Entretien avec Abdelaziz Baraka Sakin : « Calais est leur pays »

Les quatre romans traduits de l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin sont remarquables, autant par leur structure originale que par leur amalgame subversif de révolte et d’humour, propre à traiter de choses terribles sur un ton faussement détaché. Un tel écrivain avait des chances de se retrouver en exil, thème de son dernier roman paru, Le corbeau qui m’aimait (2025). Entretien à l’occasion du festival Atlantide 2026.

Abdelaziz Baraka Sakin | Le corbeau qui m’aimait. Trad. de l’arabe (Soudan) par Xavier Luffin. Zulma, 176 p., 18 €

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Le corbeau qui m’aimait ?

Pendant sept ans, à l’est du Soudan, dans ma région d’origine, j’ai travaillé avec des réfugiés érythréens. Parce que je ressentais vivement leur misère, leur mal du pays, je les ai beaucoup aidés. À cette époque, je n’imaginais pas me retrouver un jour dans leur position. Mais mes livres ont été interdits au Soudan, j’ai été arrêté plusieurs fois, et j’ai dû fuir en Égypte, puis en Autriche, et aujourd’hui en France. En exil, j’ai aussi rencontré d’autres réfugiés. Je me suis alors dit que je pouvais mieux saisir cette situation qu’auparavant, et mieux que la plupart des gens. Je voulais vraiment faire comprendre aux lecteurs qui sont les réfugiés. Et permettre aussi aux réfugiés de mieux appréhender leur situation. Enfin, je voulais mieux me comprendre moi-même dans mon nouveau statut d’exilé. J’ai donc commencé à écrire un ensemble de cinq romans. Le corbeau qui m’aimait est le premier. Un deuxième est déjà publié en arabe. J’espère finir ce projet en 2027.

Le fait de situer le roman en Europe a-t-il eu une influence sur votre manière d’écrire ?

Je tiens à ce que chacun de mes romans ait un style propre. Quand je commence un nouveau livre, je veux toujours essayer de faire un roman différent de mes textes précédents, mais aussi de ceux que j’ai lus. Avec Le corbeau qui m’aimait, la nouveauté tenait au sujet. Le Messie du Darfour, Les Jango, The Mills – mon premier roman, non traduit en français – parlaient de ma communauté, de conflits politiques au Soudan, de mon point de vue sur la manière dont il devait être gouverné, ou de mon avis sur le monde depuis mon pays, lorsque je n’étais pas encore exilé.

Comment en êtes-vous venu à écrire l’épisode tragicomique où votre héros, Adam Ingliz (Adam « Angleterre »), et un autre migrant, Ibrahim al-Nil, tentent de rejoindre l’Angleterre en ballon ?

C’est vraiment une scène de comédie ! Mes personnages ont peur de tout : ils ne veulent pas se cacher sous l’essieu d’un camion, pas se risquer sur la mer. Je me suis alors dit que, moi, j’aimerais aller en Angleterre en ballon. J’ai donc étudié le fonctionnement des ballons, les vents dominants, les lois régissant la navigation aérienne… Je me suis renseigné sur la possibilité pour la police de leur tirer dessus une fois qu’ils sont dans le ciel ! Puis je me suis demandé s’ils risquaient de se retrouver sur la route d’un avion, etc. À la fin de mes recherches, j’ai décidé qu’ils pouvaient tenter le coup.

Avez-vous lu les romans de Jules Verne qui racontent des voyages en ballon ?

Oui, quand j’étais enfant et adolescent, mais je ne m’en suis souvenu qu’après l’écriture. J’ai aussi lu Le tour du monde en quatre-vingts jours. Le problème avec Jules Verne et d’autres écrivains, c’est qu’ils ont donné au public européen une image des Africains très négative, les assimilant parfois à des animaux. Alors que Jules Verne n’a jamais mis les pieds en Afrique…

Vos quatre livres traduits en français ont quelque chose de burlesque : le comique, l’absurde contrebalancent le tragique bien réel et créent une sorte d’envol de l’imagination qui amène presque, presque seulement, à le dépasser. D’où vient ce double mouvement de balancier entre comique et tragique ?

Du théâtre de l’absurde. J’aime vraiment beaucoup les pièces de Ionesco, Adamov, Arrabal, Beckett… Elles mêlent en général comique et tragique. L’humour est aussi pour moi une forme de résistance. Et cela correspond aux livres que j’aime lire : ni totalement tragiques, ni totalement comiques.

Abdelaziz Baraka Sakin sont remarquables, autant par leur structure originale que par leur amalgame subversif de révolte et d'humour, propre à traiter de choses terribles sur un ton faussement détaché. Un tel écrivain avait des chances de se retrouver en exil, thème de son dernier roman paru, Le corbeau qui m'aimait
Abdelaziz Baraka Sakin © Jean-Luc Bertini

Pourquoi le récit dans Le corbeau qui m’aimait n’est-il pas chronologique ?

