Verlaine/Rimbaud : quoi de neuf ?

Une fois passé le moment d’irritation procuré par ce titre, « un concert d’enfers », qui, bien qu’emprunté à Rimbaud, fait fâcheusement penser à la une du journal Détective ; une fois constaté que, pour obtenir un volume d’une taille compatible avec l’excellente collection « Quarto », on a un peu forcé ici sur les derniers recueils de Verlaine, fort médiocres depuis la parution de Parallèlement en 1889 (le poète vivra sept ans encore), constatons néanmoins qu’Un concert d’enfers : Vies et poésies n’est pas une simple compilation mais articule un vrai dessein, et une thèse, intéressants l’un et l’autre.


Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Un concert d’enfers : Vies et poésies. Édition établie et présentée par Solenn Dupas, Yann Frémy et Henri Scepi. Gallimard, coll. « Quarto », 1 855 p., 29,50 €


Ce dessein, aux yeux des lecteurs passionnés de ces deux œuvres clé de la modernité poétique, il était d’une certaine façon attendu depuis longtemps qu’il fût clairement assumé. C’est celui d’imbriquer suffisamment deux aventures humaines et littéraires qui se déploient sur une courte période (septembre 1871, un Rimbaud de dix-sept ans arrive à Paris chez Verlaine, qui en a vingt-sept ; mars 1875, les amants ennemis se séparent définitivement à Stuttgart) pour qu’on puisse enfin se rendre compte à quel point elles ont été, sur le plan littéraire et humain, enchevêtrées corps contre corps, ce qui ne veut pas dire communes.

À cette perception du corps-à-corps de ces années brûlantes s’emploie avec beaucoup de justesse et de vigueur la remarquable Chronologie ouvrant le volume et fort bien illustrée, ce qui est un des atouts les plus louables de la collection. Mais c’est surtout l’entrecroisement des œuvres qui fait sens, depuis les premiers vers de Verlaine déjà en possession, dès le baccalauréat (1862), d’une assez étourdissante technique, et les essais latins de l’hyperdoué Rimbaud, jusqu’aux Illuminations confiées à Stuttgart par le cadet à l’aîné, et aux nombreux poèmes qu’inspira à Verlaine, par après, le souvenir ébloui de ces années de compagnonnage à la fois exalté et délirant.

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, Un concert d’enfers, vies et poésies, Gallimard

Arthur Rimbaud à 17 ans

Il s’agissait de montrer notamment, par le jeu permanent des rapprochements, qu’il y a un vrai problème d’influence réciproque – ou non – entre deux tempéraments poétiques parmi les plus brillants d’une époque qui, cependant, compte d’autres météores (Lautréamont, bien sûr, mais il disparaît en 1870, et Jules Laforgue, mais la parution de ses œuvres, à partir de 1885, est postérieure au « roman de vivre à deux hommes » chanté par Verlaine dans » Laeti et errabundi », publié pour la première fois dans La Cravache en 1888).

Or, et c’est là qu’intervient la thèse, il faut savoir gré aux auteurs de ce gros livre, dont le mérite principal me semble être de susciter de nouvelles interrogations, d’avoir souligné que la réponse à la question des influences réciproques est rien moins qu’évidente.

En ce qui concerne Verlaine, des certitudes existent du fait de la parution d’une partie essentielle de sa production avant la fameuse lettre d’août-septembre 1871 où le poète déjà connu (dans un petit cercle) répond à la supplique à peine voilée d’un garçon de seize ans : « Je suis empêché de venir à Paris, étant sans ressources » en lui ouvrant les bras, dans un style grandiloquent et déjà équivoque : « Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ».

