À faire naître

Accouchements, fausses couches, avortements dissimulés, confessions au coin des dortoirs surgissent dans La graine de Jacqueline Manicom, sous-titré Journal d’une sage-femme. Elle y fixe, sans artifice, ces moments critiques dans un hôpital parisien, en 1973, un an avant la loi Veil autorisant l’IVG. Souffrance des femmes, violences gynécologiques, corps abîmés, racisme à chaque coin de lèvres, paternalisme du « grand patron », sont retranscrits sans fard. Un témoignage saisissant.

Jacqueline Manicom | La graine. Journal d’une sage-femme. Gallimard, coll. « L’imaginaire », 240 p., 10,50 €

Publié en 1974 aux Presses de la Cité, l’ouvrage de Jacqueline Manicom, nous plonge dans l’heure de vérité des accouchements sur fond de cris continus dans les couloirs, de gémissements, des douleurs et des détresses qu’on a peine à imaginer aujourd’hui. Le tandem accouchement sans douleur/contraception étant encore dans les limbes, chaque femme se débrouille. Chacune bredouille. « Que comptez-vous faire pour ne pas avoir un autre bébé tout de suite ? – je ne sais pas ! C’est mon mari qui faisait attention ! » Hasard et destin, nous venons de là. Et que dire de la violence qui leur était faite, des institutions dos tourné, des hommes en fuite ?

« Grande inspiration bouche fermée ; expiration, en deux temps ; soufflez-doucement-la-bougie. » Combien de fois Jacqueline Manicom a-t-elle distribué ses encouragements, « allez-soufflez, encore-encore, encore… » pour soulager quelque peu les douleurs ? Inspirez-diaphragme-utérus-poussez-relâchement-expirez, jours, nuits et petits matins, sur la table d’accouchement, durant ces fameux « tours de garde » de 24 h d’affilée. Deux mille accouchements avec douleurs par an dans la maternité Sainte-Cécile à Paris. « Seins, épisiotomies, tout va bien ! Un peu dépressive peut-être ? Non, même pas. » Faire naître comme on peut, avec ses accidents et autres « extractions » difficiles. La médecine vétérinaire guette, s’écrit la narratrice. Elle se remémore ses dix années passées en Guadeloupe. Césarienne ou forceps ? Allons donc, « la guerre est déclarée à la petite tête engagée dans le tunnel vaginal ». Cuillers d’acier mal placées, visage écrasé.

La graine nous aide à comprendre d’où l’on vient. Lorsque l’accouchement était synonyme de cris, d’asservissement et de hasard – c’est la faute à pas de chance –, mais aussi de classes sociales et de races, comme des espaces collatéraux d’oppression. La Guadeloupe ? Les Antilles ? C’est l’arrière-plan du récit, tanné de ce rapport colonial, assommé par les « nègres sauvages » et les « bamboulas » ; boucané par ce « boudin et ce colombo ». Cette dévalorisation était déjà présente dans le précédent roman de Manicom, Mon examen de blanc, façon de dire comment les jeunes filles devaient se soumettre « aux bonnes manières françaises », quitter la langue créole – une preuve d’ignorance –, pour rejoindre l’examen dans la bonne langue.

Jacqueline Manicom, La Graine
Portrait de Jacqueline Manicom (1961) © CC-BY-4.0/Nina hatte/WikiCommons

À peine arrivée à franchir cet examen de langue, une autre vague d’assujettissement survenait pour celles et ceux qui arrivaient en métropole, dès les années 1960, en épousant les rôles de caissière à Félix Potin, nourrice en coulisse, femme de chambre en hôtel ou ouvrière chez Simca, de quoi entendre de nouvelles humiliations professionnelles, les auxiliaires dit-on, autant dire les employées accessoires, les subsidiaires, les ambulantes amovibles.

Cette sédimentation est explosive. Sous nos yeux, s’établit un cheminement, une conjugaison de strates qui se superposent. L’intersectionnalité est là avant le mot. Un diagramme qui fait histoire. Plus encore lors de cet atterrissage à l’hôpital. Car classe et race sont traversées par une troisième force d’assujettissement, la maternité. On ne comprend rien à ces blessures et tourments si l’on ne replante pas le décor des années d’après-guerre en matière de sexualité, de maternité, d’enfance. On ne comprend rien si l’on n’éprouve pas cette sexualité en l’absence de contraception, avec pour seul guide un calendrier où noter sa température, collé au dos du placard, jour après jour, et repérer le moins mauvais moment pour s’aimer (la fameuse méthode Ogino !).

