Poétesses d’Afghanistan

L’un des premiers engagements d’éditeur de Bruno Doucey fut, en avril 2004, à l’occasion du soixantième anniversaire du débarquement de Normandie, la réédition d’une anthologie de Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes. Il s’est également battu pour que continuent les éditions Seghers. Aujourd’hui, il fait paraitre Le cri des femmes afghanes, une anthologie établie par Leili Anvar qui rassemble les textes de quarante et une poétesses afghanes.


Le cri des femmes afghanes. Anthologie établie et traduite du dari par Leili Anvar. Préface d’Atiq Rahimi. Bruno Doucey, 224 p., 20 €


Dans la postface à ce recueil, Leili Anvar écrit : « à lire ces poétesses, on a l’impression que la chronologie ne compte pas plus que les frontières : du Xe siècle à nos jours, de Balkh à Chiraz, de Dehli à Istanbul, elles parlent d’une seule voix […]. L’un des points communs entre toutes ces femmes est leur foi dans la parole poétique comme arme de résistance, espace de liberté, moyen d’action ».

Signe de l’extraordinaire aventure entreprise ici par cette immense traductrice, le titre même de ce recueil, paranomase sur afghân-afghane et faghân-cris. « J’ai reçu ce cri en plein cœur et je me suis sentie reliée à ces voix porteuses d’une ancestrale douleur et d’un incommensurable désir. Ces voix venues d’un ailleurs, au-delà des frontières de l’Iran, me parlaient dans une langue familière, la langue des poètes persans classiques que l’on appelait le “persan dari” […], c’est-à-dire le persan dit d’Afghanistan mais qui, dans sa forme littéraire, écrite, est la même langue que le persan d’Iran […]. La langue, notre langue commune est notre réalité partagée, elle est notre patrie, la seule qui vaille ».

Leili Anvar rassemble en une anthologie 41 poétesses d'Afghanistan

Près de Chagcharan, en Afghanistan (2007) © CC2.0/Afghanistan Matters

On avait déjà croisé Leili Anvar auprès de Farîd od-dîn Mohammad ben Ebrahîm ‘Attâr de Nichapur, à l’aube du XIIe siècle, lorsqu’elle nous entrainait dans la magie du Cantique des oiseaux ; et auprès de Djalâl al-dîn Mohammad Rûmi, au XIIIe siècle, époque marquée par « les massacres de populations entières, les pillages, les villes réduites en cendres, la violence inouïe et la terreur que les hordes venues des steppes de Mongolie ont fait régner de l’Inde à l’Asie Mineure » ; et auprès de Abd al-Rahmân Nûr al-dîn Jâmi, au XVe siècle, avec sa lumineuse traduction de Leyli et Majnûn. Dans un magnifique texte en prélude au Cantique des oiseaux, elle avait ouvert son atelier de traduction : « Lire, lire encore, pour saisir les différentes strates du sens, s’imprégner de la musique, se laisser submerger par l’émotion, puis revenir à la raison… Suivre le conseil d’Attâr en somme, et créer en s’effaçant ». Dans son texte intitulé « Traduire l’Amour », au seuil de Leyli et Majnûn, elle écrivait : « Il faut se mettre à l’écoute, entrer dans l’imaginaire d’un autre, se laisser posséder par le poète. Puis revenir de ce corps-à-corps, fécondé de mots et d’images. »

C’était il y a cinq cents ans et plus, dans un univers d’hommes-poètes. Avec Le cri des femmes afghanes, Leili Anvar est aujourd’hui dans un univers de femmes. Elles pourraient être ses sœurs, ses filles. Assignées à résidence dans le silence. Disparues. Cachées sous des noms de plume. Condamnées à mort ou à l’exil. Emprisonnées. Fouettées. Battues à mort. Poussées au suicide. Interdites de sortir de chez elles. De prendre la parole en public. De publier.

