En bref : des oubliés

Cette chronique donne la parole à des oubliés. Geneviève Haroche-Bouzinac brosse le portrait d’Yvonne Jean-Haffen, artiste peu connue du premier XXe siècle, femme libre, peintre, céramiste et illustratrice. Les principales œuvres de Jacques Ellul, dont on ne parle plus guère, sont rassemblées dans un gros volume suivi d’un livre commentaire ; Léa Nicolas-Teboul publie les textes et photos de la « Main à plume », un groupe résistant au nazisme trop peu connu, d’obédience surréaliste. Quant à Alexandre Weissberg-Cybulski, il livre son double témoignage des geôles soviétiques et nazies.

Geneviève Haroche-Bouzinac | Yvonne Jean-Haffen. De l’ombre à la lumière. Flammarion, 376 p., 24,90 €

D’Yvonne Jean-Haffen (1895-1993), peu était connu jusqu’à maintenant. Un ouvrage lui avait été consacré en 2012, quelques expositions dédiées à l’art du premier XXe siècle ou à la céramique bretonne la mentionnaient. L’ouvrage que lui dédie ici Geneviève Haroche-Bouzinac, biographe d’Élisabeth Vigée Lebrun et de Louise de Vilmorin, permet de découvrir une figure de femme passionnée, libre de ses choix artistiques et amoureux, faisant face avec courage aux complexités de son époque comme aux faiblesses de son entourage. Née à Paris dans une famille d’origine alsacienne, Yvonne Haffen connaît une enfance choyée, aux côtés de sa sœur. Leur père attentif veille à l’épanouissement et à l’éducation de ses filles. Il ne met pas d’entraves aux choix artistiques de son aînée, la dissuadant cependant d’entrer à l’École des beaux-arts qui venait alors d’ouvrir ses bancs aux élèves féminines. La Première Guerre mondiale met un terme à l’insouciance de la jeunesse. En 1920, Yvonne épouse le capitaine Édouard Jean. Éperdument amoureux de sa femme, ce dernier encourage ses aspirations créatives.

L’année 1923 vient bousculer cet heureux ménage. La jeune peintre rencontre, avec son mari, l’artiste Mathurin Méheut (1882-1858), peintre officiel de la Marine, ami et protégé du philanthrope Albert Kahn, grâce auquel il a effectué en 1914 un long séjour au Japon qui marqua durablement son œuvre peinte, dessinée, gravée. Bien que marié, il tombe passionnément amoureux d’Yvonne. La jeune femme est séduite par l’homme et par le créateur. Ce dernier l’encourage à « ouvrir largement la fenêtre » et à donner ainsi une ampleur et une fermeté plus grandes à ses œuvres. Il l’associe également à ses projets, dont les décors du hall des Nations de Pittsburgh en 1930 ou les stupéfiantes toiles de l’Institut de géologie de l’université de Rennes entre 1942 et 1947. Yvonne participe également à la conception de commandes de céramiques ou d’illustrations reçues par Méheut, sans que son nom soit toujours cité. Amoureux, ce Pygmalion n’en est pas moins souvent indélicat. Il ne quitta jamais sa femme, ni Yvonne son époux, le fidèle et compréhensif Édouard.

Geneviève Haroche-Bouzinac signe ici un livre bien écrit, enlevé, très agréable à lire ; elle dépeint une figure de femme lumineuse, tenace, d’une forte présence. Les mémoires et les écrits d’Yvonne Jean-Haffen ont nourri son propos ; elle a également bénéficié de l’accompagnement des musées de Dinan, parmi lesquels la maison de La Grande Vigne, ancienne propriété d’Yvonne léguée à la ville bretonne. S’il séduit par la qualité et la vivacité de son style, l’ouvrage, en dépit de son titre, laisse encore l’artiste dans l’ombre. La place donnée aux amours tumultueuses de Jean-Haffen et de Méheut élude celle que l’on aurait souhaité voir accorder à sa conception esthétique, à son processus d’élaboration, à ses sources d’inspiration. Voici la femme révélée, avec talent ; reste à faire revivre la créatrice, dans un prochain opus qui offrira de replacer Yvonne Jean-Haffen dans l’art de son temps, en valorisant les facettes de son talent de peintre, céramiste et illustratrice. Dominique de Font-Réaulx

