Combat toujours perdant, nouveau recueil de poésies de Michel Houellebecq, condense les thèmes et les soucis esthétiques de son auteur. Mais le titre est trompeur : devant l’effort minimal d’écriture fourni dans ce livre, on en vient à se demander si celui qui s’avoue dès la couverture déjà défait a seulement fait l’effort de prendre la plume.
Tout livre de Michel Houellebecq est en soi un événement médiatique, la question de savoir si ce dernier est ou non artificiellement entretenu n’étant pas pertinente, tant l’auteur a su, souterrainement et depuis longtemps, mais de manière bien plus affirmée depuis Soumission, se mettre au diapason de l’atmosphère réactionnaire de l’espace public contemporain. Exemplairement, un roman de Houellebecq aura tendance à être décrié comme fasciste du côté de la gauche quand la droite la plus radicalisée verra en lui un prophète. Essayons tout de même, du moins dans un premier temps, de ne pas reprocher à Michel Houellebecq son orientation résolument dextropète et de lire réellement Combat toujours perdant. La tâche est difficile alors que s’ouvre le poème liminaire, « Fin de partie » :
Occidentaux qui voulez vivre
Vous êtes en fin de partie
Mais vous pouvez encore me suivre,
Quitter votre espace imparti.
Le meilleur commentaire de ce quatrain, nous le devons à Augustin Trapenard qui reçut l’auteur dans La Grande librairie le 23 mars dernier : « Là ça m’intéresse, “vous pouvez encore me suivre”, ça dit quelque chose de l’ethos du poète quelque part, du fait qu’il nous invite à le suivre » Réponse de Houellebecq au tautologique présentateur : « euuuuuuuuh j’ai pas grand-chose à rajouter ça permet de s’échapper et c’est déjà pas mal ». Il ne faut pas attendre grand-chose de plus de cette émission.
Pour parler du recueil en lui-même, il se livre à nous finement structuré, les poèmes répartis en sections, certains titres dignes tour à tour d’une chanson de Julien Doré (« Le monde a légèrement basculé de son axe »), d’une séquence de Marine Le Pen (« Ils sont là, parmi nous… ») ou d’un roman digne de Mélissa Da Costa (« L’aube du dernier jour »). Le premier aspect qui surprend dans Combat toujours perdant est le choix de son auteur d’employer la métrique classique, principalement des octosyllabes à rimes croisées, même s’il s’autorise parfois la fantaisie d’une rime embrassée ou de quelques alexandrins. Si le lecteur veut s’amuser un peu, il pourra relever les innombrables dérogations aux règles de la métrique classique. Rappelons ainsi qu’en principe un pluriel ne peut rimer avec un singulier ou encore que la terminaison en –ent compte comme une syllabe. Bien sûr, le problème n’est pas en soi celui, scolaire, de la maîtrise de règles anciennes que les poètes ont toujours travaillées et subverties. Au fond, ce qui différencie le vers audacieux du vers maladroit, c’est sa réussite. Or, la platitude de la poésie de Michel Houellebecq ne laisse plus visibles que ces maladresses, une platitude qui passe certes par la quasi-omniprésence des rimes pauvres (et parfois approximatives), mais tout autant par les formules attendues et presque automatiques, comme ces vers d’« Autoroute » :
Il aurait fallu se défendre
Sans savoir de qui ni de quoi
Sans savoir pour qui ni pourquoi

Si le reproche facile serait d’accuser l’auteur de passéisme, ce qu’au fond il assume, il faut encore se demander pourquoi la forme classique est aujourd’hui désuète. Le fait est que, lorsqu’un Racine ou un Baudelaire, pour prendre deux pôles de l’histoire de la métrique française, écrivaient des alexandrins, ils les écrivaient avec autant de naturel que de la prose, mais pour nous qui avons perdu l’habitude et le sens des vers classiques leur formation est moins évidente. De cela découle nécessairement la maladresse des vers de Combat toujours perdant, qui donne l’impression tenace que l’auteur a écrit si l’on peut dire « en comptant les syllabes » ; la lecture en est donc laborieuse. Enfin, le choix même de cette forme apparaît comme une fétichisation d’un signe choisi non pour l’effet qu’il produit mais pour lui-même : ce que l’on veut écrire, ce sont des vers, avant de se soucier d’écrire de la poésie. Tout cela est un peu comme le choix du noir et blanc au cinéma, son usage alors qu’il était encore une contrainte technique ne signifie rien par lui-même. Par exemple, dans Monika d’Ingmar Bergman, l’absence de couleur n’est rien en soi tant les jeux de lumière et d’ombre, sublimes, utilisent cette contrainte tout en se déployant malgré elle, au point que ce film ne pourrait pas exister en couleur. À l’inverse, dans Les Olympiades de Jacques Audiard, le choix du noir et blanc n’est qu’une posture qui veut « faire comme avant », et le film eût tout aussi bien pu se faire en couleur.