Poèmes saturniens (1866), Fêtes galantes (1869) sont du plus haut Verlaine, qu’il égalera mais ne dépassera jamais. Et qui plus est, dans le premier des deux recueils, on trouve à la fois des chefs-d’œuvre définitifs (par exemple « Mon rêve familier » ou « Soleils couchants ») et de longues tartines de sous-Parnasse, sans que rien permette de savoir si entre les pièces suffocantes de génie et les enfilades d’alexandrins soporifiques de « La mort de Philippe II » le poète était capable de percevoir une différence de nature. Ce déconcertant mélange du meilleur avec le pire, lui aussi, ne changera pas. Verlaine est un bloc de contrastes, de A à Z, et bien mal avisés ont été les critiques qui, trop souvent, ont frénétiquement gratté pour trouver des pépites dans des ensembles aussi insipides que La bonne chanson (1870), Sagesse (1880), Amour (1892), et les bondieuseries finales (Bonheur, Liturgies intimes).

Bref, Verlaine n’est pas amendable quand il est mauvais. Mais cela veut dire aussi qu’il n’est pas influençable littérairement quand il est sublime. La confrontation des textes ne permet pas de révéler en quoi la fabuleuse, et par bien des côtés merveilleuse, même si elle s’achève objectivement par un fiasco absolu, aventure commune 1871-1873 a laissé une quelconque marque dans l’écriture de Romances sans paroles. 1871-1873 : court laps, car malgré l’entrevue ultime de 1875 l’aventure s’arrête effectivement au coup de revolver de l’aîné sur le cadet à Bruxelles, le 10 juillet de cette année funeste.

Paru en 1874 pendant que son auteur purge à Mons une peine de deux ans de prison (libéré pour bonne conduite et expulsé de Belgique le 16 janvier 1875, il ne l’accomplira pas intégralement), Romances sans paroles est du Verlaine à l’état pur.

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, Un concert d’enfers, vies et poésies, Gallimard

Paul Verlaine, par Edmond Aman-Jean (1892)

On met en avant, dans ce mince recueil magistral, la première section de neuf poèmes, « Ariettes oubliées », comme preuve tangible d’une influence de la manière de Rimbaud. Occupé alors – aucune date ou presque n’est sûre, mais c’est bien au temps du « drôle de ménage » – à « des espèces de romances » (mot verlainissime) figurant dans la présente édition sous l’intitulé « Vers de 1872 », Rimbaud aurait inspiré esthétiquement les ariettes. Renversons la vapeur poétique, comme dit André Breton. Si je trouve bien dans quelques-uns des « Vers de 1872 » (« Chanson de la plus haute tour », ou bien « Éternité », par quoi Jean-Luc Godard terminait magnifiquement son Pierrot le fou de 1965) quelque chose des rythmes alanguis typiquement verlainiens, que Rimbaud piétinera avec rage dans Une saison en enfer, seul livre qu’il ait composé et publié (octobre 1873), je ne vois rien de rimbaldien dans les ariettes. Ces miraculeuses variations alcoolisées où la vue sans cesse se brouille, où des spectres indistincts se dissolvent dans une espèce de féerie crépusculaire, de brouillard observé en soi-même, yeux mi-clos, comment ne pas les associer aux « fantômes vermeils » si délicieusement, si mélancoliquement « couchants sur les grèves » d’un poème saturnien qui date des années de formation de Verlaine, quand aucun Rimbaud n’avait encore éclaté à son horizon ?

Aussi appréciera-t-on à sa juste valeur la notice qu’Henri Scepi, architecte principal de cette édition, consacre à Romances sans paroles (pp. 831-839). Certes, il signale que la proximité sensuelle et laborieuse qui lie les deux poètes induit sans doute le plus âgé à légèrement infléchir ses recherches musicales dans le sens de l’extrême liberté qu’il revendiquera dans « L’art poétique », daté de la prison de Mons, avril 1874. Mais très sagement, tout en reconnaissant que les ariettes témoignent du « même souci de libération formelle » qui informe les vers rimbaldiens de 1872, il note surtout que la libération verlainienne porte le pauvre Lélian dans une direction toute différente de celle de Rimbaud, en fait sa propre direction – peut-être désormais plus théorisée (mais il ne s’y tiendra pas et justement avouera bien plus tard, dans sa critique des Poèmes saturniens : « en somme, je n’aurai pas fait de théorie »), direction qui est celle  de l’impressionnisme et, sans excès, du symbolisme à l’état naissant.

