La poésie amoureuse de Li Shangyin

Les jeunes éditions Vagabonde nous invitent à découvrir un superbe recueil de Li Shangyin (813-858) intitulé Mémoire & Vestiges de la neige. Il rassemble et présente cinquante-huit pièces de cet écrivain considéré comme un maître du « sentiment pur » de la poésie Tang. On y découvre des textes puissants.

Li Shangyin | Mémoire & Vestiges de la neige. Trad. du chinois classique, présenté et annoté par Gilles Cabrero. Vagabonde, 256 p., 23 €

Li Shangyin est un « classique » de la dynastie des Tang : entré dans l’histoire littéraire francophone grâce à plusieurs anthologies (Demiéville, Pimpaneau, Matthieu, Hu-Sterk) et au remarquable ouvrage d’Yves Hervouet Amour et politique dans la Chine ancienne. Cent poèmes de Li Shangyin (De Boccard, 1995), le voici revisité par un très beau recueil  édité par les jeunes éditions Vagabonde. Les 600 pièces de Li Shangyin recensées jusqu’ici peuvent se répartir en trois genres différents, même s’il s’opère entre eux des transferts de sens et de forme évidents. Les plus nombreux (environ 400) relèvent du poème de circonstance, une centaine d’autres pièces du genre « politico-historique », et le même nombre enfin du poème d’amour.

C’est surtout parmi les œuvres de ce troisième genre, peu prisé des mandarins au IXe siècle, que Joël Cabrero a retenu quarante-sept pièces aux titres brefs (climat, saisons, faune et flore habituels à la poésie classique) ou, au contraire, copieux parce qu’ils nomment un lieu, des personnalités ou un événement précis inséparables du passage à l’écriture. Par contraste, onze poèmes « sans titre », plus immédiatement identifiables au « lyrisme » amoureux, complètent ce voyage immobile parmi les atermoiements du désir. Ils font suite au dernier poème écrit par l’auteur, « Cithare exquise » : c’est l’évocation étrange d’une cithare à cinquante cordes et d’une « mer bleue où perlent les pleurs », la mer toujours recommencée des contrariétés du rêve et du réel. Comme dans de nombreux autres poèmes, il y est fait allusion à des chroniques d’anciens royaumes où la légende mue la mélancolie des rois défunts en un long chant de coucou.

Pour nous aider à bien saisir le sens de ses allusions historiques et mythologiques, le traducteur a annoté et préfacé l’ouvrage de nombreuses références érudites et précises. Elles tiennent compte, quand l’opacité du texte chinois l’exige, des travaux de nombreux sinologues. Enfin, sans exclure quelques poèmes de circonstance ou politico-historiques, l’ouvrage offre d’abord un bouquet capiteux et austère de poèmes amoureux au style et au registre protéiforme : l’univers symbolique de Li Shangyin va en effet de l’énigme de l’attraction des corps à la pure affirmation d’un amour électif.

Portrait de Li Shangyin (1743) (détail) © CC0/WikiCommons

Après quelques lignes sur la biographie du poète chinois, nous invitons le lecteur à goûter quelques extraits de cet ouvrage qui, par le dispositif original de ses nombreuses annotations en fin de volume, permet de jongler subtilement d’une lecture candide et cursive à une relecture éclairée des poèmes à l’émotion plus mûre.

La vie de Shangyin est tôt marquée par le deuil : il n’a pas encore dix ans que son père, magistrat dans le comté de Huojia (Henan), disparaît de mort naturelle. Aîné de la famille, il doit pour la faire vivre se livrer à des travaux de copiste et de secrétariat mais un oncle lettré peut, dans le même temps, l’initier à la lecture des Cinq classiques et à la philologie. Vers seize-dix-sept ans, Linghu Chu, un haut fonctionnaire, maître de la « prose parallèle » (style orné et rhétorique reposant sur la symétrie), devient son protecteur littéraire et financier et le prépare efficacement aux examens impériaux : il y est reçu jinshi (« lettré accompli ») en 837. Cependant, l’« antagonisme Niu-Li » déchire politiquement son époque, et le libre choix de sa future épouse, d’un autre milieu politique et social  (Li) que son mentor (Niu), va ruiner ses espoirs d’une carrière de mandarin « accomplie » : pris en tenaille entre ces deux factions, Li Shangyin, bientôt dépourvu de recommandation, est recalé au concours le plus décisif pour sa carrière de mandarin.

C’est alors le début de longs voyages de province en province et de poste gris en poste gris qui le séparent de sa famille et de la capitale : Hongnong, Guilin, Jingyuan, Xuzhou, Zizhou. Un poste de greffier subalterne au ministère du Personnel le ramène à Chang’An en 855 mais il y arrive épuisé, veuf  aussi depuis plus de quatre ans d’une épouse hautement louée mais si souvent rattrapée par l’exil. Il exprime cependant la joie d’y retrouver son fils Li Jue, surnommé A’gun dans plusieurs de ses poèmes. Dans les dernières années de sa brève existence, il se tourne de plus en plus vers le bouddhisme, celui du moine Zhixuan, familier du Sûtra du Lotus de la Bonne Loi, et de l’école Tiantai du nom d’un monastère fondé par Zhi Yi au VIe siècle. Li Shangyin reviendra mourir en 858 dans sa ville natale de Xingyang, rattachée alors à la préfecture de Zhengzhou, Zhengzhou devenue aujourd’hui la capitale du Henan. En plus de son œuvre poétique, il laisse à la postérité la première biographie de Li He (790-816), un poète au style sombre et flamboyant, mais aussi un épais recueil de compilation en prose parallèle tiré de ses propres écrits officiels, le Recueil de Fannan (le Fannan Wenji).

