Un classique ukrainien contemporain

Ukraine

En 1996, la philosophe ukrainienne Oksana Zaboujko publiait Explorations sur le terrain du sexe ukrainien. Volcanique, pionnier par son double aspect féministe et anticolonial, ce texte militant secoua la scène littéraire ukrainienne et devint le premier bestseller depuis l’indépendance. Se présentant comme une conférence sur l’Ukraine adressée par la narratrice/autrice à un public états-unien, ce livre expose au monde le passé et le présent du pays. Zaboujko y fait fusionner identités nationale et de genre à travers l’histoire tumultueuse d’une poète et d’un artiste ukrainiens. Ce classique ukrainien contemporain a paru en 2015 en français, après avoir été traduit en une douzaine de langues. On y lit une impressionnante rage d’exister – de survivre – non pas en tant que femme mais en tant qu’Ukrainienne.


Oksana Zaboujko, Explorations sur le terrain du sexe ukrainien. Trad. de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. Intervalles, 176 p., 19 €


Dès la deuxième ligne, une longue parenthèse s’ouvre qui va durer plusieurs pages. On entre dans l’espace entre « existence et non-existence » qui caractériserait l’Ukraine. Ces parenthèses, innombrables, disent l’enfermement de la narratrice dans son corps, dans des intérieurs, dans une relation hantée par le passé national, dans un pays lui-même étouffé, qui n’arrive pas à faire entendre ses récits : « toute notre malheureuse littérature n’est qu’un cri d’un écrasé sous la poutre d’une maison écroulée à la suite d’un tremblement de terre : je suis là ! Je suis vivant ! ».

Intellectuelle de premier plan, autrice de travaux reconnus visant à redécouvrir les figures féminines de la littérature ukrainienne – notamment la poète et féministe du XIXe siècle Lessia Oukraïnka, considérée comme sa prédécesseure –, Oksana Zaboukjo s’exprime sur la guerre en cours dans la presse internationale, de Mediapart au TLS. Son premier roman nous plaçait déjà dans la tête d’une représentante de l’intelligentsia ukrainienne qui, quelques années seulement après l’indépendance, s’inquiétait du statut fragile de l’Ukraine, condamnée à n’être que « pas-encore-morte ». Comme pour conjurer ce destin, Explorations sur le terrain du sexe ukrainien condense des thèmes si nombreux (la langue, l’art, le sexe, l’histoire, la diaspora, l’enfance, le corps, la guerre) qu’ils forment ensemble un kaléidoscope de ce jeune pays à la culture millénaire, sans cesse menacé par la disparition.

Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, d'Oksana Zaboujko

Kharkov (2005) © Jean-Luc Bertini

Dans son monologue en flux de conscience, adressé aux non-Ukrainiens comme aux Ukrainiens, la narratrice se fond dans les forces vives de l’histoire de son peuple, entre rébellion héroïque et répression, restituées par la parole. À travers ces invocations resserrées, obsessionnelles, où les noms se bousculent (Volodymyr Vynnytchenko, Heliy Snegirev, Anatoli Martchenko, Vassyk Stous, Zorian Popadiuk…), Zaboujko visibilise une généalogie d’écrivains et d’hommes politiques ukrainiens nationalistes, opprimés tout au long du XXe siècle. Elle coud aussi dans le texte la mémoire des nombreuses tragédies collectives infligées par le régime soviétique (la famine de 1933, la vague d’arrestations dans les années 1970…). « Nous sommes tous sortis du camp », dit l’un des poèmes de la narratrice écrasée par cet héritage sans fin, par la conscience d’être la descendante d’une nation de survivants. Tiraillée entre la tentation du suicide et le devoir de survivre au nom de « tous nos morts qui sont légion », elle a pour boussole l’effort constant de « s’extraire de l’ornière, de cette sempiternelle condamnation ukrainienne à la non-existence ».