Houellebecq, cependant, ne regarde pas seulement vers le passé, il sait ancrer son œuvre dans des thèmes résolument contemporains et neufs, comme la décadence de l’Occident ou les invasions barbares et, comble de la modernité, il publie ce recueil conjointement à un album, produit avec Frédéric Lo, Souvenez-vous de l’homme. Une tension habite ce titre aux accents humanistes qui vient reprendre et mettre en musique, dans un ordre différent, plusieurs des poèmes de Combat toujours perdant. Le fait est que la lente monotonie des vers « passe » un peu mieux en musique, mais, à l’exception de quelques moments plutôt sympathiques (les chœurs d’« Ils chevauchaient le vent » ou l’introduction du « Lendemain de l’explosion »), l’ensemble reste musicalement aussi plat que le texte, et répétitif. Dans le genre, on écoutera plutôt la collaboration de Bon Entendeur et Frédéric Beigbeider, « Entrevue Expérience », qui a au moins le mérite d’être rythmée et drôle. Rien ici cependant n’arrive à la cheville de l’inventivité des paroles et des audaces musicales des albums d’un Hubert-Félix Thiéfaine qui lui sait manier avec humour et puissance sa mélancolie.
Au fond, Michel Houellebecq demeure fidèle à sa formule, ébauchée de manière programmatique dans Plateforme, une « forme plate » pour exprimer le vide (j’emprunte ce mot à Johan Faerber qui avait écrit un bel article sur Sérotonine pour Diacritik). Ce vide est celui d’une littérature qui se veut pensée en prenant la forme du roman à thèse où les dissertations de l’auteur sont dissimulées derrière une narration de façade. Ici au moins, la forme poétique empêche de disserter, mais le résultat demeure le même : le fond réactionnaire ne permet pas de faire œuvre, non parce qu’il transgresserait telle règle morale ou légale, mais parce qu’il n’est que négatif.
Certains trouvent tout de même à défendre, voire à faire l’éloge de Combat toujours perdant. De la platitude monotone, on dira qu’elle est existentielle, du vide, qu’il est métaphysique. Mais il n’y a pas d’existentialisme du vide ni de métaphysique nihiliste, or le peu de fond qui habite ces pages est résolument négatif, au sens propre où il n’offre rien de substantiel sinon son propre anéantissement, comme le programmait le titre de son dernier roman. Autre propos lu dans la presse : la mélancolie houellebecqienne revisiterait les canons baudelairiens. Mais Baudelaire justement, profond et fin styliste, n’était pas nihiliste, lui qui traitait le mal et le péché à rebours de la tradition augustinienne ou platonicienne, comme quelque chose de proprement substantiel, et surtout qui savait conjurer ce péché par la luminosité de son écriture et par un humour dont Houellebecq semble cruellement dépourvu. Les pièces les plus burlesques semblent elles-mêmes tenter, sans y parvenir, de singer les rares bonnes pages d’un Philippe Murray (le poème « L’éjaculation faciale » en est un bon exemple) et tombent résolument à plat.
« En temps de paix, l’homme belliqueux s’en prend à lui-même », écrit Nietzsche, et force est de constater que, faute d’un vrai combat esthétique ou philosophique à mener, il ne reste plus au poète qu’à projeter sa propre misère existentielle sur ses contemporains pour s’y complaire. Or, nous autres qui savons jouir de la vie nous préférons en rire une fois le recueil fermé.
