Savoir-vivre en poésie

Pour Jean-Pierre Siméon, qui publie aujourd’hui Un non pour un oui, la poésie n’est pas un genre littéraire, encore moins un divertissement. Elle est une dimension fondamentale et nécessaire de l’homme, au plus profond : une manière d’être, de vivre et de penser.

Jean-Pierre Siméon | Un non pour un oui. Gallimard, 104 p., 12 €

Cette haute exigence, il la porte dans son œuvre, abondante et variée – poèmes, romans, théâtre, essais – et dans sa défense de la poésie, notamment en ayant assumé la direction artistique du Printemps des poètes et en dirigeant, depuis 2018, la collection « Poésie » des éditions Gallimard. Dans Un non pour un oui, Il nous propose ce qu’il appelle dans une remarque préliminaire des « pensées-poèmes ». Ce sont des fragments, non pas d’une réflexion préexistante, mais qui émergent au fil de l’écriture, liant au même moment le langage, l’émotion et la pensée naissante. Qu’il y ait en filigrane le bagage intellectuel de l’auteur, toute cette démarche d’une vie consacrée à la poésie, c’est indéniable. Mais cet acquis ne conditionne pas, en aval, l’exercice d’une pensée libre : « Ce que j’ai écrit n’est pas l’effet de la longue élaboration d’une pensée systématique et construite dans une cohérence scrupuleuse, cela relève dans son origine de l’irruption, de l’intuition, du surgissement, du pressentiment, de l’émotion même, du hasard un peu aussi ».

On peut s’interroger sur le titre. Quel est ce « non » et quel est ce « oui ». Tout le livre l’éclaire. Le « oui », c’est le oui primordial, cette sorte de paradis perdu de la vie, l’émerveillement de l’enfance, que la poésie nous invite à retrouver dans cette vie même et pas ailleurs, un hors-monde dans le monde ». Ce qui l’empêche, c’est la mort, la mort qui est dans la vie, cet « acharnement des hommes à défaire les conditions de leur bonheur ». Dire « non », c’est refuser cette mort, refuser la trahison de la vie par les mauvais usages qu’en font les hommes, ces débâtisseurs de l’âme, depuis des siècles. Pour un poète, la libération commence d’abord dans la langue, aujourd’hui plus que jamais asphyxiée et soumise aux règles réductrices d’une communication sociale et utilitaire. Ce combat dans les mots pour débarrasser le langage de son carcan et l’ouvrir, par la poésie, à d’autres possibilités de sens et d’émotion, lui restituer son « intelligence naturelle », Jean-Pierre Siméon l’a mené depuis longtemps, et c’est d’un regard allégé, sans cesse renouvelé, qu’il peut appréhender la vie : « De l’air, de l’air ! Un bond dans l’ouvert, que diable ! Étirons la lumière, bousculons l’horizon, soyons d’insolents voyageurs, sans règles ni coutumes, prêts à donner leur peau pour la bourrasque claire qui souffle les miasmes ».

Jean-Pierre Siméon/ Un non pour un oui.
Jean-Pierre Siméon (2026) © Francesca Mantovani/Gallimard

Son livre est une exhortation à vivre, à rendre présente « la vraie vie », pour retourner la fameuse formule de Rimbaud, « la vraie vie est absente ». Dans cette approche, la vie et la poésie ne font qu’un. Comme l’écrit Jean-Pierre Siméon, « Il ne s’agit pas d’ajouter de la poésie à sa vie mais de retrouver en soi la vie perdue, puisque la poésie est le principe élémentaire de la vie ». Disons-le clairement : c’est un véritable traité de savoir-vivre en poésie. Dans un monde qui s’avilit sans cesse, dans les guerres, sa « bassesse morale », toutes ces « vies assassinées », qui se laisse entraîner tous azimuts par l’instinct de mort, il est porteur d’espérance, sans illusions pourtant, et vise à réparer, par les moyens de la poésie, l’outrage – n’ayons pas peur des mots – fait à l’homme. Inutile, la poésie ? C’est précisément ce qui fait sa force et, paradoxalement, son utilité. Cette écriture en météores où même le cri devient chant, ponctuée de poèmes, n’implique pas une lecture linéaire. Chaque « pensée-poème » a sa propre charge, émotionnelle et mentale, porteuse d’un feu ardent et ouverte à ce qui élargit la sensibilité : « Laissons donc la vie nous déborder ». Rien n’est clos dans cet ensemble, dédié à la démesure joyeuse de l’homme, un Gai Savoir. « Du point de vue de la vie, l’esprit déraisonnable a toujours raison », écrit-il.

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Un non pour un oui n’est pas un livre à clefs. Ce sont 251 propositions « du cœur », des « pensées-poèmes, où la liberté fait loi, où l’emportement, l’éclat de la voix, le tremblement du sens, le doute et l’enthousiasme ont leur part revendiquée ». Il s’en dégage néanmoins quelques thèmes libérateurs. Ainsi ces fragments constituent-ils un chant d’amour, à la femme – prendre d’un seul baiser la mort à revers –, à la vie, à la lumière, à la poésie, à la liberté. En contrepoids à la laideur ambiante, la beauté s’impose comme un remède : « Je ferai l’éloge obstiné de cette beauté fiévreuse qui brutalise la pensée et seule promet une vie au futur mal né ». Il y a dans ce livre un souffle lyrique qui fait trop souvent défaut à la poésie d’aujourd’hui, où certains poètes écrivent comme en s’excusant. Citons-le une fois de plus : « D’aucuns nous conseillent d’être plus mesuré, de nous en tenir à un murmure qui excuse la poésie de son inconséquence, de déposer en quelque sorte un bouquet de fleurs au pied de la réalité et puis de retourner dans notre hutte. Désolé, la soumission est au-dessus de nos forces. Nous n’avons qu’une parole et qu’est-ce qu’une parole qui ne brûle pas l’oreille des satisfaits ? »

On sort de cette lecture avec une certaine ivresse – « la sensation d’une aigrette de vent aux tempes susceptible d’entraîner un véritable frisson », comme l’écrit André Breton dans L’amour fou – qui nous invite à résister contre toutes les formes d’oppression, qu’elles soient mentales ou physiques, et à voyager dans les grands larges de la vie. C’est ce que voulait l’auteur. Pari gagné.