Tout en sondant ce passé, Oksana Zaboujko examine les répercussions actuelles de l’histoire d’un pays dominé sur les relations de genre. Violent sexuellement, Mykola, l’amant, reproduit les destructions du colon sur le corps de sa compagne, microcosme de la nation traumatisée. En même temps que la narratrice dévoile les blessures de l’Ukraine, elle décrit son corps nu. Les coups qu’elle reçoit forment la carte d’un territoire : « tes mollets sont marqués comme une carte aux archipels multicolores, rougeâtres et brunâtres, des taches écaillées et dégarnies ». Au même moment, cet homme dominateur, autoritaire, qui est par ailleurs un artiste talentueux, se trouve incapable de se réaliser pleinement. Lorsque la narratrice le fait venir aux États-Unis pour qu’il la rejoigne, il est incapable d’apprendre l’anglais, de s’en sortir seul. Le comportement contradictoire de Mykola se fait métaphore d’une Ukraine masculine émasculée par la domination russe : « Qu’est-que je pourrais te répondre, ma petite Donna ? Que nous avons été élevées par des hommes baisés de toutes parts, et que c’est comme ça que ces hommes nous baisaient à leur tour, et que dans les deux cas ils nous faisaient ce que les autres hommes leur avaient infligé à eux ? »

Face à des hommes détruits physiquement et symboliquement par le totalitarisme russe, la survie incombe aux femmes. Si les relations entre hommes et femmes sont forcément pathologiques, étant donné les sévices de l’Histoire, et que l’amour est impossible, la narratrice cherche avant tout à assurer un avenir à l’Ukraine : « Cette pauvre intelligentsia ukrainienne, qui a survécu envers et contre tout, malgré l’histoire, une poignée et encore dispersée : une espèce en voie de disparition, des clans éteints, nous devrions nous reproduire frénétiquement et à chaque instant ». En Ukraine, où les femmes de la génération de la mère de la narratrice, victimes de la famine de 1933, « avaient envie de bouffer à vingt ans, de bouffer et rien d’autre ! […] jamais de leur vie elles n’ont su ce que clitoris veut dire », un féminisme individualiste, occidental, n’a pas lieu d’être. La narratrice se sait une « victime sexuelle de l’idée nationale ».

Explorations sur le terrain du sexe ukrainien, d'Oksana Zaboujko

La langue ukrainienne dans Explorations sur le terrain du sexe ukrainien capte une expérience plurielle, intellectuelle et érotique, de résistance et d’émancipation, de lien entre passé, présent et avenir. Elle est le lieu d’une communion possible entre un homme ukrainien et une femme ukrainienne (« c’est en elle, dans la langue, qu’il y avait tout ce que vous ne retrouverez jamais dans le lit ») mais aussi d’une « fidélité aux morts, à tous ceux qui auraient pu écrire en russe, en polonais et certains même en allemand, et mener une autre vie, mais qui se sont jetés comme des bûches au feu dans le brasier évanescent de l’ukrainien ». Elle est un héritage pour l’avenir dont la narratrice en tant que poète et Oksana Zaboukjo comme écrivaine sont gardiennes : là palpite le « mystère » de leur survie. Ses réflexions sur la langue ukrainienne offrent les seuls moments de poésie, d’illumination, de repos, au milieu d’un sombre torrent.

Oksana Zaboujko conjure par l’écriture la pression mortifère du passé. Sa langue prolifère, déborde, gonflée par des parenthèses enchâssées les unes dans les autres. Elle reflète les circonstances de sa vie, son contexte sans cesse brisé, qui rend impossible une narration linéaire. Aucune des idées qu’elle commence n’aboutit réellement, à l’image de sa narratrice diffractée entre un « tu », un « je » et un « elle ». Parce qu’elle en veut à la littérature ukrainienne d’avoir « oublié de nous prévenir que dans la vraie vie les tragédies ne sont pas belles », son texte expose les viscères, les sujets tabous, les corps meurtris et propose une catharsis. Vidée de sa colère, la narratrice peut retourner en Ukraine.

Véritable thérapie nationale par la littérature, ce texte a touché un nerf en Ukraine. À la fois pénible, claustrophobe et magnifique, Explorations sur le terrain du sexe ukrainien manifeste la conflagration entre drames personnels et nationaux, la fusion du corps et du territoire, et, pour un peuple, la survie symbolique par la langue.


Cet article a été publié sur Mediapart.