Leili Anvar souligne que la lecture de leurs poèmes a été « une expérience très intense qui a suscité chez moi une identification inexplicable. Je n’ai jamais vécu personnellement ce degré d’oppression ni les souffrances inouïes de la guerre, la division, l’exil en des terres inconnues, la dévastation des corps et des âmes et pourtant ces femmes m’ont fait entrer par leurs mots, dans leur indicible douleur. Je n’ai jamais foulé la terre afghane et pourtant elles m’ont invitée à l’habiter poétiquement. C’est cette aventure intérieure que j’ai voulu partager avec le public français. […] Mon travail de traduction a pris un tour inattendu. Je ne m’imaginais pas que j’allais devoir prêter ma voix aux voix qui résonnaient si puissamment en moi. […] Je ne pouvais pas rester extérieure, il me fallait parler de l’intérieur, comme si je nous mettais au monde ».

Dans « Traduire l’Amour », Leili Anvar se demandait « comment atteindre l’universel en passant par le particulier ». Soit la suprême quête du traduire. Ici, comme en écho, elle écrit : « Plus je lis ces poèmes, plus j’ai l’impression d’entendre, par-delà la multiplicité des tons, une seule voix, celle des femmes afghanes, celle des femmes tout court, celle de tout être humain qui aspire à se libérer des chaines qui entravent son envol par la magie d’une voix qui se lève, qui se donne et qui demeure ».

Leili Anvar rassemble en une anthologie 41 poétesses d'Afghanistan

Leili Anvar l’assume : elle a « osé une réécriture poétique », à la jonction de la rigueur extrême et de la liberté d’inspiration. Pour les textes de la plus ancienne tradition classique, elle accompagne ses traductions de notes qui éclairent au plus exact l’altérité et l’étrangeté absolue. Elle fait le choix d’une écriture adaptée aux codes et aux repères du français et réussit le défi suprême d’intégrer à la poésie de sa traduction l’aura de la langue persane, l’aura de cet ailleurs. Les notes qui accompagnent ses traductions magistrales du Cantique des oiseaux, de Leyli et Majnûn, du Mathnavî de Rûmi, étaient déjà en soi des poèmes. Ici, elles sont nouées à la trame même des vers, en fils de soie invisibles. Comme si chacun des mots-images qui résonnent et murmurent et chantent et crient tout au long de cette anthologie renfermait un miroir secret qui nous délivre son sens le plus enfoui. Et, comme dans un lexique, si vous allez vérifier tel ou tel d’entre eux dans les minutieuses notes établies dans tous ses travaux précédents par Leili Anvar, miracle ! vous verrez, à l’intérieur même du vers ; car elle a rendu perceptibles les strates de sens les plus subtiles.

J’ai fait un essai avec le mot « tulipe », dans la note 2 du chapitre 17 de Leily et Majnûn : « La tulipe est toujours représentée en littérature persane avec son cœur noir, calciné par la brûlure de l’amour ou du regret (marqué par le fer rouge de la douleur). Elle est le symbole de la beauté qui porte en son cœur la marque du destin mortel », indique Leili Anvar. Or, la « magie » de sa « réécriture poétique » est justement d’infuser ces implicites dans le mot traduit. En voici trois exemples : « la larme qui se colore dans la coupe des tulipes » (Râbe’a Balkhi) ; « Mon fils, tu m’as apporté des tulipes ? / c’est le sang de ton fils, mère ! » (Parvin Pejvâk) ; « moi aussi désormais au cœur de la tulipe rouge / J’ai le cœur tourné vers la plaine sans fin ». (Ferechta Ziyâyi).

Leili Anvar insuffle l’âme du mot source au vif de l’horreur. Elle manie la beauté comme force de résistance : « Du silence du nouveau-né dans son berceau, j’ai peur / Lorsque chaque matin en ouvrant les yeux / À la place de son père, il voit un fusil accroché au mur qui lui dit bonjour » (Karima Chabrang) ; ou encore : « On a laissé entrer des hordes de sauterelles dans le jardin /et confié les clefs à la nuit noire / nuit / où les oiseaux furent pendus aux arbres hébétés […] / où les chants s’étranglèrent dans la gorge des oiseaux » (Laylâ Serâhat Rowchani).

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