôt que l’idée. Pas très à l’aise avec les méthodes académiques qui entravent le processus d’écriture, il opta pour le texte fragmentaire et ouvert. Il écrivait sur les cafés et les bistrots qu’il fréquentait, fasciné par ces lieux populaires autour desquels sa vie avait continué de graviter dans une nette aversion pour toute forme d’opulence qui pourrait perturber sa vision de la littérature et de la vie d’écrivain. Ses amis et ses proches avaient pour habitude de l’appeler « Bba Driss » (Père Driss), une manière de dire le respect paternel qu’ils lui vouaient. Certains l’avaient surnommé le Bukowski du Maroc en référence à cette vie de trublion qui fut la sienne jusqu’au bout. Il s’essaya au mariage plus d’une fois, vécut les excès de la vie nocturne et se révolta contre tout ou presque. Aucun système social ou culturel ne trouvait grâce à ses yeux. Ses opinions étaient audacieuses, ses propos souvent cinglants, sa voix remarquée lors des querelles culturelles.

En lisant les articles de Driss El Khoury, on comprend que l’écrivain portait, par-delà la perturbation et le chaos, un message clair et précis, à savoir le besoin, surtout chez l’intellectuel contemporain, de ne jamais sacrifier l’esprit critique, de prendre toujours le parti des opprimés et d’opposer les valeurs humaines à toute forme d’abjection ou de médiocrité. Les nouvelles de Driss El Khoury dressent le portrait d’un homme qui voulait, avant et par-dessus tout, écrire une littérature qui lui ressemblât.

Traduit de l’arabe par Khalid Lyamlahy


La version arabe de cet article a paru en ligne dans Independent Arabia.

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