Li Shangyin ; Mémoire & Vestiges de la neige, éditions Vagabonde 
Portrait de Li He (1743) (détail) © CC0/WikiCommons

Le choix du vers impair par le traducteur (des vers de 9 ou de 13 pieds) correspond au rythme dense, heurté mais musical du poète chinois. Le paradoxe de son style tient dans l’émergence d’une affectivité d’autant plus partageable qu’elle est soumise à des contraintes formelles très sévères. Ainsi, l’alternance de tons unis et de tons obliques à l’intérieur d’un quatrain heptasyllabique (qiyanjuejü) ne laisse de choix tonal à l’auteur (entre les cinq tons du chinois classique) que pour deux idéogrammes du poème. De plus, seuls les vers 2 et 4 peuvent y recevoir des rimes. L’exigence d’unité du poème s’affirme tout aussi drastique pour les huitains de 5 ou 7 caractères : en dehors du premier et dernier vers, le sens et la position des caractères doivent correspondre les uns aux autres, distique après distique.


Quand tout voudrait formellement l’interdire, l’émotion jaillit plus vive et décisive à l’école de tant de broderies prosodiques et métriques. Bien des rapprochements inédits se font jour, tissés dans la profondeur d’une tradition toujours en mouvement. Par exemple, celui de la neige, de la lumière du soleil qui s’y confond et des ailes blanches d’un papillon. Deux extraits peuvent maintenant souligner la puissante transmutation poétique de l’instant en une musique tout en effets de sourdine. Ainsi, dans « Tribulations », la référence autobiographique est si allusive et discrète qu’elle peut évoquer aussi bien les blessures d’un amour perdu que celles d’une amitié (« ancien » et « nouveau » compère) froissée par l’aveugle logique des factions : le lecteur peut ainsi y projeter son propre imaginaire ou se laisser rejoindre par la même soif d’un autre monde :


En brûlure se commue la flamme
Froide la vague qui me transperce
La pluie murmure à travers les arbres
Les lotus essaiment sur l’étang.

Loin des chemins aux flancs des collines
J’avise les combles des palais
Du nouveau compère arrivent les lettres
Le nouveau apparaît dans les songes.
 

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Nombre d’évocations atmosphériques deviennent le lieu même de l’artifice poétique où l’oxymore est toujours de saison comme sont de rigueur la glace et le feu. La transformation silencieuse de l’amour, au cœur de la mémoire, suit le mouvement impassible du vivant. Les caprices de la pluie, les trajets innombrables des lumières et des ombres comme aussi l’apparat des favorites, la moire de leur soie ou l’épingle verte au phénix juchée sur leur coiffe altière, tout un monde sensible et fugitif mène le bal et trace « une route blanche [qui] ondoie jusqu’aux nuages du soir » (« Sans titre VI »). Qui dira si la pureté de l’émoi l’emporte sur l’éclipse de la conscience ou si c’est l’inverse ?

Elle affecte l’émoi en se remirant sans cesse
Comme si son corps n’appartenait pas au chaland
 

(« Sans titre III »)

Le sentiment amoureux de Mémoire & Vestiges de la neige tantôt seconde l’effusion des éléments cosmologiques, tantôt s’oppose à son exubérance aveugle : l’aimée est celle qui suscite une remise en question de l’ordre naturel ou bien simplement le consacre. Ainsi dans « Fleurs d’abricotier » :

Immortelle aux chemins de Yujing
Gracieuse des jardins de Jingu
En quel temps as-tu quitté l’azur ?
Qui t’escortera au crépuscule ?

L’incandescence du sentiment amoureux comme cristallisation ubiquitaire creuse une plénitude impossible, un lieu d’absence par où reviennent au galop les impératifs du bien commun. Dans les poèmes amoureux de Li Shangyin, l’attraction érotique ou l’absence de l’épouse atteste mille détails d’un impossible partage entre lien social et fusion amoureuse :


Que tes larmes ne soient point de sang
Que tes rêves confortent ton âme
Fuchai glane les sentiers fragrants
Et se perd aux brumes des hameaux.

(« Fleurs d’abricotier »)


En bref, la passion amoureuse renvoie à une blessure cruciale et la sagesse la réprouve tout en la préférant à sa propre survie. Mais le plus souvent, un tel abîme ne donne pas lieu à l’oubli de soi salvateur du poème mais il se résorbe en une passion politique. Fuchai, le dernier souverain de Wu, achève sa vie dans la désespérance après qu’une beauté fabuleuse a, par sa chute, aliéné tout son peuple au pouvoir de son adversaire. Qui prétendrait se livrer corps et âme à la hantise incessante de son alter ego sans tout risquer de son ouverture à l’infini de l’histoire et de la Création ?