Avec L’empereur de la joie, Ocean Vuong confirme un immense talent de romancier. Son livre est à la fois simple et touffu, épuré et complexe. On y entend une voix, une affirmation de la nécessité d’une poétique qui réinvente le romanesque. Il signe à la fois une bouleversante fiction sociale à la hauteur de notre présent qui promeut des relations nouvelles entre les êtres et une sorte de manifeste esthétique pour une poétisation du roman. Lecture rare, forte, infiniment précieuse.
Ocean Vuong fait partie de ces écrivains qui font quelque chose du monde ! Voilà la première chose qui vient à l’esprit en lisant ce jeune auteur qui impressionne au plus haut point. C’est une évidence qui s’impose lorsqu’on s’immerge dans une prose tendue, abrasive, poétique sans excès. On y perçoit un bouleversement, quelque chose qui déborde, qui emporte dans le courant de la vie. Car L’empereur de la joie semble écrit comme à fleur d’existence, au plus près des sentiments et pourtant avec une étrange distance. Il y a quelque chose dans le timbre de ce récit qui envoûte et dérange, qui se saisit du trouble que provoque la vie quand on la fait entrer dans la littérature, dans la forme de la langue.
Vuong fait quelque chose du monde parce qu’il le considère, parce qu’il en fait quelque chose poétiquement. C’est l’une des grandes forces de son travail que de contenir dans le langage ce qui dans l’existence nous excède, nous déboussole. Il nous rappelle la puissance de la littérature et qu’elle transforme l’inconfort de vivre, qu’elle produit un effet de lucidité salutaire. C’est sans doute pourquoi il parvient à transmuer une trame romanesque très simple en un récit d’une touffeur énorme et d’une force poétique retentissante. C’est un roman dans lequel la forme compte très fort – c’est assez rare dans la production états-unienne contemporaine qui se complait dans des récit thématiques ou à trucs narratifs qui ne suffisent pas – et qui interroge ce à quoi peut servir un livre, ce qu’il porte qui nous dépasse et qu’on partage avec un étrange attendrissement.
Voilà un roman que l’on a envie de faire lire, tout simplement. Parce qu’il dit des choses simples et fortes, qu’il célèbre la beauté que l’on peut trouver malgré tout dans le monde, qu’il exerce un regard, qu’il fournit un langage singulier, qu’il remet au centre de la vie la grande joie de lire, d’éprouver la vie dans la littérature. Il écrit le récit de la rencontre improbable entre deux personnage, l’un jeune l’autre âgé, qui font se rencontrer deux solitudes extrêmes, deux fragilités, deux manières de vivre sa vie au bord. Il y a d’un côté Hai, jeune Américano-Vietnamien de dix-neuf ans avec un « visage osseux, pâle comme celui d’un triton qu’encadraient des cheveux sombres coupés au bol, le regard adouci de quelque chose de vain, une tendresse de petite fille » qui veut se jeter d’un pont au bout de la ville d’East Gladness en Nouvelle-Angleterre, un jour pluvieux de septembre. De l’autre, Grazina, octogénaire d’origine balte, née « dans un vieux pays, très loin d’ici », qui perd peu à peu la tête, et l’empêche de commettre ce geste, puis l’accueille dans sa vieille baraque déglinguée, sorte de « caverne venue du fond des temps », où ils vont vivre ensemble une vie un peu étrange, un peu suspendue, improbable.

Lui, sort, tout paumé, d’une cure de désintox en ayant fait croire à sa mère, manucure vietnamienne qui l’a élevé avec sa grand-mère, qu’il allait à l’université. Il est « au beau milieu de la nuit de l’enfance, encore loin de l’aurore », comme « à court de chemins à prendre ». Il voudrait être écrivain, lire les livres qu’il dégote dans la cave de Grazina. Mais il doit survivre et trouve à travailler, avec un cousin touchant et mal dans sa peau, dans un fast-food un peu minable où il rencontrera une étrange solidarité et fera l’épreuve d’un retour dans une vie où les violences sociales écrasent tout et tout le monde. Elle, a perdu son mari et s’étiole, atrocement seule, à ruminer ses souvenirs, l’effroi de la Seconde Guerre mondiale, le dégoût des nazis et la peur faramineuses des Russes qui semble ne jamais devoir la quitter. Ce sont ces deux êtres désorientés qui se rencontrent et se bouleversent l’un l’autre. Comme dans une mystérieuse solidarité qui les fait tenir ensemble et rend possibles la diversité et la complexité et la densité du roman. Car, sans leur frottement continu, ce ne serait qu’un livre un peu ennuyeux qui nous raconterait qu’on vit mal sa déprime dans le monde d’aujourd’hui et qu’on se condamne à la solitude la plus totale.
