Les sujets du roi

Du Maroc, on n’a le plus souvent aujourd’hui qu’une image forgée par les dépliants touristiques. Depuis la mort de Hassan II et la fin de ce qu’on a appelé « les années de plomb », le pays est supposé avoir opéré une transition démocratique, troublée certes par des attentats et quelques mouvements insurrectionnels, mais jamais fondamentalement remise en cause. Le roman de Mohamed Berrada, qui fut président de l’Union des écrivains marocains et l’un des signataires du Manifeste démocratique publié par des intellectuels marocains en juin 2011, à la suite du mouvement du 20 février – phase marocaine des printemps arabes –, ne s’attaque pas directement à cette narration.


Mohamed Berrada, Loin du vacarme. Trad. de l’arabe (Maroc) par Mathilde Chèvre avec la collaboration de Mohamed Khouche. Actes Sud, coll. « Sindbad », 253 p., 22 €


Loin du vacarme y substitue un autre récit où, à travers les vies de trois hommes et d’une femme, se lit le renoncement aux aspirations de liberté, l’éveil aussi d’un espoir, et le salut par l’écriture qui, loin du vacarme des alléluias, des invocations et des allégeances, et en dépit du « manteau de tromperies » qui « couvre le ciel politique » du pays, pourrait dire ce qui, dans le moment présent, n’apparaît que comme un rêve.

Quand, comme c’est le cas au Maroc, l’expression publique est soumise à un contrôle strict, il ne reste que le recours aux souvenirs individuels pour rendre compte du mouvement de l’histoire et de la façon dont elle a été vécue. Raji, le narrateur principal du roman de Mohamed Berrada, qui en comporte quatre, est, comme beaucoup de jeunes aujourd’hui au Maroc, chômeur diplômé. Un soir, sa maîtresse, R’qia, une veuve encore jeune qui tient une boutique de vêtements à Agdal, un quartier résidentiel de Rabat, lui parle d’un historien qui cherche un assistant pouvant travailler avec lui à la préparation d’un livre sur l’histoire contemporaine du Maroc. Âgé maintenant de plus de soixante-dix ans, le professeur Rahmani ne parvient toujours pas à trouver, dans les écrits des historiens et des journalistes, une explication à ce qu’il a vécu avant et après l’indépendance. Lui qui a participé à la lutte nationale se sent comme un étranger dans son propre pays. « L’étrangeté des orphelins à la table des fourbes », dit-il à Raji. Il a décidé de changer de méthode et de recueillir les témoignages d’anciens résistants, de militants syndicaux et politiques, et d’intellectuels ; il demande à son jeune assistant d’effectuer pour lui ce travail d’enquête.

Raji s’attelle à la tâche, mais décide parallèlement d’écrire un roman à partir des parcours de vie qu’il recueille. Lui-même va devenir un personnage de son propre livre, comme si le récit lui échappait. Théoricien de la littérature, Mohamed Berrada compose ici une trame complexe dans laquelle différents styles d’écriture s’imbriquent. Les dates s’emmêlent parfois, on passe de la troisième personne au « je », et, au contact de ces rencontres, réelles ou imaginaires, Raji se révèle multiple, historien mais aussi romancier qui ne fait plus « aucun cas de l’explication et de la compréhension logique ». L’analyse politique et l’évocation du plus intime s’enchevêtrent. Pris entre l’enquête et la fiction, Raji mène aussi de front, autre multiplicité, trois relations amoureuses.

Mohamed Berrada, Loin du vacarme

Mohamed Berrada © PBOX/Hop

Le narrateur a décidé de construire son livre autour de personnages qui représentent chacun une forme de réussite sociale et appartiennent à des générations différentes. Il y a d’abord Tawfiq Assadiqi, né en 1931, qui a connu la période de la lutte pour l’indépendance. C’est « l’homme ambitieux entre deux époques », mais aussi entre deux mondes et deux cultures. Il est né et a grandi à l’époque coloniale, a fait ses études de droit en France, est entré en tant que stagiaire dans le cabinet d’un avocat français qui défend le droit du Maroc à l’autodétermination. Au moment de l’indépendance, il suit le mouvement général, en dépit de ce que lui disent son oncle et son frère, lequel choisira la clandestinité puis l’exil : « Ne vois-tu pas que la discussion autour de la démocratie et de la monarchie constitutionnelle est occultée par des complots fabriqués, commandités par les vieilles structures du Makhsen et ses clients héritiers privilégiés qui s’essuient les mains dans l’argent et sur la vie des gens ? »

