L’expérience du jeu d’échecs

Avec le jubilatoire Notre Sœur Rabat-Joie, la Ghanéenne Ama Ata Aidoo (1942-2023) livrait en 1977 les Méditations obliques d’une Noire. Non contente de procurer à l’afroféminisme un texte fondateur (salué par Sara Ahmed), elle dévoilait, à travers un tissage inventif de fiction, de poésie, d’épistolaire et d’oralité plurilingue, la perspective corrosive d’une intellectuelle ouest-africaine aventurée au cœur d’une Europe encore tout imbue de sa vision coloniale. Son livre est enfin traduit en français.

Ama Ata Aidoo | Notre Sœur Rabat-Joie. Méditations obliques d’une Noire. Trad. de l’anglais (Ghana) par Patricia Houéfa Grange et Guillaume Cingal. Ròt-Bò-Krik, 212 p., 15 €

On porte souvent au crédit de la littérature la possibilité de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre et d’éprouver le monde depuis cette autre perspective. Notre Sœur Rabat-Joie fournit cette occasion de décentrement, à ne manquer sous aucun prétexte grâce à la radicalité réjouissante de ce laboratoire de la variabilité des points de vue. À l’orée de la première partie, une conversation « frustrante » avec un « nègre “modéré” » [les traducteurs expliquent dans un propos liminaire avoir conservé le terme en raison de sa portée « ironique, voire cynique »] est croquée en quelques lignes. L’interlocuteur s’accroche mordicus à la « sacro-sainte Charte des Nations Unies », au règne nécessaire de la loi et de l’ordre et autres « vérités universelles » qu’il a ingurgitées. La narratrice avoue alors une frustration analogue à celle d’un « joueur d’échecs ou de tout autre sport cérébral » qui, arrivé chez un ami pour disputer une partie, découvrirait qu’il doit jouer « contre le chien de la maison et non contre son maître ». Le roman élabore la réponse aux lieux communs aliénants dégoisés par cet interlocuteur de convention.

La romancière mobilise ses pièces en quatre temps, encadrés par deux voyages en avion, d’aller et retour vers et depuis l’Europe. D’abord, « Notre Sœur » dénommée Sissie – un diminutif de « Sista » – quitte, grâce à une bourse d’études, son pays natal pour l’Allemagne et plus précisément la Bavière, où elle prend part à un chantier de jeunesse. Là, elle se lie d’affection avec une Marija nantie d’un fort et drolatique accent teuton. Puis elle poursuit son périple à Londres, auprès de la « mère patrie coloniale ». Dans une missive adressée à son « chéri », elle récapitule finalement ce qui distingue ses réflexions singulières de l’opinion dominante, y compris parmi les siens.

Ce récit pourrait donc s’apparenter aux « voyages à l’envers » d’Africains en France coloniale jalonnant le roman en langue française de 1937 jusqu’aux années 1960. Il s’en différencie nettement cependant, non seulement parce que la protagoniste est une femme et qu’elle vient d’un pays nouvellement indépendant, mais aussi grâce à la rare liberté de ton et d’écriture dont fait preuve la romancière. Plutôt qu’un miroir tendu à la colonialité européenne d’un côté, au conformisme d’intellectuels peinant à se détacher des cadres de pensée qui les ont formés de l’autre, c’est le kaléidoscope malicieux d’une conscience affranchie que l’autrice manipule en virtuose.

Tête sur les épaules et l’air de rien, Sissie, par son regard d’emblée dessillé, atomise les clichés promus par son compatriote Sammy, qui « chante les merveilles de l’Europe » et dont elle résume le discours : « En quelque sorte, se rendre en Europe c’était plus ou moins comme la répétition générale avant un voyage au paradis. » Mais l’expérience s’apparente plutôt au « mauvais rêve » donnant son titre à la première partie du roman : « Tous ces gens qui allaient et venaient avaient tous la couleur du cochon mariné d’exportation qu’on trouvait au marché dans son pays. » Récemment rencontrée, Marija se sent obligée de proclamer, à l’adresse de Sissie, sa sympathie pour les « deux Indiens » d’un magasin fréquenté naguère. Lorsqu’elle s’étonne que son interlocutrice puisse être appelée « Mary », le flux de conscience qui envahit l’héroïne, transcrit en une suite hachée de vers très courts, charrie les souvenirs collectifs d’une colonisation religieuse des âmes avant d’en revenir, au plus près de sa perception, à l’instant présent : « Marija était chaleureuse. / Trop chaleureuse pour / la Bavière, l’Allemagne / D’après ce que j’ai appris depuis. / Elle riait facilement. Ses petites dents de lapin d’un blanc éclatant ressortaient sur la bouche fine flamboyante de rouge à lèvres. / Les dents blanches / Autrefois l’un des / Malheureux traits caractéristiques des / Grands singes et des / Nègres. / Tout a / Changé désormais. / Les dents blanches sont en vogue, mon frère, / Car quelqu’un se / Fait / Du blé avec / Les dents blanches. / — Che foudrais être fotre amie, d’accord ? demanda mélancoliquement Marija. »

