Il arrive régulièrement que l’on fasse dans les archives des trouvailles exceptionnelles. Découvrir récemment, à la Bibliothèque de l’Alcazar à Marseille, une version dactylographiée de Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire bien antérieure à la première publication du poème dans la revue Volontés en 1939, constitue à ce titre une belle surprise.
Aimé Césaire a gardé peu d’archives personnelles, mais des découvertes sont possibles quand on explore celles de ses interlocuteurs. Les archives de la revue Cahiers du Sud, conservées à la Bibliothèque de l’Alcazar à Marseille ont révélé l’une d’elles : Anne-Sophie Lambert, responsable du Patrimoine y a en effet exhumé un avant-texte du Cahier d’un retour au pays natal dans le fonds de la revue Cahiers du Sud qui reste à classer. S’il avait été publié là en 1937, il aurait été un « cahier » dans le cahier. Le dactylogramme se trouvait dans une boîte de manuscrits refusés en 1936-1937, sans lettre d’accompagnement de l’auteur ni réponse de l’éditeur. Jean Ballard — qui dirigea de 1926 à 1966 les 390 numéros de sa considérable revue — manqua alors de discernement, puisqu’il refusa aussi, en 1937, les magnifiques pages de Les Noces à Tipasa, l’un des premiers textes d’Albert Camus.
Le tapuscrit marseillais n’est cependant pas entièrement inconnu, puisque sa copie légèrement corrigée et augmentée avait été conservée par le premier éditeur du poème, Georges Pelorson, qui avait publié le Cahier dans sa revue Volontés, en août 1939[1]. Cette copie et la lettre de Césaire à Pelorson qui l’accompagnait furent acquises par l’Assemblée nationale alors que le poète-député allait fêter ses quatre-vingts ans en juin 1993.
Qu’apporte le tapuscrit de l’Alcazar à l’histoire du poème ? Comment est-il parvenu à Cahiers du Sud ? Pourquoi a-t-il été refusé ? S’il est impossible de répondre précisément à toutes ces questions, il est possible de formuler quelques hypothèses.
Le tapuscrit de Marseille dans l’histoire du poème
En avril 1976, Marcelle Ballard, veuve de Jean Ballard, avait offert à la Ville de Marseille les archives de Cahiers du Sud. Elles furent intégrées au fonds littéraire méditerranéen de la bibliothèque municipale de l’Alcazar au début des années 1980[2]. Mais les papiers de la revue méritaient un catalogage plus rigoureux. C’est à la faveur de ces nouveaux travaux que la bibliothèque a retrouvé une liasse de 39 feuillets faciles à identifier :

Les pages dactylographiées, à l’encre noire, avec quelques corrections manuelles relatives essentiellement à l’orthographe ou la ponctuation, composent bien la première version du poème de Césaire. La copie carbone du document, à l’encre violette, a servi à des révisions guidées par Georges Pelorson, comme en témoigne la lettre de Césaire datée du 28 mai 1939 : « Je vous envoie mon manuscrit, revu et corrigé. Çà et là quelques additions. Et surtout j’ai modifié la fin dans le sens que vous m’avez indiqué. Plus vertigineuse et plus finale, je crois ».
Le tapuscrit de Marseille, qui donne accès à une version du poème que l’on croyait disparue, permet de mieux comprendre comment Césaire a modifié son texte, avec des additions « çà et là » et une fin « plus vertigineuse et plus finale ». Il précise l’histoire d’un texte qui connaîtra une longue série de révisions et de rééditions jusqu’à 1956.
Qu’apprend-on en comparant la version envoyée à Cahiers du Sud vers 1937 (A) et celle qui servira à l’édition de Volontés en 1939 (V) ? Il était déjà possible de reconstituer globalement le tapuscrit de l’Alcazar en observant les biffures ou les ajouts opérés sur sa version révisée pour Volontés. Cependant, la logique des « ajouts » réserve des surprises, puisque le document retrouvé nous apprend que plusieurs passages manuscrits intercalés aux feuillets du tapuscrit de Volontés — et que l’on pouvait donc considérer comme des ajouts — étaient déjà présents dans la version précédente, sous forme dactylographiée. Autrement dit, des passages dactylographiés de A ont été recopiés à la main avant d’être intégrés dans V à de véritables ajouts manuscrits. Faute de pouvoir procéder à une nouvelle dactylographie du poème en 1939, Césaire a-t-il tenté d’éviter une maquette trop « bricolée » ? En tout cas l’écrivain, qui ne dactylographiait pas lui-même ses textes, aura souvent éprouvé des difficultés pour communiquer à ses éditeurs des copies satisfaisantes.
Ce procédé est utilisé en particulier pour la fin du poème :


L’ajout véritable concerne le passage où le poète s’adresse au vent et à une colombe, dans un élan purificateur et fraternel des plus vertigineux, comme il le signalait à Pelorson ; alors, que les vers précédents et ceux correspondant à la fin du poème, recopiés à la main, étaient déjà présents dans le tapuscrit de Marseille.