Eh bien non ! Ocean Vuong ne nous raconte pas uniment ce mal-être, la déshérence des villes industrielles qui s’effondrent, la dureté du travail dans un monde au capitalisme outrancier et inhumain, les sentiments de ceux qui s’y débattent ou qui y souffrent. Il n’y a pas de plainte à entendre, simplement une sorte d’épreuve de l’existence que seule la littérature peut faire traverser. Tout le livre s’ordonne dans l’alternance de leurs existences, dans le pliement de leur improbable vie à deux. Comme si Hai se faisait le relais de ce qui se perd dans la nuit de l’existence qui s’abolit inéluctablement, et que Grazina lui transmettait une énergie folle à vivre, à découvrir avec témérité qui l’on est au fond. Tout le livre repose sur la rencontre de ces deux êtres sur qui pèsent les fantômes de guerres qui ne passent pas. Pour l’une, celle qui hante l’Est de l’Europe et concentre tous ses troubles, qui porte en elle l’horreur du monde ; pour l’autre, celle « dont tout le monde adorait parler et à laquelle personne n’avait rien compris » et qui déchire le Vietnam des origines. Ce sont deux fragilités qui se rejoignent, s’épaulent, s’éprouvent l’une l’autre, se dépêtrant de ce qu’elles figurent ou de ce qui pèse irrémédiablement sur elles.
Leur rencontre figure l’épreuve de vivre avec soi-même, ordonne la possibilité d’une réconciliation. Et c’est ainsi qu’il faut entendre deux rapports à la mort, à la disparition, à l’effacement. Qu’il faut entendre les relations entre les générations, les langues, les épreuves de la vie. Il y a quelque chose qui sonne très juste dans le roman, une sorte de ténuité de l’émotion qui, telle une flamme, vacille et ne disparaît pas. Cela tient sans doute justement à la clarté d’une trame qui gagne sa densité dans son expression poétique. Car seul compte chez Vuong – et c’est une évidence assez bouleversante – le passage de l’existence dans le poétique. C’est-à-dire comment le réel du monde ne peut s’ordonner que par la manière dont on le dit, dont on le raconte. Et dans l’époque désordonnée où la valeur de la langue s’effondre, n’est-ce pas une immense joie, la plus stupéfiante qui soit, celle de cet empereur mystérieux qui essaie de raconter quelque chose, de se saisir de son existence, de se faire le relais d’autres que lui-même ?
L’empereur de la joie s’impose comme un roman qui ordonne des relations, qui fait entrer en échos, comme d’énigmatiques congruences, des réalités diverses, des expériences altérées, celles d’hommes et de femmes, d’êtres qui ne peuvent se parler que par le truchement de la fiction. C’est ainsi que Vuong écrit à la fois un grand roman social, une traversée émouvante de la vie précaire de ceux que la vie cabosse, une sorte d’épopée des insignifiants – un peu à la manière de Cormac McCarthy dans Suttree – et une lecture poétique, élégiaque et lyrique du monde, plaidoyer pour une langue emportée et bouleversante qui défait le réel et fabrique quelque chose des fantômes que l’on porte. C’est une grande force que de trouver l’équilibre entre la vision lucide du monde social et son récit traversé de lueurs poétiques qui le fait se fracasser.
Ocean Vuong écrit le sursaut des êtres, leurs failles, leurs doutes, le tremblement de leurs regards et de leurs voix. Il trouve par le biais de la fiction une position dans le monde – un appui, un point de vue, un abri. Il invente une sorte de lyrisme social qui accepte l’émotion et ses débordements, mais les replace dans un ordre de la langue singulier et obstinément poétique. Car Vuong est avant tout poète. Il produit une manière de raconter qui décale toujours la langue, lui fait faire des écarts – tantôt une sophistication lexicale, tantôt un rythme brisé, une image qui saisit, une association étonnante entre des registres… –, qui rend possible le surgissement de la beauté. C’est un écrivain qui affronte la réalité du monde et en fait de la littérature, du texte, du langage qui résiste au temps, aux violences, aux dénis.
Plutôt que de raconter pour simplement dénoncer, pour témoigner, pour penser des identités impossibles, des mémoires contradictoires, il écrit pour rendre possible une présence au monde, pour présider à un regard, à la possibilité du regard. Il invente une voix, un biais fiché dans la réalité un peu effrayante du monde, pour survivre, pour exister, pour faire entendre une parole poétique, pour saisir autre chose du monde. Il trouve un équilibre tout simplement épatant entre les débordements de nos émotions, de nos vies, et les manières de parvenir à les dire et à les figurer. Faire du roman un espace poétique, revendiquer un autre ordre de la langue, c’est affronter le monde, trouver une place à occuper, défaire les évidences mortifères et les déterminismes simplistes, accepter l’épreuve de la vie avec fantaisie. Comme il l’écrit dans un poème de Ciel de nuit blessé par balles (qui vient de paraître en poche) et dont une variation ouvre le livre et le clôt : « Si tu dois savoir quelque chose, sache que le plus difficile est de vivre une seule fois. » Et la beauté que le roman invente, c’est de pouvoir l’admettre avec une joie lucide.