« Joueurs de dominos », Horace Pippin (1943) © CC0/WikiCommons

La brièveté des répliques (ce qu’au théâtre on appelle stichomythies) traduit les micro-agressions perpétrées en toute innocence par Marija lors de ce premier échange, restitué in petto en vers par Sissie. Le dispositif, mêlant impairs racistes et effarement muet de la personne qu’ils ciblent, annonce celui dont usera Lucy Mushita dans son Expat blues. Les deux jeunes femmes vont cependant devenir amies et Marija Sommer, « petite femme au foyer mariée à un ouvrier d’usine », mais « fille de l’autoproclamée / Lignée la plus royale de l’espèce humaine », va exprimer maladroitement l’élan qui la porte vers sa visiteuse.

Une fois Sissie à Londres pour y poursuivre ses études supérieures, le passage de la campagne bavaroise à une capitale impériale ne suscite chez elle nul émerveillement, bien au contraire. À présent, les passages en vers, toujours aussi brefs, offrent un sous-texte dru aux différentes déclinaisons de la brutalité coloniale : exactions en différents continents, promesses frelatées d’émancipation, mensonges et misères de l’immigration, misère triste du quotidien londonien… Une saynète improbable met aux prises « notre sœur », alors qu’« après tout, le monde n’est pas non plus bourré de gens qui partagent la façon qu’[elle] a de jeter sur les choses son regard oblique de Noire », avec un « professeur de sciences humaines américain et d’origine allemande » qui soutient que les Allemands seraient, au même titre que les colonisés, victimes de l’OPPRESSION (en majuscules : on dirait du Trump avant l’heure).

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L’extrême vivacité de la narration, la verdeur des perspectives endossées par cet esprit toujours en mouvement sont servies par différentes formes de polyphonie, ainsi que par la présence de plusieurs langues et parlers. Figurent ainsi dans le livre une phrase en kiswahili, non traduite (que le lecteur se débrouille avec, ce qui était certes moins aisé en 1977 qu’aujourd’hui), et des propos en West African Pidgin. Plutôt que d’avoir recours à des « pratiques recentrantes » telles que des notes ou un glossaire, les traducteurs ont fait l’heureux choix de transposer celui-ci au moyen d’énoncés en français d’Afrique de l’Ouest ou en nouchi ivoirien, lequel a d’ailleurs suffisamment essaimé aujourd’hui en Europe pour que certains de ses mots (« la go », par exemple) aient pris un air familier pour le lectorat francophone du Nord dit global : « le frère groto là, il va s’asseoir huiii et regarder le môgô Onyibo là seulement, façon il parle, façon sa bouche fait ya, ya, ya ».

Resté d’une troublante actualité à maints égards, le roman revisite également les années 1960, à travers la guerre au Biafra ou la toute première greffe du cœur, « Nouveau Triomphe du Docteur Chrétien » (en Afrique du Sud à l’ère de l’apartheid, comme on s’en souvient). Signalons qu’avec la Guinée de Sékou Touré, indépendante en 1958, le Ghana de Kwame Nkrumah est l’un des États ouest-africains à avoir arraché dès 1957 son indépendance au colonisateur, en l’occurrence britannique.

Les traducteurs rappellent que l’Ama Ata Aidoo de Notre Sœur Rabat-Joie (écrit en 1966, publié onze ans plus tard) est contemporaine des Sénégalaises Mariama Bâ et Awa Thiam, à qui l’on pourrait joindre la Martiniquaise Françoise Ega, dont les Lettres à une Noire (parues en 1978, rééditées en 2021) révèlent, selon leur préfacier Daniel Pennac, une « plume noire de la vie blanche ». Aux côtés de ces autrices, Ama Ata Aidoo, qui mena une carrière universitaire internationale et fut ministre de l’Éducation au Ghana dans un gouvernement de J. J. Rawlings (elle démissionna lorsque la gratuité de l’enseignement à laquelle elle œuvrait fut refusée), trace, avec ce récit vif et tout en contrepoint, les voies émancipatrices de perspectives décoloniales avant la lettre et d’un féminisme en acte, ancré dans les réalités sociales ouest-africaines.