Geneviève Haroche-Bouzinac
« Yvonne Jean-Haffen. De l’ombre à la lumière », Geneviève Haroche-Bouzinac (Détail) © Flammarion
Jacques Ellul | Entre technique et liberté. Édition établie par Patrick Chastenet. Bouquins, 1 200 p., 35 €
Patrick Chastenet (dir.) | Penser le XXIe siècle avec Jacques Ellul. Le Bord de l’eau, 272 p., 24 €

Jacques Ellul (1912-1994) incarnait le protestantisme français, du côté du groupe Esprit. Il appartenait à la génération de Sartre et fut lui aussi une grande figure d’un champ intellectuel qui n’est plus le nôtre. L’éditeur Bouquins a rassemblé quatre de ses livres tandis qu’une étude collective lui est consacrée.

Il y a quelque chose d’émouvant à retrouver l’œuvre d’un intellectuel qui fut très connu et dont on ne parle plus guère. On s’étonne que ses propos aient exercé une telle influence dans un siècle qui s’éloigne vite. Tant de noms effacés mériteraient de reparaître dans le champ des débats vivants. Dans le cas d’Ellul, il y aurait une bonne raison à cela : la conjonction de l’actualité des questions traitées avec l’inactualité de son approche.

Notre époque est sensible aux exigences écologiques, à la fois pour dire la nécessité de s’en préoccuper et pour envisager des réponses concrètes. Plusieurs des soixante-dix livres de Jacques Ellul, traduits en une quinzaine de langues, traitent d’un thème proche de celui qui mobilise les défenseurs de l’environnement : celui du poids des techniques dans notre monde. Le discours n’est pas le même mais les enjeux sont proches. Vue sous deux angles différents, la cible est ce productivisme qui veut guider tous les choix, au détriment de la nature et de la liberté humaine. Il ne s’agit pas tant des objets singuliers dont l’usage peut être aussi ancien que l’humanité même, que du système global qui veut tout diriger sur le mode d’un pouvoir impérieux dont les humains tendent à devenir esclaves.

Ellul partageait avec certains écologistes, comme José Bové, une sympathie pour la vision anarchiste de la politique, avec un soutien aux antimilitaristes et objecteurs de conscience – une problématique devenue inaudible avec la fin de la conscription. Son travail le plus directement actuel est sans doute celui sur les propagandes, dont il montre que les principales victimes ne sont pas les plus incultes mais au contraire des couches sociales relativement élevées. Ce n’est pas le mensonge qui fait la propagande, c’est le ressassement d’informations dans lesquelles l’esprit se noie. Elle est intrinsèquement liée au débat démocratique, précisément parce que débat il y a, qu’opinion se forme.

On s’étonne que la démocratie ait porté au pouvoir les barbus iraniens, on veut croire que quelque tricherie est à l’origine de l’élection de Poutine et de celle de Trump. Notre époque devrait méditer les propos de Jacques Ellul sur le lien entre démocratie et propagande. Marc Lebiez

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Léa Nicolas-Teboul | Résistances surréalistes. Claude Cahun et la Main à plume. Terres de Feu, 200 p., 17 €

La Main à plume (l’expression est du paysan ardennais Arthur Rimbaud : « La main à plume vaut la main à charrue ») est un groupe d’obédience surréaliste que l’occupation nazie a obligé à une forme spécifique de résistance. Léa Nicolas-Teboul a déjà examiné ces résistances. Elle les reconsidère ici et rappelle l’apport très particulier de Claude Cahun et de sa compagne Suzanne Malherbe, alias Marcel Moore.

