L’art désarme

C’est un cheminement dans l’histoire de la peinture et dans la violence de l’Histoire, un trajet de la parole à la parole passant par l’image. L’an passé, Yannick Haenel racontait une vie du Caravage. Puis il a fait part à En attendant Nadeau de son expérience devant et avec Francis Bacon – un récit de cette « Nuit au Musée » est à venir. Son nouveau livre, Déchaîner la peinture, se veut « une enquête passionnée » sur le travail du peintre roumain Adrian Ghenie.


Yannick Haenel, Adrian Ghenie. Déchaîner la peinture. Actes Sud, 224 p., 80 ill., 37 €

Corentin Lahouste et Myriam Watthee-Delmotte (dir), Yannick Haenel. La littérature pour absolu. Hermann, coll. « Vertige de la langue », 276 p., 30 €


Yannick Haenel, Adrian Ghenie. Déchaîner la peinture

« The Collector 4 » (2009) © Adrian Ghenie

Yannick Haenel a rencontré Adrian Ghenie durant l’hiver 2018, dans son atelier à Berlin – une ville par laquelle le narrateur de ses romans est déjà passé (dans Cercle, Gallimard, 2007), la ville du nazisme qui obsède les livres de l’un comme il hante les toiles de l’autre, lequel a beaucoup peint Hitler ou Göring, en apparitions ou masques défigurés. Cependant, ce livre n’est pas un échange entre deux artistes contemporains, quand bien même ils ont l’air d’avoir beaucoup à se dire ; il ne cède pas à la tentation de la conversation, il demeure solitaire, silencieux, recueilli, comme le sujet d’une expérience esthétique ou mystique.

C’est paradoxalement au prix de cette coupure que l’écrivain peut repenser ses liens avec le peintre, jamais exprimés sur le registre de la connivence, mais dans l’intimité des tableaux, voire parfois de détails de leur composition. Plutôt que de questionner l’artiste en interviewer ou de raconter sa vie en biographe, Yannick Haenel, en son for intérieur, part à la rencontre des toiles et de leur pensée, une par une, en commentaire et en digressions, en phrases. Quand La solitude Caravage s’emballait comme un cheval, sa voix résonnant avec celle, illuminée, extatique, des romans, ce livre-ci (qui paraît au demeurant chez un nouvel éditeur) a un ton plus retenu – est-ce parce qu’il se confronte à une œuvre en cours, à une peinture qui n’a pas dit son dernier mot ?

Yannick Haenel, Adrian Ghenie. Déchaîner la peinture

« The Collector 4 » (2009) © Adrian Ghenie

Il est assez rare qu’un écrivain baisse les armes, acceptant qu’un autre art (chez lui, ce pourrait être aussi le cinéma) propose de l’histoire une écriture que la littérature ignore. Le travail d’Adrian Ghenie, qui défigure les dictateurs et invente des scènes hantées par le pouvoir et la destruction, résonne avec la phrase de Stephen dans Dedalus de Joyce : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller ». Yannick Haenel la rappelle pour parler de son propre travail dans un entretien avec le chercheur Corentin Lahouste, au sein d’un volume issu d’un colloque qui s’est tenu en 2018 et qui a paru en même temps que Déchaîner la peinture – avant que notre attention soit saisie par le virus et le confinement. Les contributions de l’ouvrage, lancées à partir de motifs enthousiasmants permettant de cartographier une œuvre commencée en 1996 avec Les petits soldats (la désertion, la marge, le sourire, l’épiphanie, l’ivresse, la contradiction…), ne traitent pas de ses liens avec les autres arts, mais Yannick Haenel dit au cours du même entretien qu’un écrivain « témoigne avant tout d’un rapport avec ce qui ne se représente pas ».