Cette question, capitale, des influences, se pose en de tout autres termes s’agissant de Rimbaud. Sur lui, le génie verlainien a pesé de tout son poids, écrasant. Ses vers de 1872 le montrent, me semble-t-il, tout lestés qu’ils sont d’une admiration remontant à la lettre du 25 août 1870 à Georges Izambard, où l’écolier s’enthousiasme pour Fêtes galantes paru l’année précédente. On peut même se demander si l’écroulement brutal de son histoire d’amour qui était simultanément une histoire de respect littéraire et de confiance affective, l’ensemble ayant été pulvérisé par le coup de revolver de juillet 1873, n’explique pas à lui seul, et suffisamment, outre l’explosion de rage impuissante et iconoclaste d’Une saison en enfer (dont l’auteur, il est vrai sans le sou, n’ira même pas chercher les exemplaires chez Poot à Bruxelles, après avoir écrit à Ernest Delahaye, son ami d’enfance, en mai 1873, c’est-à-dire avant le coup de revolver : « Mon sort dépend de ce livre ») l’abandon, en 1875, entre les « pinces » de Verlaine à Stuttgart, du manuscrit des Illuminations, et de la poésie avec. Comme si l’ultime rupture avec le désormais nommé « Loyola », soi-disant converti, rompait d’un seul coup l’effet torpide du philtre amoureux : afin de se défaire de l’influence morbide, casser la relation sur laquelle elle était assise, la relation poétique.

Cette hypothèse, que je formule à titre personnel, s’appuie néanmoins en partie sur la prudence –  mesurable – que je crois discerner dans la notice (aussi passionnante que celle des Romances sans paroles et due au même Henri Scepi) des Illuminations, qui ne furent éditées sous ce titre, qui est de Verlaine, qu’en 1886. Si les souvenirs verlainiens, souvent fumeux, de la préface qu’il rédige alors sont exacts, « le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875 parmi des voyages tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne ». Ce qui signifie que la vulgate actuelle affirmant que les Illuminations datent toutes d’après Une saison (la vulgate précédente soutenait l’inverse) comporte, comme le dit courageusement l’exégète, « peu de certitudes, nombre de béances et beaucoup de conjectures ».

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, Un concert d’enfers, vies et poésies, Gallimard

En matière de conjectures, osons les nôtres. Sur les quarante-deux « Illuminations » (certaines distribuées en fragments), douze, plus rurales qu’urbaines, et tout imprégnées (à mon estime) à la fois de l’obsession du souvenir, de la nostalgie du passé et de l’agressivité revancharde née d’une blessure récente, pourraient être contemporaines de la rédaction d’Une saison dans la ferme de Roche où se réfugie, hagard et sujet à des crises de larmes, selon l’une de ses sœurs, Rimbaud à la fin de l’été 1873. Parmi elles, « Enfance », « Aube », etc., quelques-unes des plus saisissantes.

Mais il en est aussi d’autres, ouvertement londoniennes, en tout cas mûries dans la touffeur des villes déjà tentaculaires, qui seraient aussi bien contemporaines du temps de Verlaine que du court séjour – mars-juin 1874 – effectué à Londres en compagnie du poète Germain Nouveau (dont Eddie Breuil pense qu’il a non seulement recopié certaines « Illuminations », ce qui est avéré, mais qu’il les a écrites, ce qui est parfaitement absurde). Ces poésies citadines, j’en compte sept – ou beaucoup plus, cela dépend des jours.

Je m’excuse auprès de me amis rimbaldiens que l’idée d’une influence verlainienne tardive sur Rimbaud, au-delà des poèmes de 1872, révulse, mais il m’arrive parfois de la sentir, cette influence, affleurer comme une présence obscure, peut-être malsaine, sûrement indiscrète, parfois repoussée violemment comme un corps étranger, indésirable, dans ces textes prodigieux dont nous ne saurons jamais ni les circonstances exactes qui les ont vus naître, ni les dates de composition, et dont la splendide et foudroyante opacité résiste à toute érudition, mais aussi bien à toute ferveur.

Maurice Mourier

À la Une du n° 35