Dans le passage de « la négraille debout », Césaire développe un thème récurrent du Cahier, celui du bateau négrier. Il y détourne le terme « négraille » emprunté au roman d’Édouard Corbière, Le Négrier, aventures de mer. Ce roman se présente comme le journal de bord d’un corsaire, Léonard, devenu capitaine d’un navire commerçant entre les côtes africaines et la Martinique. Une partie de l’intrigue se passe à Saint-Pierre, où le narrateur apprend l’origine d’une odeur écœurante :
- Tu sens l’oignon frit, n’est-ce pas, me dit-il, en retroussant un coin de sa lèvre supérieure, avec une expressive contraction de nez.
- Eh! oui, sans doute ; je sens quelque chose comme ça !
- Eh bien ! c’est la négraille qui a cette senteur-là, mon ami.
- Quoi ! c’est là l’odeur du nègre ?
- Pas autre chose, et c’est bien assez. Mais si ces gaillards-là n’ont pas un bon fumet et ce qu’on appelle du bouquet, leur peau n’en est pas moins un fameux article de vente […].
Cette « négraille aux senteurs d’oignon frit » a, dans le Cahier, pris les commandes du bateau négrier. La libération se trouvait dans A plus près de l’épilogue énigmatique du poème, qui doit être réinterprété à la lumière de cette composition antérieure.
Les quelques modifications qui apparaissent à la lecture du tapuscrit marseillais n’infirment pas cependant le principe de stabilité d’un texte que l’on découvre, et c’est une autre surprise, globalement achevé en 1937, soit environ deux ans plus tôt que ce qui était supposé. Césaire aurait eu le temps de réviser entièrement la version refusée, mais il ne l’a pas fait.
A-t-il été tout à fait découragé par le refus de Ballard, alors qu’il traversait déjà une période tourmentée ? Ou au contraire était-il sûr de lui et de son poème ? En tout cas, les quelques modifications, tardives, n’ont été opérées qu’à la faveur de ses discussions avec Pelorson, au début de l’année 1939.
Comment Cahier d’un retour au pays natal est-il parvenu à Cahiers du Sud ? Pourquoi a-t-il été refusé ?
Césaire, qui a commencé à écrire ce qui deviendra Cahier d’un retour au pays natal en 1935, après avoir réussi le concours d’entrée à l’École normale supérieure, a certainement proposé son Cahier à Ballard dans le courant de l’année 1937 (ou au début de 1938), conformément à la date approximative inscrite sur la boîte où il se trouvait.
Comment le tapuscrit est-il arrivé à Marseille ? Aucun document ne permet de répondre assurément à cette question. On peut observer toutefois que les feuillets portent encore la marque d’un pli, dans le sens de la longueur, comme s’ils avaient été glissés, non dans une enveloppe, mais dans une poche ou un cartable.
Le tapuscrit aurait-il été apporté par un ami de Césaire à Marseille ? Ou confié à un membre de la rédaction lors d’une réunion de la revue marseillaise chez Corti, rue de Médicis ? La réponse négative de Ballard a-t-elle été perdue ? Ou donnée oralement, ce qui expliquerait qu’aucune lettre ne soit conservée dans le carton, comme c’est habituellement le cas pour les manuscrits refusés ? Césaire est lié à Cahiers du Sud non seulement par son appétit de lecteur omnivore, mais aussi par un complexe entrelacs d’amis et de condisciples, et une étude de ces hypothèses sera exposée à une autre occasion.
Rien n’indique davantage pourquoi il a été refusé, l’absence de documents obligeant à de nouvelles hypothèses. Le motif le plus aisé à avancer par Ballard, qui ne s’embarrassait cependant pas toujours de langage diplomatique pour argumenter ses refus, a pu être la longueur excessive du poème par rapport au nombre de pages dévolues à chaque numéro. Pelorson, confronté aux mêmes difficultés pour sa revue Volontés, donnera cependant tout l’espace nécessaire au texte de Césaire, sans pouvoir se résoudre à le couper comme il en avait eu a priori l’intention. Ballard, lui, n’a pas dérogé aux règles pour éditer une œuvre qu’il n’a pas jugée exceptionnelle. Les raisons principales sont donc à chercher ailleurs.
Ballard et son équipe respectaient des critères esthétiques, même si ceux-ci sont difficiles à définir tant leur approche semble œcuménique. La revue, qui accueillait volontiers de jeunes auteurs, s’est montrée ouverte au monde en traduisant ou en commentant des écrivains aussi divers que Franz Kafka, Soren Kierkegaard, Katherine Mansfield, Aldous Huxley, William Faulkner, Virginia Woolf, Tagore, T. S. Elliot, Miguel Angel Asturias, Alejo Carpentier… ; ou Lydia Cabrera — qui sera la première traductrice de Cahier d’un retour au pays natal, pour son édition cubaine de 1943 ; ou Leo Frobenius — l’ethnologue allemand, aujourd’hui controversé, avait influencé les jeunes poètes Senghor et Césaire… Le numéro d’octobre 1930, avec la traduction de « Huit sermons nègres » par Jean Roux-Delimal avait particulièrement intéressé Césaire. Il reprendra d’ailleurs la traduction du poème « The Creation of the World » de James Weldon Johnson dans son « Introduction à la poésie nègre américaine », publiée dans la revue Tropiques, en juillet 1941. Césaire avait sans doute lu aussi avec intérêt le numéro de mai-juin 1931, qui ouvrait ses pages au Banjo de Claude McKay, un roman marseillais qui alimentait les discussions des « étudiants noirs ».
