Le septième art au Maroc

C’est une œuvre majeure qui vient d’être arrachée à l’oubli. Dans La septième porte, œuvre d’érudition autant que conte, le poète, romancier et cinéaste Ahmed Bouanani (1938-2011) retrace quatre-vingts ans d’histoire du cinéma marocain.


Ahmed Bouanani, La septième porte. Une histoire du cinéma au Maroc de 1907 à 1986. Kulte, 336 p., 25 €


C’est le seul livre qu’Ahmed Bouanani avait souhaité publier, mais il est mort persuadé que son manuscrit avait été détruit dans l’incendie de sa maison. L’auteur du flamboyant L’hôpital (publié aux éditions Al Kalam en 1990 puis Verdier en 2012) s’était attelé dès les années 1960 à l’écriture d’une histoire du cinéma de son pays, « parce que personne ne l’avait fait ».

La septième porte. Une histoire du cinéma au Maroc, d'Ahmed Bouanani

Quatrième de couverture de la revue « Najma » avec l’annonce de « Bouanani cherche éditeur » © D.R.

À l’époque, Ahmed Bouanani travaillait au Centre cinématographique marocain, qui imposait une discipline bureaucratique à toute sa génération de jeunes artistes assignés à des tâches administratives. Régulièrement en délicatesse avec sa hiérarchie, raconte Ali Essafi qui lui a consacré un documentaire (Al Bab al-sabea, En quête de la Septième Porte, 2018), il était souvent envoyé aux archives. Là, il passait des heures à lire les revues et à visionner des films, en notant tout, absolument tous les noms apparaissant dans les génériques. La septième porte raconte non seulement l’émergence des Marocains dans le cinéma, mais aussi l’évolution du regard des Marocains sur eux-mêmes.

Le livre s’ouvre sur un hommage à Mohamed Osfour, pionnier du septième art à une époque où « voir un marocain armé d’une caméra [était] aussi rare sinon inconcevable que de rencontrer un dinosaure au bout de la rue », parce que « Osfour, issu d’un peuple privé de la parole, analphabète et fou de la douce folie, a eu, en allant au cinéma, la réaction, ô combien saine, de se dire : “Et pourquoi pas moi ?” ». Ahmed Bouanani suit ensuite une trame chronologique, distingue longs et courts métrages, propose en annexe un dictionnaire des cinéastes, insiste sur l’importance de la création en 1980 d’un fonds de soutien, véritable « ligne de démarcation » entre les « balbutiements » de 1956 à 1980 et la consolidation d’une production nationale. Comédiens, scénaristes, structures de soutien, revues, festivals et censure… il s’intéresse autant aux œuvres qu’aux conditions de leur production.

La septième porte. Une histoire du cinéma au Maroc, d'Ahmed Bouanani

Manuscrit d’Ahmed Bouanani © D.R.

La grande originalité de son approche est de ne pas commencer son histoire à l’indépendance du Maroc, en 1956, mais de se pencher sur le regard légué par le cinéma colonial. Malgré la médiocrité de cette production, Ahmed Bouanani estime que certaines œuvres méritent de faire un jour « partie de la collection d’une cinémathèque nationale à construire ». Ainsi des œuvres d’André Zwobada, Noces de sable et La septième porte, une histoire de curiosité à laquelle il emprunte son titre. Car ce qui l’intéresse, c’est comment, sur le temps long, s’est constitué un patrimoine visuel. Attentif à l’usage des langues, il rappelle que des films étaient parfois tournés en deux versions, l’une en français avec des acteurs français, l’autre avec des acteurs arabes mais… en arabe littéraire !

Si La septième porte est admirable pour la précision des informations sur des comédiens et des réalisateurs aujourd’hui presque oubliés, c’est aussi une œuvre d’une grande liberté. L’approche historique n’empêche pas Ahmed Bouanani de livrer son point de vue d’artiste sur ses pairs, de façon parfois intransigeante, mais toujours « honnête », selon sa propre volonté. Bouanani appartenait à la génération post-indépendance, il avait publié ses premiers poèmes dans la célèbre revue Souffles autour de laquelle s’était cristallisé un mouvement intellectuel et artistique de reprise en main de la culture nationale, pour en faire une culture moderne et ouverte sur l’universel. Cette entreprise passait par la relecture des travaux datant du protectorat et la production d’une nouvelle grille d’analyse, débarrassée des préjugés et interprétations au service du colonialisme.

La septième porte. Une histoire du cinéma au Maroc, d'Ahmed Bouanani

Le réalisateur Mohamed Osfour, pionnier du cinéma marocain © D.R.

Ce que fait Ahmed Bouanani dans La septième porte s’inscrit dans ce projet intellectuel et politique de constitution d’un appareil critique. Mais c’est en tant que poète qu’il le fait, en tant que conteur nourri des traditions populaires orales qu’il avait contribué à répertorier, avec sa musique propre. Bouanani raconte les scénarios, détaille l’atmosphère des scènes, témoigne de la réception, se met en scène comme commentateur souvent ironique, parfois plein d’humour, dialogue avec son lecteur. De Mohamed Osfour à Moumen Smihi, de Nabyl Lahlou à Mohamed Regab, c’est tout un monde qu’il évoque et fait vivre sous sa plume, souvent coriace, comme un fabuleux théâtre. « Pendant trente ans, l’histoire du cinéma marocain n’aura été en fait qu’une lutte, une recherche de soi-même, de notre langage, de notre visage débarrassé du masque. Un travail de Sisyphe avec un rocher blanc et poli, comme un œuf, comme une naissance (ou renaissance). »

La publication de La septième porte est enfin l’aboutissement d’un remarquable travail éditorial. En effet, suite à l’incendie du domicile familial, tous les documents étaient mélangés et endommagés. Touda Bouanani, artiste vidéaste et fille de l’auteur, avait donc entrepris, d’abord avec sa mère, la costumière Naïma Saoudi, puis avec toute une équipe, de reconstituer et de classer les différentes versions du livre. Un premier noyau datant de 1967 fut développé en 1968 ; Ahmed Bouanani avait repris son texte en 1984, puis en 1987. C’était cette dernière version qu’il souhaitait voir éditée avec une abondante iconographie, mais il n’avait pas trouvé d’éditeur au Maroc et n’envisageait pas de publier à l’étranger. Marie Pierre-Bouthier, qui a consacré son doctorat au cinéma documentaire marocain, avait transcrit les différents manuscrits. Touda Bouanani, Ali Essafi, le chercheur et traducteur Omar Berrada et les équipes des éditions Kulte ont ensuite recoupé les versions, identifié les variantes et établi le texte, avec ses copieux index et ses annexes. Au bout de sept ans de travail, cette œuvre majeure est enfin accessible.

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