Cette édition comporte par ailleurs une documentation iconographique rarement montrée. Voici un livre dont le format (18 x 13 cm) est inversement proportionnel au contenu : tout au long de ses deux cents et quelques pages, il vous délivre des informations à la fois nombreuses (une par phrase ou presque) et relativement peu examinées de l’histoire du surréalisme. Léa Nicolas-Teboul était d’autant plus qualifiée pour le rédiger qu’elle a soutenu il y a une dizaine d’années un doctorat en littérature et civilisation françaises sur le même sujet : la Main à plume, à la fois groupe et revue de ce groupe, d’obédience surréaliste revendiquée et particulièrement dangereuse entre 1941 et 1945. Ce doctorat a été publié aux éditions Hermann et Alain Roussel en a rendu compte ici même. Maurice Nadeau escamote le mouvement et sa revue dans sa célèbre Histoire du surréalisme (1944), ce que n’a pas fait Gérard Durozoi dans Histoire du mouvement surréaliste (1997 et 2004).

L’intérêt adjacent du livre de Léa Nicolas-Teboul est sa documentation iconographique. S’il est sous-titré Claude Cahun et la Main à plume, c’est parce que Claude Cahun (1894-1954), née Lucy Schwob, nièce du poète symboliste Marcel Schwob, était aussi photographe. François Leperlier a publié chez Jean-Michel Place d’une part ses Écrits, d’autre part Claude Cahun. L’écart et la métamorphose qui contient des autoportraits photographiques aussi nombreux que saisissants, la question du genre y étant exprimée de façon moins latente que sous-jacente. On peut regretter que, pour des raisons phynancières, Jean-Michel Place n’ait pu rééditer La Main à plume comme il l’a fait pour La révolution surréaliste, Le surréalisme au service de la révolution, Acéphale, et Documents.

Saluons les éditions terres de Feu qui publient vingt-cinq images pour animer Résistances surréalistes (« La conquête du monde par l’image », titrait prophétiquement le troisième numéro de La Main à plume). Certaines sont des reproductions de documents, d’autres des photos signées Claude Cahun. Parions que la plus emblématique est celle de membres d’un groupe surréaliste non officiel mais particulièrement résistant, même à la gomme de l’histoire. François-René Simon

Alexandre Weissberg-Cybulski | L’accusé. Trad. de l’allemand par Paul Stéphano et Eugène Bestaux. Préface d’Arthur Koestler. Les Belles Lettres, 594 p., 19 €

Oublié depuis longtemps, le témoignage d’Alexandre Weissberg (1901-1964) sur la terreur politique et les prisons en URSS dans les années 1930 fut un des premiers publiés en France après la Seconde Guerre mondiale. Physicien et écrivain d’origine juive polonaise, il était un des meilleurs chercheurs dans sa discipline. Communiste, il s’était installé en Union soviétique et travailla à Kharkov aux côtés d’une équipe performante, celle qui plus tard mit au point la bombe atomique russe. Mais, après l’assassinat en 1934 de Kirov, un membre du bureau politique du Parti communiste, commencèrent les grandes purges staliniennes.

Weissberg est arrêté en 1936. Il subit trois années de prison, des interrogatoires et des tortures dans les mains de la Guépéou (ancêtre du KGB), puis, en application du Pacte germano-soviétique, il est livré à la Gestapo en 1939. Son ami, l’écrivain Arthur Koestler, l’auteur du fameux Le zéro et l’infini, résume ainsi ces années dans sa préface de 1951 : « Presque tous mes amis d’Europe centrale ont fait des expériences plus ou moins pénibles dans les prisons ou des camps de concentration. Je n’en connais pas un seul qui, après avoir passé trois ans aux mains de la Guépéou et été pourchassé cinq ans par la Gestapo en soit revenu physiquement et mentalement aussi indemne. » Il se rendit célèbre en France lorsqu’il témoigna en 1950 dans le procès de David Rousset contre l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises qui l’avait accusé d’avoir « inventé » les camps soviétiques. Il fut un témoin décisif pour avoir vécu, comme Margarete Buber-Neumann, également témoin, la double expérience des prisons et des camps soviétiques et nazis. Jean-Yves Potel


Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel.

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