Qu’est-ce donc ici ? Cela même qui arrive quand on écrit, quand on peint ; mais Déchaîner la peinture veut aussi désenchaîner la peinture et l’écriture de leurs propres discours. Devant l’hyperconnexion de l’époque, la destruction du langage par les industries de la communication, l’emprise de la marchandisation sur l’art, Yannick Haenel constate que « la bonne vieille solitude de l’artiste est une attitude périmée. Il est devenu impossible de l’habiter […] Comme tous les artistes, Adrian Ghenie cherche un lieu ». Ni dehors, ni dedans ; où, alors ?

Yannick Haenel, Adrian Ghenie. Déchaîner la peinture

« The Sunflowers in 1937 (2014) © Adrian Ghenie

Déchaîner la peinture propose un parcours inscrivant Adrian Ghenie dans une continuité historique, du Caravage (qu’il insère dans ses tableaux) à Bacon et jusqu’à nous, dans une mémoire des formes qui aide à « oser peindre au XXIe siècle ». Cette mémoire est celle de l’art « dégénéré » de Dada, l’une des premières cibles de la vindicte nazie qui le désigna comme tel. À cette occasion, parce qu’Adrian Ghenie entarte les figures de ses tableaux (y compris Hitler) comme les protagonistes du film burlesque de 1941 In the Sweet Pie and Pie, Yannick Haenel rappelle quel mot allemand traduit « dégénéré » : « entartete ». Voici donc, en trois mois à peine, le deuxième livre prenant la tarte à la crème au sérieux. Mais là où Pierre Senges en faisait un motif de non-sens libératoire, Yannick Haenel l’inscrit dans la représentation de la violence par un art mélangeant « farce et terreur, sketchs hollywoodiens et scènes d’Histoire ». En entartant Hitler, Adrian Ghenie le désarme. C’est désarmant pour nous – comme l’art, comme l’Histoire.

Dada, on le voit, n’est pas loin. Valoriser l’art dégénéré qu’on pourrait aussi appeler burlesque contre les figures passées et contemporaines du pouvoir (Adrian Ghenie défigure aussi le visage ô combien iconique de Trump), c’est se placer « du côté des réfractaires », de ceux qui refusèrent la grande destruction de 1914 et de ceux qui la regardèrent en face. C’est être aussi du côté des obstinés de l’art, qui ne lâchent rien, qui trouvent encore du courage, du cœur à l’ouvrage pour « récapituler ce qu’il en est du cauchemar de l’Histoire ». Cette obstination fut aussi celle de Van Gogh – qu’Adrian Ghenie défigure également, traitant l’histoire politique et l’histoire de l’art avec les même outils. Il nous met devant deux familles de fantômes : Hitler et Dada ; les meurtriers et les condamnés.

Yannick Haenel, Adrian Ghenie. Déchaîner la peinture

« Darwin et le Satyre », d’Adrian Ghenie (2014) © Adrian Ghenie

Mais la force du livre est de ne pas situer l’œuvre d’Adrian Ghenie uniquement dans un rapport avec le passé. Il l’inscrit aussi dans ce qui court dans notre présent, il en fait une sentinelle de notre avenir tout proche. Car ce qui « dégénère » en premier, ce n’est pas l’art, ni les artistes, c’est l’Histoire elle-même, ses acteurs, au rang desquels scientifiques et politiques alliés, experts et gouvernements. Francis Bacon avait vu, en face, les opérations de meurtre, de torture et d’anéantissement d’Auschwitz et d’Hiroshima ; Adrian Ghenie, né en 1977 et qui a grandi sous Ceauṣescu, repart du XXe siècle pour regarder, les yeux dans les yeux lui aussi, les opérations faites sur les corps par la chirurgie, le clonage, le maintien de la vie sous assistance. « Approfondir l’art dégénéré consiste aussi à rencontrer une époque : celle qui fait dégénérer les corps humains à travers la génétique ». Une césure a lieu dans l’œuvre, montre Yannick Haenel, quand Adrian Ghenie abandonne la sobriété pour l’effervescence : une mutation au sein même de sa peinture, pour représenter les mutants que nous sommes désormais. Nous sortons d’un monde détruit, nous avançons dans un monde menaçant ; en plus de nos hantises, nous devons affronter, désarmés, ce qui approche du futur.

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