Sarah entre les mots et la guerre

Sarah Chahine me reçoit dans le salon de l’hôtel où elle est installée, après avoir dû fuir la banlieue sud de Beyrouth, dès le premier jour de la guerre entre Israël et le Hezbollah. Je suis accompagné dans ma visite par Hala Bizri, directrice de la maison d’édition Snoubar Bayrout, pour laquelle travaille Sarah.


Depuis une dizaine d’années, Snoubar Bayrout publie, en collaboration avec la Maison Internationale des Écrivains à Beyrouth dont je suis président, les versions arabes des textes issus des résidences d’auteurs dans la capitale libanaise. Sarah est actuellement en train de traduire le livre de Ryoko Sekigushi, 961 heures à Beyrouth, que l’écrivaine japonaise a écrit à l’issue de son séjour beyrouthin en 2017. Elle s’est mise à l’ouvrage à peine une semaine avant la guerre. Dès le début du conflit, j’ai voulu savoir comment elle allait et comment elle parvenait encore à travailler.

Sarah est une jeune femme au visage rieur, serein, le regard pétillant, malgré les difficultés énormes que la guerre lui impose. Elle est très jolie, même si on ne voit pas ses cheveux sous son voile et que son corps est dissimulé dans une tenue volontairement très ample. Ses enfants sont dans la chambre, sous la garde de son mari, qui a pu se libérer pour lui permettre de nous recevoir. Dans la vie normale, il est professeur de mathématiques. Mais les écoles où il enseignait n’existent plus, les élèves sont déplacés comme leurs parents, et lui ne peut faire plus en ce moment qu’aider dans un restaurant à préparer des repas pour les déplacés.

Sarah parle avec beaucoup de calme. Elle nous raconte sa fuite avec les siens, la destruction quelques heures plus tard de l’immeuble qu’ils habitaient et d’où ils étaient sortis en catastrophe, leur chance d’avoir pu bénéficier d’un soutien financier pour loger dans un hôtel très convenable, alors que d’autres s’entassent dans les écoles ou campent dans les rues. Je reviendrai sur cela, mais j’ai demandé aussi à Sarah de me parler de son cheminement vers le métier de traducteur.

En vérité, dit-elle, ce n’est pas seulement un métier, c’est une passion. Une passion pour les langues qui lui vint grâce à des dictionnaires bilingues qu’il y avait chez elle quand elle était petite, et pour lesquels elle se prit d’un véritable engouement, fascinée par la diversité des déclinaisons d’une même chose à travers les idiomes humains. Pour les fêtes, elle réclamait en guise de cadeaux des dictionnaire plus importants, plus gros, ou des encyclopédies sur les langues et les civilisations du monde avec des images des villes et des paysages de la planète. Elle aimait les variantes des appellations des lieux, des peuples et de tout ce à quoi les humains ont donné des noms dans leur environnement. Élève d’une école chrétienne de Beyrouth où elle eut un accès facile au français, elle décida très tôt qu’elle serait traductrice et interprète. Après une admission refusée en Sciences du langage à l’Université Libanaise pour la simple raison qu’elle s’était présentée après que le nombre d’inscrits toléré eut été atteint, elle fit une année en InfoCom et, de rage contre le sort et sa malchance, elle en sortit première de promo alors qu’elle n’aimait pas trop cette formation, ce qui lui permit d’intégrer triomphalement les Sciences du langage l’année suivante. 

Majdalani - S Méditerranée - Sarah
Fenêtre sur Beyrouth (2022) © D.R.

Durant ses études, et pour pouvoir se prendre en charge, Sarah vendit des pantalons et des robes dans des magasins de vêtements, et des gâteaux dans une pâtisserie. Une fois son master obtenu, elle fut embauchée comme bibliothécaire dans une petite maison d’édition puis obtint le poste de préparatrice de copie. Sa réputation dans le travail de l’editing lui valut d’être contactée par Hala Bizri, pour un conseil. Le courant passa si bien entre les deux femmes que Sarah entra bientôt dans l’équipe de l’éditrice. Ce ne fut pas très aisé au début, parce que Snoubar Bayrout est une maison qui développe la traduction des textes littéraires vers un arabe « vernaculaire » libanais, ou vers un mélange d’arabe soutenu et d’arabe dialectal. Les premières expériences de la nouvelle recrue portèrent sur la révision de traductions de textes extrêmement complexes de Samuel Beckett. Réticente au commencement, la jeune femme se laissa prendre au jeu et prit de plus en plus de plaisir à la recherche de créativité et d’originalité dans la traduction, travail dont elle défend depuis l’intérêt et la finalité. En 2018, elle prit part, avec l’atelier de traduction des éditions Snoubar Bayrout, à la traduction du livre de François Beaune L’esprit de famille, produit à la suite de la résidence du romancier à Beyrouth. Et en 2026 elle a donc été chargée de la traduction de l’ouvrage de Ryoko Sekigushi.

