Babi Yar en trompe-l’œil

Ukraine

Longtemps occulté dans la mémoire soviétique officielle, le massacre de Babi Yar, à Kyiv, les 29 et 30 septembre 1941, est peu connu en France. Les groupes mobiles de tuerie (Einsatzgruppen) de la Wehrmacht ont fusillé au bord de ce ravin 33 771 Juifs en deux jours, ce qui a inauguré, à l’est de l’Europe, la mise en œuvre de la Shoah par les nazis. ll a fallu attendre 1976 pour que, sans mention des Juifs, un monument célèbre les « citoyens soviétiques » et les militaires « fusillés par les fascistes allemands ». Ce n’est qu’en 1991, après diverses initiatives et protestations sous la perestroïka, qu’est érigée une grande menorah en mémoire des victimes juives. Depuis, des hommages officiels sont rendus régulièrement, mais les mémoires restent divisées. Elles donnent lieu à des oppositions, surtout avec les autorités soviétiques puis russes, ravivées par la guerre actuelle. Dans cet environnement douloureux, le cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa a réalisé un documentaire avant la guerre, plus exactement un « re-montage d’archives » dont la sortie en salle coïncide avec la publication d’un ouvrage collectif consacré au cinéaste.    


Sergueï Loznitsa, Babi Yar. Contexte. Documentaire néerlando-ukrainien. En salle, septembre 2022.

Céline Gailleurd, Damien Marguet et Eugénie Zvonkine (dir.), Sergueï Loznitsa. Un cinéma à l’épreuve du monde. Presses universitaires du Septentrion, 274 p., 25 €


Né en 1964, Loznitsa a grandi à Kyiv, non loin des lieux du massacre. Après une formation d’ingénieur, il s’est exilé à Moscou où il est devenu cinéaste et professeur à l’École du nouveau cinéma. Il vit depuis 2001 à Berlin. Il a entrepris ce dernier film à la fin des années 2010. C’était, dit-il dans ses nombreuses interviews, « une urgence ». Le « re-montage d’archives » se distingue de ses fictions ou documentaires habituels, c’est une technique que François Albera, dans Un cinéma à l’épreuve du monde, attribue à une « généalogie soviétique ». Loznitsa choisit de re-monter des images de propagande tournées à l’époque concernée, de les resonoriser et de la présenter sans commentaires en voix off. Lors de la masterclass publiée dans ce livre, le cinéaste mentionne même ses tentatives pour les mélanger avec des images qu’il tourne lui-même, afin « que le spectateur ne sache plus distinguer entre les deux. Pour cela j’utilise des optiques anciennes ». Ainsi, le film, peut « explorer les angles morts de l’Histoire » (Céline Gailleurd) et atteindre une vérité cachée. Outre le montage subtil qui condense sa narration, Loznitsa restitue/invente une bande-son et améliore la qualité de l’image. Des restaurations plus que réalistes. Il profite des techniques du passage au numérique pour nettoyer la photo ou modifier la lumière, créant une étrangeté, l’illusion d’un filmage live. Et c’est souvent très réussi, tout en soulevant des questions troublantes au regard de l’Histoire et des mémoires.

Babi Yar. Contexte, de Sergueï Loznitsa : Babi Yar en trompe-l'œil

En effet, cette illusion peut également conduire à un trompe-l’œil. Plusieurs critiques s’en inquiètent dans le cas de Babi Yar. Contexte. Ainsi, Orphir Lévy, qui admire le talent du cinéaste, « s’étonne, dans la revue Positif (n° 733, p. 84), de la relative légèreté de son argumentation ». Il lui paraît difficile de « congédier tout questionnement sur le rapport à la factualité et à l’authenticité de ce que le film donne à percevoir ». Tel est le principal problème. Il est accentué par les circonstances mémorielles et politiques de la sortie du film, certes réalisé avant l’agression russe contre l’Ukraine, le 24 février. Cet autre contexte aurait pu obliger le réalisateur à une délicatesse que son écriture ne permet pas.

