Baudelaire, pour toujours notre frère

Il n’y a pas moyen d’aimer cet homme-là, il est odieux. Il n’y a pas moyen de ne pas l’aimer, il est trop attachant. Et puis d’abord, n’est-il pas le plus grand, le poète découvert en classe de seconde, et avec lui ce qu’est la poésie vivante, érotique sans garde-fou, moderne absolument et qui l’est restée, vers et prose de la même frappe inoubliable, animés par la même passion ?


Marie-Christine Natta, Baudelaire. Perrin, 877 p., 28 €


Rien n’a vieilli chez lui, nulle part, ni dans Les Fleurs du mal, ni dans les Petits poèmes en prose, ni dans les essais d’une nouveauté stupéfiante, d’une justesse totale (« La morale du joujou », « Le peintre de la vie moderne »), ni dans les traductions, inexactes peut-être (voir de nouvelles versions, plus proches du texte américain, proposées par Henri Justin en 2014 aux éditions Garnier), qui ont fait d’Edgar Poe un auteur français à part entière.

Baudelaire nous a faits. Sans lui nous serions encore moins que ce que nous sommes. Il a véritablement ouvert à la perception du poétique, fait de mélodie et de rythme, ainsi que d’une pensée forte qui, dans la musique, reste voilée, des générations d’écoliers qui par lui seulement ont pu revenir, bien après l’avoir découvert, à Marie de France, à Villon, à La Fontaine (« Amants, heureux amants, voulez-vous voyager… », comment sentir le charme voluptueux de ces vers sans « Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses… » ?, et par lui seulement lire à leur vrai niveau de perfection Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Fargue, Breton, Michaux même, dont les rares éclats du lyrisme le plus en allé (« Comme pierre dans le puits », « La ralentie », « Nous deux encore ») n’auraient peut-être pas osé s’écrire, par peur de l’excès, sans l’exemple des « fleurs maladives ».

Marie-Christine Natta, Baudelaire

Baudelaire, en 1864, photographié par Nadar

C’est une faiblesse insigne – mieux vaut l’avouer – de tout amoureux inconditionnel d’une œuvre que de vouloir tout connaître de celui ou de celle qui l’a écrite. On sait bien que cette connaissance n’apprendra rien sur l’essentiel, la genèse de tel sonnet qui, achevé, offre tous les caractères de l’apparition miraculeuse. Pour cette raison d’ailleurs, les meilleurs biographes – Marie-Christine Natta fait partie du lot – se refusent à tenter la lecture approfondie du moindre passage d’un corpus laissé aux exégètes académiques, eux-mêmes avançant avec une prudence féline – quand ils sont prudents, ce qui arrive parfois – dans le maquis du démontage et de l’interprétation.

L’homme Baudelaire et lui seul fait donc l’objet de ce livre, qui remplit d’abord (très bien) la fonction de satisfaire le vice des « amoureux fervents » évoqués plus haut, qui du reste partagent souvent leur voyeurisme avec « les savants austères » également présents dans le merveilleux poème « Les chats ». Mais au fond je défendrai tout de même le voyeur et son appétit insatiable de petits faits plus ou moins avérés. « Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs », mais certains morts, beaucoup plus vivants que les vivants, tiennent auprès de nous la place d’amis de tous les jours, ce compagnonnage perpétuel rendant alors moins ridicule le désir d’approfondir avec eux la relations fraternelle que presque jamais nous n’entretenons avec nos frères d’état-civil, ceux qu’on dit proches, nos contemporains. Or Baudelaire est de ces vivants-là. Lire sa courte vie (46 ans), quand elle est joliment contée, cela ressemble à recueillir des confidences à propos d’un de nos meilleurs amis, qui ne nous a jamais quitté.

