Élégie des Appalaches, de la poète, théoricienne et militante féministe afro-américaine bell hooks, réunit une soixantaine de poèmes composés à la fin de sa vie, lorsqu’elle opère un ultime retour dans sa région natale du Kentucky. Le recueil, dans sa force poétique de complainte, se partage entre réflexion politique et invocation aux défunts et ancêtres noirs et autochtones. Il éclaire et prolonge tout un pan de ses essais théoriques sur la condition des communautés noires rurales, en consacrant une place de premier plan à la notion d’appartenance.
« Un silence sublime m’enveloppe. J’ai marché jusqu’au sommet de la colline et je me suis assise là pour regarder le monde autour. Je n’ai jamais peur, dans ce monde d’arbres, d’herbes sauvages et de choses qui poussent. » Dans la préface à son recueil, intitulée « Réflexion et lamentation », bell hooks confie tenir son esprit radical et militant de la subculture des backwoods, cet arrière-pays montagneux qui a marqué son enfance et son adolescence. Un idéal de vie libre, d’esprit anarchiste et d’autodétermination gouverne ces grands espaces de montagne éloignés des villes, alors que sa vie et celle de sa famille ont été marquées par le racisme blanc et les lois de ségrégations raciales. L’importance de l’expérience sensible du lieu, de l’attention portée à soi-même et à cette terre des Appalaches, prend une consonance particulière à la lecture du recueil. La critique des systèmes de dominations imbriquées, que bell hooks développe dans la plupart de ses écrits théoriques, politiques et féministes, rejoint ici une pensée du lieu, de son écologie, en formant le vœu d’un « cosmopolitisme écologique ».
bell hooks ne revendique pas une identité appalachienne mais une appartenance, le sens d’une attache. L’enjeu de ces poèmes, dans leur tonalité de chagrin et de deuil, est d’exprimer un lien direct et intime au paysage historique du Kentucky, à cette terre rousse et humide de l’enfance. Son entreprise poétique vise à recouvrer une histoire, celle de ses ancêtres, mais aussi plus largement celle des peuples décimés par la guerre et la domination blanche. Ses poèmes s’énoncent comme une louange à la nature et une lamentation pour les morts. Le paysage de montagnes est évoqué doublement comme un espace de violence, de fureur impétueuse et de liberté mêlées :
hear them cry entends leurs cris
the long dead ces morts anciennes
the long gone ces lointains disparus
speak to us qui nous parlent
from beyond the grave leurs voix d’outre-tombe
guide us nous guident
that we may learn et nous enseignent
all the ways toutes les manières
to hold tender this land de choyer cette terre
hard clay dirt boue d’argile durcie
rock upon rock roche après roche
charred earth glaise calcinée
in time avec le temps
strong gree growth de jeunes pousses vives
will rise here s’élèveront ici
trees back to life rendront vie aux arbres
native flowers et les fleurs de ce pays
pushing the fragrance of hope exhaleront les espoirs
the promise of resurrection la promesse de résurrection

Les poèmes ont directement trait à l’environnement naturel, des espaces dépourvus aussi de souvenirs personnels, des collines qui sont là parce qu’elles sont là, sans pourquoi. bell hooks décrit une nature immuable, intemporelle : « let rain be / the only necessary movement » / et laisser la pluie être / le seul mouvement nécessaire », une terre d’avant la domination humaine, dans ces temps les plus anciens et préhistoriques. Chacun des poèmes relève de cet « esprit sauvage » propre au Kentucky. Ils décrivent le règne animal sauvage, des chevaux aux oiseaux migrateurs, en formant par endroits des analogies avec la condition des noirs esclavagisés. L’une des analogies les plus fortes du recueil est la mise en avant de l’histoire effacée et déformée, reconstruite à un niveau fantasmatique, à la manière d’une terre retournée, battue, exploitée, comme s’il s’agissait de retourner la terre pour exhumer un passé douloureux :
ancestral rights droit ancestral
to turn the ground over à retourner le sol
to shovel and sift à pelleter à cribler
until history jusqu’à ce que l’histoire
rewritten resurrected réécrite ressuscitée
returns to its rightful owners rende à ses ayants-droit
a past to claim un passé à revendiquer.
Son recueil témoigne de la complexité de ce qui lie et enracine. Il s’agit moins de la question de savoir comment faire communauté que de s’aménager un espace humanisant. Le recueil met en lumière le passé de l’esclavage, la politique de domination raciale de l’État du Kentucky. Dans ce cheminement poétique du retour à la terre de son enfance, la dimension de la réparation se fait présente, parce que la nature est source de régénération et de soin. Les poèmes évoquent tour à tour « l’esprit de la terre », pour faire entendre « toutes [les] histoires, silenciées », celle des communautés Cherokee, des Appalachiens, les hillbilly, ces habitants des zones rurales montagneuses, et celle des « backwood soul », les âmes du backwood, auxquelles elle se sent appartenir. bell hooks crée dans l’espace du poème l’image d’une nature sanctuaire, un espace d’authenticité qui rompt avec les systèmes de domination, en consacrant poétiquement le temps du monde comme étant celui du temps aborigène : « time is aboriginal eternel / le temps aborigène est éternel ».
En même temps que ces poèmes évoquent des motifs et des traits emblématiques du Kentucky, des champs de tabac, la culture équestre, les mines et la poussière du charbon des « peau noir charbon / coal black skin », ils rapportent la force de l’expérience d’une intimité d’avec la terre, comme le souffle d’une ascension en montagne mimée par le rythme ramassé d’un poème. Chaque poème de ce recueil détient une force galvanisante, ils ravivent le temps présent tout en exprimant une confiance dans le temps naturel des saisons, où tout peut à chaque instant recommencer, réintroduire une force de présence et d’exaltation en tous lieux.
returning to sacred places revenir aux lieux sacrés
where all is one où tout n’est qu’un
embraced belonging élan d’appartenance
an intense field of possibility champ comblé de possibles
wondrous googness grand cœur débordant
fills the air plein l’air
grant us great spirits accorde-nous cette largeur d’esprit
another chance cette autre chance
to reclaim and nurture earth de reprendre pied et soin de la terre
glorious sky du ciel glorieux
divine water de l’eau divine
in every day the blessing of waether à chaque jour le temps fait cadeau
offering change de ciels changeants
a constant passing va-et-vient sans fin
of life into death de ce qui vit à ce qui meurt
and back again et retour