Malgré tout ce qui rapproche Césaire des Cahiers du Sud, l’originalité iconoclaste de sa poésie a pu déplaire. Certains poèmes de Senghor et de Damas, finalement plus « classiques », ont été acceptés, pas le rebelle Cahier martiniquais, qui aurait pu, par ailleurs, contrevenir aux intérêts financiers de la revue marseillaise. La revue n’était pas riche. Jean Ballard — qui exerçait de 3 heures à 8 heures du matin le métier de peseur-juré, parmi les étals de fruits et légumes des marchés marseillais — négociait inlassablement des revenus publicitaires, en comptant beaucoup sur les annonces des compagnies maritimes :
Prenons le numéro 175, des mois d’août et septembre 1935, première version d’un numéro spécial intitulé L’Islam et l’Occident. Le cahier central, qui forme le numéro de la revue proprement dit, compte 144 pages. Il est encadré par 62 pages qui non seulement comprennent des réclames incluant des annonces pour des revues amies, tels Les Cahiers de Barbarie édités par Armand Guibert à Tunis, mais surtout pour toutes sortes de sociétés privées. Parmi ces sociétés, dominent les entreprises de transport et de voyage. Ces appels au voyage donnent une idée de la géographie dans laquelle s’inscrivaient alors Marseille et Les Cahiers du Sud — au centre d’un réseau, qui, au nord, mène à Paris, Lyon, Bordeaux, et, au sud, à Casablanca, Oran, Alger et Tunis, comme le montre une publicité pour une société de « transports rapides » [3].
Dans son article « Marseille à l’avant-garde poétique (1925-1945) : le choix audacieux des Cahiers du Sud », Christel Brun-Franc montre également l’ambiguïté de la revue quant à « la question coloniale », en citant une lettre de Ballard du 18 octobre 1930. Il doit se prononcer sur l’édition de textes du journaliste Louis Roubaud relatifs à la mutinerie de Yên Bái en Indochine. Si Ballard se déclare « franchement anti-colonial », il écrit :
Louis Roubaud : La question est bien délicate. Je ne méconnais pas le courage et la valeur de l’écrivain, mais je ne crois pas qu’il soit possible de nous aventurer pour l’instant dans une campagne anti-coloniale. Songez que les choses à Marseille ont une autre importance qu’à Paris ; toute notre flotte vit de nos colonies, sans compter les innombrables comptoirs où se recrutent nos abonnés et nos annonciers. Dans ces conditions, une campagne anti-coloniale à Marseille équivaut à un suicide. À choisir [4].
Or, l’arrivée en bateau qui ouvre le poème de Césaire, avec la description des Antilles misérables et maladives, et son évocation récurrente des bateaux négriers sont loin de la publicité dont vit la revue marseillaise. Les « danses de mauvais nègre » sur le pont d’un navire mutiné auraient pu en outre contrarier des compagnies maritimes plus soucieuses de célébrer les « Antilles heureuses », telles qu’elles avaient été promues lors des fastueuses célébrations du Tricentenaire de l’occupation des vieilles colonies américaines de la France, avec une grande croisière organisée dans la Caraïbe, sur le Colombie. Césaire avait conçu son Cahier en allergie à la promotion du doudouisme et de l’assimilationnisme induites par l’événement. Cahier d’un retour au pays natal ne pouvaient donc manifestement pas voyager dans le même bateau que Cahiers du Sud.
D’autres découvertes révèleront peut-être comment la première version de Cahier d’un retour au pays natal est arrivé à Marseille et pourquoi Cahiers du Sud a jugé préférable de ne pas l’accepter. Le tapuscrit de l’Alcazar offre cependant déjà l’occasion de préciser l’histoire d’un poème fondateur.
Kora Véron Leblé est chercheuse à l’ITEM–Institut des Textes et Manuscrits (ITEM-UMR 8132/ENS).
[1] Pour des détails sur les circonstances des différentes éditions de Cahier d’un retour au pays natal, je me permets de renvoyer à ma biographie : Aimé Césaire. Configurations. Éditions du Seuil, 2021.
[2] https://www.bmvr.marseille.fr/patrimoine/fonds-litteraires-mediterraneens
[3] Stéphane Baquey, « Les Cahiers du Sud : la fragile construction d’un Orient complémentaire », L’Orient des revues (XIXe et XXe siècles), édité par Daniel Lançon, UGA Éditions, 2014. https://doi.org/10.4000/books.ugaeditions.540.
[4] Christel Brun-Franc. « Marseille à l’avant-garde poétique (1925-1945) : le choix audacieux des Cahiers du Sud. » Loxias, 2016, Doctoriales XIII, 54. https://hal.science/hal-03405873v1
