Byron, bon pied bon œil

L’événement que constitue cette traduction versifiée du Childe Harold de Byron est à marquer d’une pierre blanche. Tout y est heureux : le texte anglais, notes et préfaces comprises, en regard du français, la traduction que signe Jean Pavans, le cran et l’audace d’un jeune éditeur, Victor Blanc, bien aidé par la subvention du CNL, le livre, enfin, souple au toucher et d’une lecture qui transporte. Quant à Byron, on est ravi de le retrouver en aussi bonne forme, tel qu’en lui-même enfin…


Lord Byron, Childe Harold. Trad. de l’anglais par Jean Pavans. Présentation de Franck Delorieux. Manifeste !, 476 p., 25 €


On ne présente pas Byron. Premier people, premier poète mondialisé, premier héros romantique… Un monde sans Byron, pour reprendre un procédé cher à Pierre Bayard (Et si les Beatles n’étaient pas nés ?), que lui manquerait-il ? Les héros byroniens (pardon pour le pléonasme !) : sans Byron, pas de « Corsaire », de « Giaour », de « Manfred » ; absence, aussi, de Darcy (Orgueil et préjugés), Rochester (Jane Eyre), Heathcliff (Les Hauts de Hurlevent), Claude Frollo (Notre-Dame de Paris), Achab (Moby Dick)… Un monde sans Byron serait moins libre, aurait moins de gueule (et d’insolence), manquerait de style, en un mot. Insistons un peu. En lui se croisent, en simplifiant beaucoup, Rimbaud, Che Guevara (pour son engagement aux côtés des Grecs sous la botte ottomane), Pasolini, soit autant de « bêtes de style », selon l’acception bien particulière que Marielle Macé donne à cette notion de style : « puisqu’il s’agit de viser des gestes, des espoirs, des configurations, des liens, des valeurs presque toujours conflictuels, et surtout de concevoir les sujets eux-mêmes (individuels mais aussi collectifs) comme les arènes de ces conflits ». Peu ou prou, Byron incarne, dans sa vie comme dans son œuvre, « relance stylistique, rénovation gestuelle, engagement permanent dans des allures et des usages » (Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie).

Childe Harold : Byron, bon pied bon œil

Portrait de Lord Byron par Thomas Phillips (1813)

En effet, tout est style chez Byron, qu’on rapprochera en cela d’un Oscar Wilde. Styles au pluriel, surtout : avec Le pèlerinage de Childe Harold (1812-1818), il met en scène, pour la postérité, le « cancer romantico-lyrique », pour reprendre le mot de Ponge ; avec son Don Juan (1819-1824), parodique et tardif, il conçoit l’antidote absolu aux « embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire » (Flaubert, à propos de Lamartine). Mais, en attendant de « crisper le mou » (Prigent), Byron cultive l’ambiguïté. Son personnage de jeune chevalier débauché et mélancolique, il le met au service, d’abord, d’un poème à clef. Multipliant les indices, comme autant de cailloux blancs semés en chemin, il injecte dans son récit en vers tel ou tel épisode de sa vie tumultueuse, faisant de ses lecteurs des voyeurs. Tout en niant farouchement que le Childe puisse être lui : son texte est à effet de sujet, dira-t-on, partagé entre la troisième et la première personne, pour un avant-goût d’autofiction. Dans une Europe assiégée, enfin, il donne matière à voyager. Exotisme et orientalisme sont les deux ressorts d’un art consommé du travel writing. Espagne, Portugal, Grèce, Albanie (où il est l’un des premiers Occidentaux à pénétrer), Grèce ottomane – le cap est au sud, plein sud même.

« De nouveau sur les eaux ! Oui, une fois de plus !

Sous moi les vagues bondissent tel un coursier

Qui connaît son cavalier. Salut au fracas !

Que la course soit rapide où qu’elle conduise !

