Avec L’individualité des plantes, Quentin Hiernaux confirme que Seymour et Audrey ne s’étaient pas trompés : le monde des plantes est une petite boutique des horreurs. Mais si les animaux sont souvent terribles et monstrueux, les plantes donneraient plutôt dans l’horreur conceptuelle. Elles se repaissent de dualismes plutôt que de chair humaine. Peu de notions en réchappent, que ce soit la vie, la mort, le sujet, l’objet, l’organe, l’organisme, le milieu intérieur, l’environnement extérieur…
Soit la vie. La conception que nous nous en faisons, insuffisamment plastique, ne s’applique guère au monde de la photosynthèse, qui « est toujours à la fois putrescent et vigoureux » : les arbres sont « les zombies bien réels de notre monde », car leurs cellules, pour fonctionner pleinement, « ont besoin de mourir ». Nombre de phénomènes végétaux déjouent la bipartition naïve du vivant et de l’inanimé. Un anthropomorphisme crasse – horresco referens – et la prégnance du modèle animal (et pour tout dire, vertébré) nous incitent à penser selon des divisions inapplicables au végétal. Pour ces raisons, depuis quelques années, un véritable plant turn invite à secouer le confort de nos catégories.
Les plant studies font florès. Parfois un peu trop bruyamment. Le bestseller du forestier allemand Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, a éveillé critiques et pétitions de la part des communautés académiques, de même que La vie secrète des plantes, ramassis d’affirmations pseudo-scientifiques compilées par deux journalistes. Aussi a-t-on bien besoin d’un ouvrage à la fois philosophique et rigoureux comme celui de Quentin Hiernaux pour cheminer à la poursuite des végétaux – puisqu’on apprend au passage que, si les plantes sont fixées en terre, la catégorie plus large des végétaux inclut les algues, parfois douées de locomotion. Contrairement à un préjugé enraciné, les plantes se meuvent.
L’enquête de Quentin Hiernaux renouvelle une question vieille comme la philosophie : le monde est-il composé d’individus ? d’espèces, de classes ? d’entités discrètes ou de touts continus ? Le découpage de la réalité en individualités n’est-il que le fait de l’esprit humain ? De l’idée d’une grande chaîne des êtres à la querelle des universaux, de la participation aux Formes platoniciennes jusqu’au critère de l’identité personnelle, la philosophie est traversée par le mystère de l’individuation. Et la force de l’ouvrage est de montrer que ce n’est pas à la biologie de répondre, mais à une réflexion philosophique sur le biologique. En creusant ce sillon, l’auteur montre combien le domaine du végétal contraint la philosophie à refaçonner sa conception de l’individu.

Chez les plantes, l’étymologie perd son latin : l’individu n’est pas l’indivis, comme on pourrait l’ânonner en négligeant le bouturage. Diviser l’animal, c’est le détruire ; diviser le végétal, c’est le multiplier, remarquait le naturaliste Jean-Henri Fabre. Exit une première certitude. Les autres critères généralement retenus pour définir un organisme se révèlent également inopérants. La localisation spatio-temporelle ne fait pas l’individu, puisque des clones végétaux spatialement discontinus constituent un même individu d’un point de vue génétique. Un lien causal entre parties hétérogènes n’est pas nécessaire, une algue pouvant être composée de parties homogènes. Le critère de la reproduction sexuée ne convient pas. Les plantes ne rejettent pas nécessairement les greffes d’espèces étrangères, etc.
Où donc se cache l’individu végétal ? L’ouvrage examine successivement trois grandes réponses. Premièrement, l’approche morphologique, qui privilégie des critères physiques et spatio-temporels. Elle est celle du sens commun, de la perception, et de la botanique occidentale depuis sa fondation par Théophraste, l’élève d’Aristote. Mais l’intuition de l’instabilité morphologique de la plante a abouti à une vision de plus en plus fonctionnelle : chez Kant, Goethe ou Hegel, l’organisme est considéré comme une colonie d’individus, ses parties (feuilles, fleurs, tronc…) acquérant leur autonomie. Hélas, la plante comme être collectif implique une inflation des individualités, un pluralisme ravageur.
La synthèse évolutionniste offre un cadre apparemment plus scientifique. De fait, si la théorie de l’évolution est souvent illustrée par des exemples animaux, la majeure partie des travaux de Darwin concernait la botanique. L’évolutionnisme invite à concevoir l’histoire de l’individuation comme parallèle à la spéciation. Chaque individu est un spécimen d’une espèce porteur de variations uniques. Dès lors, le véritable individu, l’unité de sélection, n’est-il pas le gène ? Le problème de la réductibilité au génome est celui de la mosaïque génétique : un même végétal physiologiquement discret peut porter des versions différentes d’un même gène. L’individu est-il l’espèce ? Contre les biologistes nominalistes qui ont rejeté la réalité des espèces, l’auteur montre qu’il existe concrètement des taxons qu’on peut considérer comme des individus. Les organismes sont alors des parties de l’individu taxonomique de leur espèce, regroupées en vertu d’une commune généalogie. Enfin, l’approche physiologique, en se penchant sur l’individualité fonctionnelle des plantes, étudie les lois de leur organisation interne, en particulier des mécanismes de reproduction, nutrition, symbiose et transmission d’information (non pas nerveux chez les plantes, mais chimiques et électriques).
Peut-être en définitive faut-il admettre qu’il existe plusieurs concepts d’individu biologique, selon le contexte épistémologique dans lequel le problème se pose et le contexte ontologique dans lequel le végétal évolue. Morphologie, physiologie, écologie, immunologie, éthologie, évolutionnisme apportent des éclairages irréductiblement hétérogènes. Les questions des limites d’un individu, de l’individualité dans le cadre de la biologie néodarwinienne, et du fonctionnement d’un individu, ne se recoupent pas nécessairement. Aussi le nominalisme se trompe-t-il lorsqu’il croit naïvement isoler des individus absolus, car il omet la dimension intrinsèquement métaphysique du concept. Le désir d’une perspective unique ne fait peut-être que manifester l’inadéquation de nos modes de pensée anthropomorphiques. Peut-être aussi son abandon est-il le prix d’une plasticité à toutes les échelles, due en dernière instance à la nature totipotente de la cellule végétale, capable d’une dédifférenciation totale.
Tout en combinant les approches, Quentin Hiernaux semble accorder une attention particulière aux alternatives végétales du système immunitaire. Elles montrent que l’individuation vitale serait constituée en réaction à un non-soi que la plante ne peut intégrer à son fonctionnement. L’immunologie se fait écologie, l’individualité dépendant de l’intégration d’éléments extérieurs. De passionnants développements sur l’histocompatibilité conduisent l’auteur à consacrer un dernier chapitre au rapport entre individu et milieu, en embrayant le paradigme interactionniste de la biologie la plus récente. Une approche processualiste mettant l’accent sur la co-construction du végétal et de son environnement révèle des causalités multidirectionnelles complexes. En renversant la vision classique de l’individualité animale, ce modèle d’individuation peut en retour éclairer la biologie dans son ensemble. En rattachant l’environnement planétaire à sa base végétale, l’ouvrage ambitionne ainsi de fournir un terrain de réflexion pour penser la crise écologique. Sur ce terreau, que cent fleurs s’épanouissent.
