Le poète chante son pacte naturel mais difficile avec le mot. L’Histoire aime à mettre ses bâtons dans les plus belles roues qui nous conduisent. Leur chemin se révèle inattendu, tant pour ceux qui le tracent que pour ceux qui l’obstruent. En témoigne Le troisième livre de Nadejda Mandelstam (1899-1980).
Ce livre est la traduction attendue de Kniga tretia, paru en russe en 1987 (YMCA Press), achevant ainsi la publication des écrits de Nadejda Mandelstam, complément indispensable aux deux volumes de Contre tout espoir. Il s’ouvre par son vindicatif Testament, magnifique de rage : « m’étant heurtée à ce monstre assyrien, l’État... ». La suite ne démentira pas l’exergue. Vivants, vivaces, vipérins parfois, tous ces textes passionneront les lecteurs du poète, jusqu’aux Commentaires des poèmes des années 1930-1937, ou des Poèmes sur la Géorgie… Non, rien n’est mort de Mandelstam.
Rien d’essentiel dans la vie et la mort n’est du ressort exclusif de la science, ni même du langage. La poésie seule tente d’aborder cela. Elle ne se referme pas en son seul langage. Elle ouvre tout un mode de traduction qui le dépasse. Elle fait le tour du monde comme du cadran des heures et revoit la liste des mots. Pour dire ce qui est. Au besoin, elle dénonce. L’intention, le dessein d’une écriture n’est pas la souffrance (celle qu’elle peut porter) : le spécialiste cherche ainsi une autre intention. Il sépare le mot de la chose, du sentiment. Il ne cherche pas la souffrance, le souffle. Il n’étudie que l’appareil respiratoire. Il ne cherche pas à respirer. Il ne cherche pas à vivre, comme l’y invite toujours le poète. Il lit : mais de quelle façon et quelle nourriture en retire-t-il ?
La critique aborde ainsi des procédés, au risque d’ignorer l’âme. Mais il ne s’agit pas d’être un critique : un lecteur ici suffit. Et lire avec son corps et sa vie, leur histoire créatrice en quelque sorte à tous les deux : c’est ce que fait Nadejda Mandelstam. Pour Ossip comme pour elle. La poésie d’Ossip Mandelstam constitue ainsi leur vie commune. Leur commune communion à une même chose d’eux-mêmes en leur couple. Et tout autant leur commune et victorieuse détresse. Et s’il y a ici pour nous une mécanique, elle n’est pas destinée à être démontée mais à être comprise et utilisée. En vue de notre gouverne.

On ne marche pas pour étudier d’abord la marche mais pour aller vers un but, un quelque part pressenti ou bien ignoré, ou encore oublié. L’étude de la marche pourra se faire en fonction du but atteint qui éclaire et reçoit toute la route. Ainsi, les mots composent un sens et ensemble forment sens. Mieux que les rouages d’une mécanique. Ainsi, la liberté d’une écriture grandit, continue à vivre et entraîne. Et l’effet social, l’effet multiple arrive en prolongement. Et tout en proportion. Le spécialiste n’est jamais qu’une part de lecture et une partie de lecteur, c’est-à-dire jamais un véritable lecteur, un lecteur achevé, sa vie ne partageant rien ou si peu avec la vie du poète : des bribes techniques ou autres. Et précisément il ne prend guère part à cette secrète conversation avec soi-même et aussi avec son temps que cache et révèle à la fois chaque mot du poème, choisi par le poète, sinon reconnu, élu soigneusement. À l’écart surtout des angles scientifiques.
Nadejda Mandelstam, mieux que de se montrer une spécialiste du poète, se fait le relais même de la force des mots de celui-ci, et devient en fin de compte toute leur force de vie venue l’habiter : elle achève la mission du poète interrompue par l’aberration de l’Histoire. Elle démontre que celle-ci ne pourra jamais ôter le dernier mot à l’homme. Elle confirme la pensée de Simone Weil : « considérer toujours les hommes au pouvoir comme des choses dangereuses ». À propos de l’œuvre du poète, sa composition, les différents états, les circonstances d’écriture, Nadejda apporte scrupuleusement précisions, certitudes, interrogations, doutes, colère : elle n’épargne personne. Elle ne s’épargne pas. Elle risque même l’injustice que peut paraître porter la sévérité de ses jugements, au nom d’une justice plus haute, c’est-à-dire plus exigeante. Elle accomplit une mission et en a pleinement conscience : elle se l’est donnée.
Aussi la veut-elle et travaille-t-elle à la rendre exclusive : c’est le sens même de sa querelle/rivalité avec le critique Nikolaï Khardjiev qui hébergea (dans les années vingt du siècle dernier) le couple Mandelstam et recueillit et abrita les textes du poète. Il n’était plus question pour Nadejda, après la mort en déportation de celui-ci, qu’elle partageât, en quelque formule que ce fût, le territoire de ses archives. Comme le destin unique qu’elle voulait être aussi, par fidélité de chair et d’esprit, le sien. Nadejda va ainsi travailler à l’exclusivité et la vérité d’une opposition littéraire frontale, qu’à ses yeux Mandelstam seul pouvait et devait surtout (et sur tous) incarner. Anna Akhmatova elle-même, familière du couple, partageait le fer mais pas tout à fait la pointe, l’acmé de cette lance.
Nadejda nous montre, pied à pied, un être humain et sa poésie mettre en échec un déroulement, présenté comme presque scientifique, de l’Histoire. Et nous indiquer autre chose à toujours rappeler, reprendre et continuer : la simple et quotidienne vérité. Au sein de l’Histoire elle-même et de ses cruautés qui pervertissent les uns et perdent les autres. Nadejda appelle et rappelle tout simplement les choses par leur nom. Le crime est un crime. Le poème est un poème. Elle définit ses buts de guerre. Elle a ses armes et tient son terrain. Il n’est plus question de convention ni d’arrangement : le volume d’un choix de Mandelstam préparé par Khardjiev pour la collection Bibliothèque du Poète, retenu et bien gardé, sinon scellé par les autorités malgré tout hésitantes, puis finalement édité (1974) – ce choix estampillé officiel, Nadejda ne pouvait que le rejeter. Pour autant, le rôle du poète est moins d’être juge que d’habiter le jugement et de lui préserver sa place : la parole. Elle demeure à la poésie.
Ainsi, les mots mêmes d’Ossip Mandelstam et de Nadejda composent ensemble « cette longue mémoire, pleine et montante comme un épi » (Charles Péguy). Et tout autant pleine et montante comme un défi. Nadejda Mandelstam ne commente pas tant Ossip Mandelstam qu’elle ne retrace, dans son sauvetage et sa relecture jalouse et scrupuleuse, toute la vie créatrice de celui qu’elle n’a cessé d’accompagner, soutenir, nous apportant une œuvre patiemment relue dans le détail et ainsi recomposée, ranimée, justifiée. Solidement établie, élevée devant tous, pour tous : bourreaux, victimes ou indifférents. Mais une œuvre enfin devenue commune à tous les deux, elle et Ossip, comme le fut leur lutte. Et comme le reste désormais aujourd’hui leur commune « lumineuse mémoire », ces mots mêmes gravés pour Ossip sur la tombe de Nadejda. Et par eux, elle sait aussi se rendre justice.
A également paru au Bruit du temps une version poche des Cahiers de Voronej, un tiré à part des Œuvres complètes de Mandelstam, traduites par Jean-Claude Schneider.