Écrire un roman n’est pas écrire une histoire. C’est l’art d’écrire une histoire. Je voulais détruire le système traditionnel du roman chronologique, parce que, dans l’esprit de mon héros, Adam Ingliz, rien n’est chronologique. Il est perturbé, aliéné. Dans ce personnage imaginaire, j’ai introduit les caractéristiques de plusieurs personnes réelles, en particulier des problèmes psychologiques de réfugiés. Pour Adam, le temps n’est pas linéaire. Il pense même qu’il existe un autre monde, celui des corbeaux. Dans la physique classique, le temps est séparé de l’espace, mais, selon la physique quantique, ils existent simultanément, ils sont liés. Par conséquent, pour moi, dans ce roman tout est espace. L’être humain lui-même est un espace complexe !

Pourquoi l’histoire est-elle racontée par plusieurs narrateurs qui se contredisent ?

Je tenais à une narration chorale. J’avais lu La poétique de Dostoïevski, où Mikhaïl Bakhtine étudie le roman polyphonique chez Dostoïevski. Et j’aime entendre plusieurs voix dans ma tête. Cela permet aussi de faire comprendre mes personnages au lecteur selon des points de vue variés. Parfois, on a l’impression qu’ils se contredisent, parce que chacun ajoute à l’histoire ce qu’il a envie de dire. Cette narration polyphonique enrichit le roman, pousse le lecteur à douter, à utiliser son imagination pour essayer de déterminer ce qui s’est réellement passé. J’aime que le lecteur se retrouve ainsi dans une position d’écrivain. Même s’il comprend un livre complètement différent de celui que j’ai voulu écrire !

Après son départ du Soudan, Adam ne semble capable de vivre que dans la jungle de Calais…

Pour les réfugiés du Corbeau qui m’aimait, la jungle de Calais est une sorte d’enclave indépendante multinationale. Il y a là-bas des réfugiés d’Iran, du Pakistan, d’Afghanistan, du Soudan… et aussi des Français : les policiers ! Quand vous êtes dans une situation difficile, comme les réfugiés, les autres réfugiés deviennent pour vous votre terrain familier, un nouveau pays. Bien sûr, ils veulent traverser la mer pour aller en Angleterre, mais, fugacement, provisoirement, la jungle est leur pays. Les trois fois où je me suis rendu à Calais, j’ai ressenti cela.

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Pourquoi le sentiment de la honte est-il si présent dans ce roman, en particulier chez Adam ?

Parce que ces personnages souffrent d’un manque de communication et d’empathie de la part du système gouvernemental. Heureusement, les citoyens sont très différents du système. À Calais, de jeunes Français et Françaises aidaient les réfugiés, y compris avec leur propre argent. Une organisation humanitaire m’a demandé d’intervenir dans les églises de villages où des réfugiés de la jungle avaient été installés. J’ai mentionné les réfugiés du Nouveau Testament, ceux de l’Ancien Testament, de la Première et de la Seconde Guerre mondiale… Et j’ai ajouté que les jeunes gens qu’ils avaient devant eux avaient le même problème : la guerre dans leur pays. Plusieurs fois, les paroissiens ont invité des réfugiés chez eux. Mais dans les pays européens, le système gouvernemental vous fait comprendre qu’on ne veut pas de vous, ce qui provoque une grande honte, presque existentielle.

Dans Les Jango, on trouvait déjà un couple d’amis aux relations complexes. En quoi ce thème du duo d’amis vous intéresse-t-il particulièrement ?

Je célèbre l’amitié dans beaucoup de mes livres. Pour moi, elle est plus importante et durable que l’amour. Et elle n’existe pas seulement entre les êtres humains. Elle peut naître entre un humain et un animal, par exemple un oiseau. La relation entre Adam Ingliz et les corbeaux est si étroite qu’on peut la qualifier d’amitié éternelle ! Les noms de beaucoup de mes personnages sont en réalité ceux de mes amis dans la vraie vie. Même si, dans la réalité, les personnes et les histoires sont différentes. Depuis que je suis exilé, quand j’écris un livre, j’y mets des noms de mes amis pour sentir leur présence.

Plusieurs de vos livres ne sont pas encore traduits en français. Des traductions sont-elles prévues ?

Par contrat, Zulma est mon unique éditeur en français, ils publient un livre de moi tous les dix-huit mois, ce qui me convient très bien. Trouver un éditeur qui veuille bien publier toute votre œuvre n’est pas facile. Et j’ai un accord amical avec Xavier Luffin pour qu’il traduise tous mes livres. Le prochain, à paraître en 2027, traitera des raisons pour lesquelles il y a des guerres civiles au Soudan depuis des milliers d’années, et pourquoi nos rois et nos gouvernants aiment tuer leur peuple. Selon Hannah Arendt, lorsque quelqu’un veut être violent contre quelqu’un d’autre, il cherche une justification. Il commence donc par mettre en place les conditions qui donnent l’impression que la victime le mérite. Je me sers de cette théorie pour sublimer les raisons qui font que ces guerres arrivent au Soudan.