Méditation sur la guerre, lettre d’une fille à un père qui fut « du mauvais côté », Les pieds froids, le récit de l’écrivaine italienne Francesca Melandri, se lit comme une longue et douloureuse quête de vérité et de justice dans un « millénaire empêtré dans les lambeaux sanglants » du XXe siècle.
De Francesca Melandri, née en 1964 à Rome, les éditions Gallimard ont traduit et publié trois titres : Eva dort, Plus haut que la mer et Tous, sauf moi. L’écrivaine, qui est également documentariste, a en outre reçu le prix Bruno-Kreisky 2025 du livre politique pour l’ensemble de son travail journalistique. Le discours qu’elle a prononcé à cette occasion, dont Le Monde a publié un extrait sous la forme d’une tribune intitulée « L’empathie sélective pour les peuples en souffrance est un échec éthique colossal » (édition du 28 mai 2025), éclaire, en partie, le sujet de son dernier livre.
Les pieds froids est un récit. Il y est question de la « campagne de Russie », soit, entre juillet 1941 et février 1943, l’envoi du corps expéditionnaire italien, suivi de la 8e armée (l’ARMIR), sur le front de l’Est. Pour flatter son allié nazi et dans la logique de sa politique d’expansion, Mussolini déploie des troupes totalement impréparées à des conditions climatiques extrêmes. L’opération tourne à la tragédie : sur 230 000 hommes, 85 000 meurent ou disparaissent, sans parler de ceux qui reviendront invalides, amputés, leurs membres n’ayant pas résisté à la neige et aux températures glaciales dont de pauvres bottes en carton étaient censées les protéger (contrairement aux valenki, les bottes en feutre des troupes soviétiques). La « campagne de Russie » devient la « retraite de Russie » et entre dans la légende comme l’une des plus tragiques défaites de l’histoire italienne. Une histoire de vaincus et de victimes, des soldats sacrifiés par le fascisme, sujet aujourd’hui encore tabou dans les rangs d’une droite post-fasciste, dont témoigne entre autres le roman de Mario Rigoni Stern : Le sergent dans la neige. Parmi ces soldats, se trouvait le père de Francesca Melandri, officier de réserve des chasseurs alpins.
C’est à lui que Francesca Melandri s’adresse dès la première ligne du récit. Le lecteur ne sait pas encore que le père, alors jeune lieutenant de vingt-trois ans, s’est battu sur le front de l’Est ; il le comprend lorsque le « je » de la narratrice prend ce père à témoin au sujet d’une vidéo diffusée sur YouTube, tournée au début du mois de mars 2022 en Ukraine, soit un mois après l’invasion russe. On y voit des femmes ukrainiennes entourant un soldat russe qui sanglote, à qui elles tendent un téléphone, probablement pour qu’il appelle sa mère. Ce sont des femmes, russes, qui ont sauvé Franco Melandri lors de la campagne de Russie alors qu’il faisait partie des « envahisseurs ». Geste de compassion et d’humanité grâce auquel le lieutenant sera rapatrié en Italie. Le premier réflexe de sa mère, qui ne l’a pas revu depuis deux ans, à l’hôpital militaire de Venise où il est soigné, est de soulever sa couverture pour s’assurer qu’il a ses deux jambes et ses dix doigts de pied.

Entre la « retraite de Russie » et « l’opération militaire spéciale » déclenchée par Vladimir Poutine en 2022 en Ukraine, le « Carcovo » dont parlait le père et le Kharkiv en ruines d’aujourd’hui, quatre-vingts années se sont écoulées durant lesquelles l’Occident n’a connu que des conflits indirects, jouissant d’une confortable et égoïste paix. Mais voici « le nouveau millénaire empêtré dans les lambeaux sanglants de votre vingtième siècle » ; la guerre d’aujourd’hui réveille et prolonge celle d’hier, et la « dénazification » invoquée par Poutine aux premiers jours de l’agression réécrit et falsifie l’histoire comme le récit de la campagne de Russie – que Melandri nomme à dessein « la campagne d’Ukraine » – l’a falsifiée : l’Italie fasciste, alliée de l’Allemagne nazie, a envahi l’Ukraine, dont Melandri scande le nom comme pour rétablir la vérité. « Une guerre dont nous étions les envahisseurs fascistes alliés et camarades des exterminateurs de Babi Yar, des inventeurs d’Auschwitz. »
Alors Francesca Melandri va creuser le « livre sacré des mémoires » et des légendes familiales. Interroger le père et ses silences, l’histoire « codifiée et avalisée par toute une mémoire ou plutôt une perte de mémoire nationale », car « seuls les souvenirs transformés en récit donnent forme à ce qui sera défini par la suite comme la façon dont les choses se sont déroulées ».
À la chute de Mussolini, Franco Melandri est devenu journaliste. Il a consacré un roman à la retraite de Russie, Ritorno col matto (Retour avec le fou), 1967, auquel succèderont Per mano ad Anna/Prendre Anna par la main, 1996, et Le siberiane seguono il sole/Les Sibériennes suivent le soleil, 2000). En exergue de chaque chapitre des Pieds froids, quelques lignes extraites de ces trois livres nourrissent la réflexion de la fille et alimentent le mystère du père. Car Franco Melandri, s’il a témoigné de l’horreur de la guerre, demeura « poliment fasciste » selon l’expression du journaliste et résistant Massimo Rendina, qui par ailleurs le sauva de l’épuration. Décoré de la médaille d’argent pour son courage au combat, il continua de collaborer au journal La gazzetta del Popolo, qui soutenait le fascisme, avant d’être radié du registre des journalistes.
Le père était « du mauvais côté » ; il est trop tard pour rendre des comptes ou répondre aux questions de sa fille désormais adulte. Francesca Melandri cultive la nuance, mesure les modifications que le temps apporte dans la perception d’un être et creuse l’énigme d’un homme dont la seule autocritique – qui ne prétendait pas en être une – se devine dans les lignes qu’il a consacrées à la guerre. Ses zones d’ombre n’effacent pas ce qui a nourri l’affection de sa fille à son égard : la sensibilité à l’égard de la souffrance des autres – dont cet ami mort sur le front de l’Est qu’il évoque dans son premier roman – et l’amour de la littérature, notamment russe. La dédicace de Guerre et Paix qu’il avait offert à Francesca était : « Avec amour et espérance ». La longue lettre de Francesca Melandri s’achève par ces mots : « Avec amour, désarroi et espoir ».
La responsabilité collective italienne, les contradictions idéologiques (Togliatti refusant en 1943 d’intercéder auprès de Staline en faveur des dizaines de milliers d’Italiens faits prisonniers, la tragédie et le deuil étant le « meilleur des antidotes à l’idéologie impérialiste et criminelle du fascisme »), le « silence de l’éthique », les falsifications historiques, la passivité de l’Europe face aux guerres et aux morts ukrainiens, civils, résistants et écrivains, dont Victoria Amelina, tuée en 2023 lors d’un bombardement… Melandri interroge et documente, s’indigne, apostrophe son père au fil de sept chapitres thématiques (« Histoire », « Histoires », « Idées », « Corps », « Choix », « Regards » et « Visions ») qui confrontent la mémoire et le présent, sans jamais perdre de vue son propos : comment, aujourd’hui, pouvons-nous rester indifférents face à « l’émiettement du monde de paix » que nous ont laissé les générations précédentes ?