Le mât peut vaciller comme un roseau, la voile

Être déchirée par les rafales, je dois

Continuer : je suis pareil à un brin d’herbe

Arraché aux rochers pour flotter sur l’écume,

Tout au gré des courants marins

Et du souffle de la tempête. » III, 2

En cette entame du troisième chant, on retrouve tout Byron, sa vie, son œuvre. Loin de l’abattre, le départ précipité d’Angleterre pour cause d’affaires et autres scandales sexuels le galvanise : la mécanique rouillée du Childe Harold se relance après un long silence. L’errance, l’exil, le nomadisme, ne seront plus, désormais, une pose, mais le principe actif d’une liberté retrouvée. En ce matin du monde, la quête de nouveautés diverses et variées, avec leur cortège de tourmentes et autres tourments, peut reprendre : Byron est l’homme des changements de pied et du rebond. Sa pratique de poète s’en ressent : de son propre aveu, chacun de ses vers reproduit le bond du tigre qui veut saisir sa proie. Si la strophe, si le bond, sont manqués, ni le poète ni le fauve ne reviennent en arrière. Mais pour peu que la réussite soit au rendez-vous, alors le lecteur est saisi. Qu’on se le dise, la poésie ne souffre pas la correction, dans tous les sens du terme.

Childe Harold : Byron, bon pied bon œil

On ne présente pas non plus Jean Pavans. Déjà traducteur, dans la collection « Poésie/Gallimard », des poèmes orientaux du même Byron, il est en pays de connaissance. Sous sa plume, la strophe spensérienne voulue par Byron (9 vers, soit 8 décasyllabes suivis d’un dodécasyllabe) compte un dixième vers. Soit un allongement qui ne dit pas son nom. De fait, il faut deux octosyllabes pour rendre l’amplitude de l’hexamètre byronien : Such is the absorbing hate when warring nations meet : « Si grande est l’obsession de haine / Entre des nations qui s’affrontent » ; And Pleasure, leagued with Pomp, the zest of both destroys : « Le plaisir perd tous ses attraits / Lorsqu’il se mêle d’apparat » ; And e’en for change of scene would seek the shades below : « Prêt à descendre dans les ombres / Pour un changement de décor ».

Pavans, par ailleurs grand connaisseur de Berlioz et de son Harold en Italie, se sera donné l’impression, en traduisant Byron, de pratiquer l’équivalent d’une « réduction » pour piano d’une œuvre conçue pour orchestre. C’est du reste fascinant de suivre les deux cheminements en parallèle. Byron se retient pour ne pas digresser, mais laisse quand même échapper des pépites ; Pavans ne lâche pas son fil, celui du récit, de la logique aussi, sacrifiant pour cela à quelques petits accidents de parcours. Est-ce à dire que Pavans francise ? Il met en tout cas les points sur les i. La « loquacité », la « redondance » du poète anglo-écossais, relevées en son temps par Baudelaire, Pavans les réduit quelque peu, fidèle en cela à la diététique de Byron qui se trouvait gros et aura passé son temps à vouloir maigrir. Sans diminuer en rien l’aptitude byronienne à la rhétorique, et son sens inné de la formule bien frappée, ainsi « l’empire perdu de la cité sans doge ».

Poème narratif sans trame, le Pèlerinage n’était pas programmé pour prendre fin. À l’heure où l’auteur tire, en son nom propre, sa révérence, les adieux se prolongent :

« Je t’ai aimé, Océan ! Me laisser porter

Comme l’écume sur tes flots faisait la joie

De mes jeunes exercices ; petit garçon,

Je folâtrais dans tes brisants ; ce n’était que

Délice ; si jamais une vive bourrasque

Les rendait redoutables, la peur était plaisante ;

Car j’avais l’impression d’être un de tes enfants,

Confiant en tes lames de près comme de loin ;

Et j’empoignais fort ta crinière,

Ainsi que je le fais ici. » IV, 184

Quand le sublime le dispute au théâtral, Byron, déjà affairé à sculpter sa légende, joue (à tout juste trente ans) au vieil homme et la mer. Revenu de tout et las, il pose la main (« And laid my hand ») sur la crinière de l’Océan. Pour le traducteur d’instinct qu’est Pavans, il l’« empoigne » plutôt – soit le contraire d’une déperdition. Empoigner, c’est saisir avec fougue, en venir aux mains : traduire exige l’affrontement avec l’anglais. C’est à ce prix que Byron reste au plus près de l’enfant qu’il fut, balloté par les vagues. L’énergie de Byron, sa « Jeunesse immortelle » (Julien Green), ne sont pas près de sombrer.

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