Tawfiq n’a cependant qu’un seul objectif : sa carrière. Il s’enferme dans le silence et le conformisme, se marie avec sa cousine Meryem, l’épouse que sa mère lui a choisie, compulse les traités de sexologie pour vaincre la frigidité de sa jeune épouse, et fait fructifier le cabinet d’avocat que Me Claude, contraint de rentrer en France, lui a laissé. Il assiste en spectateur aux événements sombres et sanglants que connaît le Maroc et joue son rôle d’avocat en défendant les détenus politiques. Il constate cependant que « les dossiers se préparent avec la complicité des services de renseignement » et que « le ministre de la Justice et les magistrats sont nommés d’en haut ». Mais, comme les autres, il se protège de la répression et de l’oppression à l’intérieur de sa maison en regardant des feuilletons télévisés et en dévorant des marmites de pâtes. « Quelque chose s’est éteint dans les regards, les visages et l’usage des mots. »

Faleh Elhamzaoui, qui a repris le cabinet d’avocat de Tawfiq Assadiqi, est né en 1956, l’année de la proclamation de l’indépendance du Maroc. C’est « l’homme qui tourne avec le temps » et représente la génération de ces anciens militants de gauche qui vont se laisser tenter par le mirage d’une participation à un gouvernement qui n’a « ni le pouvoir de décision, ni le droit d’entreprendre le moindre changement ». Il n’est pourtant pas dupe d’un régime qui organise des cérémonies et des fêtes « célébrant annuellement l’alliance et l’allégeance » d’un peuple où tous sont sujets, et non pas citoyens, mais il a finalement choisi l’enrichissement personnel et la considération sociale.

Mohamed Berrada, Loin du vacarme

Tawfiq frisait l’autisme ; Faleh opte pour la schizophrénie. Amoureux de Loubna, une étudiante éprise d’indépendance, il demande à sa mère de lui choisir une épouse « malléable, facile, posée ». Deux ans après son mariage, il prend une maîtresse, une « femme libérée exprimant son désir », alors que dans les relations conjugales il ne trouve que « convenances, monotonies et protocoles complaisants ». Cette vie double, qui ne le satisfait pourtant pas, sera désormais la sienne. Qu’il s’agisse de son expérience politique ou du monde du sexe et de l’amour, Faleh reste obsédé par un sentiment de fausseté.

Tous ceux auxquels Raji donne la parole fréquentent le salon culturel de la psychiatre Nabiha Samaane, troisième personnage central de la narration. Intelligente, cultivée, belle, indépendante, cette lectrice des classiques du féminisme européen aussi bien qu’arabe, ainsi que du Journal d’Anaïs Nin, n’a pas renoncé à ses rêves. En animant un salon où une parole libre peut s’exprimer sans souci de l’appartenance sociale, elle parvient à tisser entre les participants une « étoffe invisible » qui donne l’illusion de la possibilité d’élaborer une autre vie. Dans ces échanges, il est surtout question de sexualité, de cette frustration qui, au Maroc, « colonise l’intérieur des âmes ». Dans son cabinet de psychanalyste, comme dans son salon, Nabiha a souhaité « mettre au jour les ambiguïtés amoncelées dans les êtres, les relations entre les êtres et la façon de gérer les ‟sujets du roi” ».

Les contraintes, les renoncements, les mensonges, les compromissions de la vie intime des femmes comme des hommes sont l’arrière-fond de cette allégeance qui les empêche d’être véritablement des citoyens. C’est la conviction de Nabiha. C’est celle aussi de Mohamed Berrada. Politique au sens le plus noble du terme, son roman n’est pas un roman engagé. Comme son narrateur, l’auteur préfère se tenir à l’écart des lieux de pouvoir et de l’action partisane. Loin du vacarme. Son choix est celui de la lucidité, dans le constat répété à travers le livre que « le malheur du Maroc, c’est le Makhzen, qui se drape d’habits multiples pour conserver et pérenniser ses privilèges, le pouvoir absolu et les traditions passéistes ». Cependant, le soulèvement des pays arabes, « pour la liberté, la dignité, le refus du patriarcat et de toutes les formes de tutelle », a fait renaître l’espoir. Au Maroc lui-même, les mouvements, à chaque fois durement réprimés, se succèdent. En démêlant les nœuds de ce qui a assujetti une grande partie de l’élite marocaine depuis l’accès à l’indépendance, le beau livre de Mohamed Berrada contribue à ce que le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga appelait la « dédomination ».

Sonia Dayan-Herzbrun

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