Marie-Christine Natta, Baudelaire

Baudelaire, par Gustave Courbert (1849)

Odieux certes, suprêmement ! Appliqué, dès la prime adolescence, quand son aimable père, un vieux gandin du XVIIIe siècle, disparaît et se trouve remplacé auprès d’une mère adorée par un fringant officier, à construire puis à cultiver un personnage de dandy dédaigneux dont jamais il ne quittera la défroque, à la fois soumis et plein de haine à l’égard de celui qui deviendra le général Aupick et qui, selon toute apparence, s’est conduit de manière plutôt honorable, voire affectueuse, à l’égard de son indocile beau-fils. Détestant jusqu’au bout le demi-frère que sa mère remariée lui avait donné. Incapable, dès qu’il sera entré à sa majorité en possession de la fortune paternelle – un magot assez rebondi – de tenir aucun « livre de raison » et terrible dépensier, « tout aux tavernes et aux filles » comme disait Villon, d’où une syphilis contractée à vingt ans et dont il mourra, la maladie (qui frappe tant d’artistes de son temps) expliquant en grande partie la progression galopante de sa désespérance (Marie-Christine Natta reste discrète sur ce point, qui me semble pourtant capital).

Mais surtout Baudelaire est un paresseux mal contrarié, qui vomit sa condition bientôt effective de mercenaire des journaux, depuis que sa mère, son frère et son beau-père lui ont imposé, pour la sauvegarde de ses finances, un conseil de famille qui lui compte les sous. Malheur aux prodigues, même s’ils sont des prodiges !

Attachant, Baudelaire, ignorant la bassesse, généreux (notamment avec Jeanne, la beauté noire, la seule femme qu’il ait aimée peut-être, sa mère mise à part, Jeanne atteinte de paralysie avant lui, et qu’il n’abandonnera que lorsqu’il aura été réduit lui-même à l’état pitoyable d’aphasique). Mais enfin, foin du « bon garçon », selon la formule de Sainte-Beuve, qui croyait ainsi le défendre lors du procès des Fleurs du mal !

Marie-Christine Natta, Baudelaire

Il est des poètes – peu nombreux en vérité et heureusement – qui sont aussi bêtes que peuvent l’être certains peintres. L’artiste du sonnet, le ciseleur parfait des proses, lui, est d’une intelligence foudroyante. Dans ses journaux intimes, Mon cœur mis à nu, Fusées, il lui arrive plus souvent qu’à son tour de porter tel jugement à l’emporte-pièce (« La femme est naturelle, donc abominable ») qui nous hérisse à juste titre, même si nous pouvons mettre cette ineptie – ou plutôt ce non-sens (car la proximité entre féminin et naturel, si elle est avérée, est-elle autre chose qu’une vertu ?) – sur le compte d’un retour de foi du charbonnier puéril et obtus, ou d’un dandysme à courte vue. Mais ces obscurcissements de la jugeote ne correspondent jamais à la bêtise intrinsèque du bien-pensant. Ce sont là éructations de fureur impuissante, expectorations d’idées noires.

Autrement, on ne peut qu’être émerveillé, aujourd’hui, par une lucidité si singulière qu’elle permit à un indiscutable « réactionnaire » en matière de politique et même de mœurs de rester sensible à la misère honteuse d’un prolétariat livré à « la mortalité » des « faubourgs brumeux », et fit de ce contempteur du monde moderne, conscient avant presque tout le monde du gouffre où sa vitesse de croissance exponentielle allait précipiter l’Occident, non le misonéiste horrifié qu’il aurait dû devenir (voir le caricatural Léon Bloy), mais un esprit universellement curieux, accueillant à toutes les nouveautés de la technique et de la science.

Sur les génies de son siècle, Balzac au premier chef, et naturellement Poe, il ne s’est pas trompé, alors que, sauf d’amis sincères comme son éditeur Poulet-Malassis, qui l’assista jusqu’au bout, il a été à peu près méconnu. Mais pour Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, il sera le phare unique. Étrange et beau qu’il le soit aussi pour nous.

Maurice Mourier

À la Une du n° 42

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