Pour en juger, il faut revenir à l’événement, car souvent la fascination et l’émotion produites par ces images de guerre remodelées se substituent à une perception historique de Babi Yar et de son contexte. Les deux batailles de Kyiv (l’occupation par les Allemands en 1941, la libération par les Soviétiques en 1943-1944) ne sont pas de même nature, ce qui ne les empêche pas d’être également vantées dans la propagande de leurs vainqueurs, lesquels utilisent l’outil le plus performant de l’époque, le cinéma. Les deux armées ont donc beaucoup filmé. Ce qui donne du matériau, des sources au cinéaste et à l’historien aujourd’hui, au propagandiste hier. Or le film de Loznitsa ne précise pas qu’il s’agit d’images de propagande, au contraire. Le cinéaste insiste dans ses entretiens sur sa capacité à faire disparaître les différences avec les autres images. Il y aurait, dit-on, des images d’amateurs (de qui ? quand ? on ne sait pas). Qu’y a-t-il de vrai et de faux dans ces films ? Ce n’est pas dit (sauf, semble-t-il, dans le dossier de presse). On dispose pourtant de témoignages et d’analyses fouillées d’autres tournages réalisés par les Allemands, par exemple dans les ghettos de Theresienstadt ou de Varsovie, qui ont clairement révélé les usages nazis en la matière. Dans le domaine du documentaire, on peut citer celui de Yael Hersonski, An Unfinished Film (2010), qui démystifie magnifiquement ces « archives » nazies.

En fait, ça ne semble pas intéresser Loznitsa. Dans Un cinéma à l’épreuve du monde, l’historienne Masha Cerovic constate, à propos d’un film de fiction antérieur, Dans la brume, « une mise à distance certaine du discours historique » qu’elle juge problématique. De plus, il « choisit de se libérer du carcan mémoriel et de s’adresser à un autre public ». Ce qui peut très bien fonctionner sur certains sujets, mais comment prendre ouvertement congé de l’Histoire, et pourquoi devant un tel massacre sur fond de déportations et de tueries de masse ? C’est gênant.

Babi Yar. Contexte, de Sergueï Loznitsa : Babi Yar en trompe-l'œil

« Babi Yar. Contexte » © Atoms & Void

L’absence de commentaires rend difficile au spectateur non familier de l’histoire ukrainienne de comprendre ce qu’il voit. Pendant près de deux heures, défilent sous ses yeux des chars, des foules, des chevaux, et des hommes de troupe sans qu’on puisse vraiment distinguer les uniformes, défilés intercalés de bombardements, de ruines en feu et d’épaves de matériel militaire. On voit des Juifs battus et des Ukrainiens en costume folklorique saluer la Wehrmacht, offrir le pain et le sel traditionnels. De temps en temps, des explosions. La rue principale de Kyiv, minée par les Soviétiques avant qu’ils se replient (ce qui n’est pas dit), est détruite. En représailles, les Allemands rassemblent les Juifs et les fusillent au bord d’un ravin avec l’aide de supplétifs ukrainiens. Puis, lorsque l’Armée rouge revient, en 1943, on voit les mêmes défilés et des Ukrainiens qui déchirent les portraits de Hitler pour le remplacer par celui de Staline, un montage des images qui ressemble à celui de l’entrée des Allemands deux ans auparavant. Peut-on vraiment suggérer une répétition ?

En revanche, des moments contextualisés émeuvent : une succession de photographies en gros plans des visages de Juifs rassemblés avant une exécution, le beau texte de Vassili Grossman donné à lire par un intertitre, L’Ukraine sans les Juifs, serrent le cœur. Ou encore, à la fin du film, les dépositions de criminels nazis au procès de 1946 (notamment un jeune SS de la division Wiking, organisatrice de pogroms et de fusillades), et surtout de bouleversants témoignages de victimes rescapées. L’une d’elles, Dina Pronicheva, a réussi plusieurs fois à sortir des charniers, n’ayant pas été touchée.

En construisant une histoire confuse, Loznitsa esquive ou caricature, sans doute malgré lui, la plupart des questions historiques ou mémorielles que peut susciter cet événement, que ce soit dans un cadre académique ou au sein de l’opinion publique en Ukraine. Certes, il ne s’agit pas de demander à un artiste de se transformer en historien, mais il le fait quand même en se permettant de « re-monter » l’Histoire. Plus généralement, le respect des mémoires des victimes exige de tenir compte des deux contextes. Celui de Babi Yar, encore douloureux, absent du film malgré son titre, et celui de sa projection en 2022, en pleine agression de la Russie contre l’Ukraine. Ce second contexte envahit l’écran, il est omniprésent dans la tête des spectateurs abreuvés d’images télévisées de la guerre actuelle. La présentation d’un montage d’archives à caractère historique qui ne retient que les Ukrainiens agitant de petits drapeaux hitlériens peut choquer. Notamment lorsque la Russie prétend « dénazifier » le pays.

Tous les articles du numéro 159 d’En attendant Nadeau

;