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« La visite se poursuit et nous arrivons à l’étage des fausses couches. On les relègue dans ce coin de l’établissement avec leur honte et leur infection. FCP, c’est-à-dire « fausse couche provoquée », lit-on sur leur feuille de température. Personne, bien entendu, ne leur fait le moindre reproche, mais il y a dans certains regards, ceux des médecins comme ceux des aides-soignantes, tant de réprobation qu’elles ne peuvent se sentir que coupables. Elles seules, misérables spécimens de l’espèce féminine, doivent supporter le poids du « péché de la chair » ! […] Tandis que leurs mâles courent insaisissables et jamais accusés du crime d’avortement. »

La narratrice attrape les regards, les émotions négatives, la peur, l’héritage des souffrances inscrit sur une très longue durée : « L’enfant était-il accepté ? » Les mots comptent, l’enfant accepté, ce n’est pas encore l’enfant désiré qui sera l’apanage des années 1980. Accepté, c’est un degré moindre. « Mais puisqu’il est là, on le prendra quand même ! » L’enfant est conçu comme on bricole sa vie. « Il trouvera sa place », puisqu’il n’est ni abandonné ni placé immédiatement en nourrice. L’enfant est là. « C’est une fille ? Ah oui ! Pas de chance ! »

« Vous les abandonnez et vous chialez ; ça ne prend pas, les grimaces !… ». Illustration dans L’Assiette au beurre (21/09/1907) (détail) © Gallica/BnF

C’est dans ce contexte historique que Jacqueline Manicom ose ouvrir la porte, déballe les mots insultants, déficelle les maltraitances continues, le racisme rampant. Trois moments de mémoire : le sexe, la grossesse, l’accouchement, et son lot de violences. Tout ce qui était maintenu ensemble en silence s’effrite, le partage mental d’une époque entre les vraies douleurs et les simulations, les vrais amours et les coucheries, les filles fidèles et les filles faciles, sans parler des « trainées ». Tout cet ensemble de condamnations se détache, se délie, se sépare grâce au courage de dire, d’écrire. Et que dire de l’opprobre qui règne !

Le fond de l’air est à la révolte. Le 11 octobre 1972, Manicom est au procès de Marie-Claire, au tribunal de Bobigny, ce grand combat pour l’avortement. Elle témoigne à la barre des drames de l’hôpital, ces terribles situations de réparations d’avortements clandestins (voir Hélène Frouard, Jacqueline Manicom, la révoltée, Éditions de l’Atelier, 2024). Sans doute est-ce le déclic qui enflamme l’écriture, à nouveau, après sa lutte anticoloniale en Guadeloupe, son combat contre le racisme sur l’île, son engagement au premier planning familial outre-mer dès 1960. Son regard de femme noire, guadeloupéenne, plonge dans les écarts de traitement des populations antillaises.

Ce chemin de la mémoire importe. Et quelle coïncidence ! « Les femmes s’entêtent », titre un numéro des Temps Modernes. En mai 1974, une trentaine de témoignages de femmes qui, comme Jacqueline, livrent leur présent pris entre honte et silence, en cassant l’encerclement au travail, dans les discours des sciences de l’homme, dans le mariage, la maternité. « Perturbation, ma sœur… c’est sous le signe de la perturbation que ce numéro se présente », introduit Simone de Beauvoir. Fait d’une plume vive et intense, La graine s’inscrit dans cette perturbation. Elle permet de « rejouer » des problématiques contemporaines, les violences gynécologiques, ce qu’elles furent dans les années 1970, et celles bien ternes qui habitent nos jours.

Et l’auteure de lâcher un dernier conseil, qui vaut pour nos gouvernants : « Je pense que pour devenir ministre de la Santé, on devrait commencer par faire d’abord un stage de sage-femme ». Sentir les blessures de près, ça aide au partage d’un monde commun.

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