Sarah travaille volontiers la nuit, tard, lorsque tout est calme et que ses trois enfants sont couchés. À l’issue de la guerre de 2024, où elle avait dû fuir une première fois après que son immeuble, dans la région de Choueifat, à la sortie de Beyrouth, eut été détruit par l’aviation israélienne, son mari et elle avaient trouvé à se loger dans un appartement à Roueiss, au cœur même de la banlieue sud. C’est là que, durant cette nuit du 1er au 2 mars 2026, elle travaillait sur la traduction d’une page du livre de Ryoko lorsque, jetant machinalement un regard sur son téléphone vers 3 h 30 du matin, elle apprit que le Hezbollah avait lancé des rockets sur Israël. En un clin d’œil, elle comprit que la riposte allait arriver et elle bondit pour réveiller son mari et ses enfants.

Assise dans le salon encore relativement calme de l’hôtel, un mois plus tard, les images de la guerre défilant en mode silencieux sur un grand écran de télévision derrière nous, Sarah nous raconta leur fuite en catastrophe. Elle avait anticipé la riposte et, en effet, le temps que les membres de la famille soient sur pied, les ordres d’évacuation de l’armée israélienne commencèrent à arriver. La jeune femme nous raconta les dix minutes qui allaient suivre, la fébrilité de chaque geste, l’urgence dans le choix des objets à jeter en vrac dans une valise, en plus de celle qui est toujours déjà prête pour ce genre de situation, la nécessité de ne pas paniquer les enfants en les habillant, de leur expliquer la raison de ce départ en pleine nuit sans les effrayer, de les chausser en leur parlant tranquillement, de ne pas trembler, de garder un peu de lucidité en recomptant l’essentiel à emporter, les ordinateurs, les Ipad, les papiers d’identité. La valise supplémentaire ne pourra pas être transportée, tant pis, ils la laissent, ils sortent avec l’autre et quelques sacs. Dans les escaliers, les voisins sont dans la même situation. Dehors, c’est la cohue, les immeubles se vident, les gens vont à pied, traînant enfants, vieillards, avec valises et matelas. La rue est déjà embouteillée, et, au milieu de ce spectacle terrible, Sarah raconte qu’il y avait partout les décorations lumineuses de Ramadan, encore éclairées comme si de rien n’était, déjà anachroniques au milieu de cette débâcle et qui bientôt seraient balayées et emportées avec tout le reste dans les ravages et les destructions.

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Une heure après, les frappes israéliennes commencèrent. Sarah et les siens s’étaient réfugiés dans un restaurant où ils finirent la nuit sur des chaises ou couchés entre les tables. Au matin, son mari tenta de revenir dans l’appartement pour récupérer encore quelques affaires. Mais ce fut inutile. L’immeuble était un de ceux qui avaient été visés en premier. Il s’était complètement effondré, comme d’autres autour et, en plus, il y avait un incendie, à cause du réservoir d’alimentation en fuel du générateur électrique que les riverains suppliaient le propriétaire de déplacer de la cour vers les sous-sols, en vain. Non seulement le contenu des appartements était sous les décombres, écrasés par les tonnes de béton, mais de surcroît ce qui pouvait en avoir réchappé se trouvait réduit en cendres par un incendie qui a persisté durant plusieurs jours.

Dans les décombres, il y avait, entre autres choses abandonnées, une série d’importants dictionnaires arabes ou bilingues français/arabe (Al Kamel el Akbar, le Mouajam al arabiyya el klassikiyya, ou encore le Mounjid el Kabir) que Hala avait procurés à sa collaboratrice après la destruction de sa première maison, en 2024. Pour poursuivre sa tâche, la traductrice n’avait plus que son ordinateur et les dictionnaires en ligne. Parce que, évidemment, elle n’a pas un instant renoncé à aller jusqu’au bout de la version arabe du livre de Ryoko Sekigushi. D’abord parce que cela lui permet de penser à autre chose, de rester un peu rattachée à la vie normale, et aussi parce qu’elle a besoin de ce travail, son mari s’étant subitement retrouvé au chômage.

Mais surtout, elle le fait parce qu’elle aime ça, cette confrontation au texte, à la magie de le voir devenir autre sous ses doigts, les difficultés et leur résolution avant que quelque chose de neuf ne se bâtisse dans la langue grâce à elle. Sauf que les conditions désormais ne sont plus les mêmes. Elle n’a plus de temps pour elle. Les enfants ne sont plus scolarisés, et les cinq membres de la famille vivent dans une seule chambre d’hôtel. Sarah parvient dans la matinée à concentrer ses enfants sur des exercices scolaires et descend travailler dans le salon de l’hôtel, qui est assez calme dans la journée. Le soir, les familles de réfugiés qui logent comme elle dans l’établissement s’y réunissent et la traductrice est forcée de revenir dans la chambre. Son mari rentre tard. Elle couche les enfants aux heures habituelles de la vie d’avant, lorsqu’il y avait école le lendemain et s’installe ensuite pour travailler à la lumière d’une lampe de chevet. Si cela dérange l’un ou l’autre des petits, elle se contente de la lumière de l‘ordinateur. Elle a fini par acheter un exemplaire de l’un des dictionnaires perdus. Et alors que la guerre a emporté une deuxième fois sa maison, que l’avenir est terriblement incertain, elle sourit avec une incroyable sérénité puis en riant déclare que la moitié du livre est traduite. Il faudra revoir tout cela, bien sûr, parce qu’elle n’arrive plus à avoir de recul sur ce qu’elle fait, mais ça avance, dit-elle, nous sommes dans les temps…  

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