Celan à la source

Édition critique réunissant tous les poèmes écrits jusqu’au départ pour Bucarest de celui qui est encore Paul Antschel, Poèmes de Czernowitz (1938-1945) surprend, tout en éclairant Paul Celan dans sa traversée des années fondatrices.

Paul Celan | Poèmes de Czernowitz (1938-1945). Trad. de l’allemand, préfacé et annoté par Jean-Pierre Lefebvre. Édition bilingue. Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 336 p., 24 €

La préface détaille le corpus utilisé, organisé en deux parties. La première suit un manuscrit de 1944, le « Carnet en cuir ». La seconde regroupe un tapuscrit de 1944 et des poèmes non inclus dans ces deux ensembles, non datables ou plus tardifs. L’ordre n’est pas rigoureusement chronologique, les notes donnent autant qu’il est possible les dates et le contexte, et guident dans ces dédales.

Tiré du tapuscrit, recopié à la main fin 1944 et soigneusement relié par Celan, le Carnet en cuir est une offrande amoureuse à Ruth Kraft, rencontrée en 1940. Il comprend une douzaine de poèmes repris dans le recueil publié à Vienne en 1948, Der Sand aus den Urnen (Le sable des urnes). Les poèmes, organisés en sept sections titrées, ont vraisemblablement été choisis pour s’adresser à Ruth au moment où leur relation commençait à se distendre – quelques-uns donnent à penser que Celan avait des raisons d’être jaloux – et pour en même temps lui offrir sa profondeur, après les événements qui ont déchiqueté ses vingt ans.

Czernowitz, Celan y naît le 23 novembre 1920, officiellement dans une belle maison de la très viennoise rue Wassilikogasse, aujourd’hui rue Saksan’hanskovo, au 5 (mais peut-être au 3, moins bien entretenu…). Alors même qu’entre 1938 et 1945 Celan est loin d’y habiter continuellement, et pour cause, ce n’est pas sans raison que Jean-Pierre Lefebvre a intitulé le livre Poèmes de Czernowitz (non simplement Poèmes, comme le suggérait Celan lui-même), « en écrivant le nom de cette ville dans une graphie, sinon une prononciation, qui n’existent plus administrativement, mais dont la mémoire a persisté jusqu’à aujourd’hui grâce à l’œuvre »  : on ne peut arracher Celan de Czernowitz, de même que Celan n’a pu s’en arracher. Pourra-t-on le lire un jour indépendamment de l’histoire et de la géographie de sa terre, la Bucovine ? Située dans les immenses champs phlégréens de l’Europe, qui vont de la Baltique jusqu’à la mer Noire, la Bucovine est le « Pays des hêtres » (Buk, бук, hêtre en slave, Bukowina en polonais) mais c’est Buchenwald dans l’allemand natal de Celan – dans Buchenwald, le jeune Celan voulait entendre le Buch allemand « Pays des Livres » – étymologie que la suite rend amère. Aujourd’hui, c’est un nom qui résonne immédiatement (à tort du reste puisque le camp de Buchenwald n’est pas en Bucovine mais en Allemagne, à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Erfurt), mais Celan lui aussi dès l’après-guerre ne pouvait ignorer le noir jumeau de son pays natal.

Être intégrée en 1774 à l’Empire austro-hongrois sous le règne « éclairé » de Joseph II avait fait de Czernowitz une ville prospère, la capitale du Kronland (Terre de la Couronne). Cent cinquante ans plus tard, la Première Guerre mondiale rebat les cartes, au sens propre. « Europe des Césars ! Depuis que sous Bonaparte / Metternich pointa sa plume d’oie / À nos yeux pour la première fois / Change ta mystérieuse carte » (Mandelstam, La Pierre, 1920). Le traité de Saint-Germain-en-Laye (10 septembre 1919) attribue la Bucovine à la Roumanie, avec la Bessarabie, le Banat et la Transnistrie. Czernowitz devient Cernauti, de son nom moldave, le roumain d’usage en Transnistrie. Commence une roumanisation brutale.

Paul Celan Poèmes de Czernowitz (1938-1945)
« Pierres sur la mer », George Iso (1948) (Détail) © CC BY-SA 2.0/caminosov/Flickr

En 1919 déjà, tout est en place pour un volcanisme actif. Celan sera conçu six mois plus tard, et va vivre ses vingt premières années dans le début de la fin d’une Mitteleuropa rêvée, rêveuse. « Pourquoi j’écris ? dira plus tard Rose Ausländer, l’autre poète de Czernowitz – Peut-être parce que je suis venue au monde à Czernowitz [en 1901], parce que le monde y est venu à moi […] L’air était gorgé de contes et de légendes, on les absorbait en respirant […] Contradictions et rêves en commun : mystique juive et plaisir de la discussion rêverie slave volupté latine élégance française rire rabelaisien culture austro-allemande mode de vie oriental… »  Dans l’avant-guerre, sur presque 120 000 habitants, un gros tiers sont des juifs, un petit tiers des Allemands, un huitième est roumain, un dixième ukrainien, parlant le ruthène, une langue slavophone variante ancienne d’un ukrainien parlé en Moldavie. « Tous se comprennent », écrit Ausländer ; « Quatre langues s’accordent / dorlotent l’atmosphère… »

L’allemand est la langue de la population cultivée. Au fil du temps, Czernowitz devient, à l’est de la mythique Mitteleuropa, une bouillonnante capitale culturelle de la littérature allemande. Les Poèmes de Czernowitz sont infusés de cette culture. Jean-Pierre Lefebvre, éditeur de l’Anthologie bilingue de la poésie allemande (La Pléiade, 1993), en relève partout les réminiscences.

L’été 1940, au moment où Celan et Ruth se rencontrent, l’Europe entre en fusion, le Pays des hêtres est pris en étau. Le 28 juin, à la suite du Pacte de non-agression, Czernowitz tombe dans l’escarcelle soviétique. Le 2 juin 1941, opération Barbarossa, les milices  d’Antonescu, allié de l’Axe, reconquièrent la Bucovine, et en juillet 1941 installent leur terreur. Des dates qui recouvrent les massacres associés. Juin 1942, les parents de Celan sont arrêtés et déportés. En août, lui-même est interné dans des camps de travail forcé en Moldavie. Le 29 mars 1944, l’Armée rouge entre à Cernauti, le 23 août 1944 la ville, devenue Tchernovtzy (Черновцы), son nom russe, fait partie de la République socialiste soviétique d’Ukraine. Le printemps 1944 voit le retour de Celan dans sa ville. Il a déjà écrit la plupart des poèmes qui constituent ce livre, où se croisent les poèmes d’amour et les poèmes de la tragédie, presque tous écrits sous l’influence des poètes admirés. Celan prend plaisir, semble-t-il, à sa maîtrise de la prosodie. Les coups de hache des tragédies personnelles et communes n’ont pas encore fendu l’œuvre, « déchiré le réel » (Lefebvre). Le réel déchiré va rendre inhabitable la maestria des débuts, la faire « bégayer, seulement bégayer / toutoutoujours / bégayer  » (La rose de personne). L’art, Celan le saluera dans le célèbre Méridien (1960) comme une discipline formatrice : « Porte-toi, avec l’art, au plus serré de toi-même. Puis dégage-toi ». Le lecteur admirera la traduction, qui cherche l’écho de cette virtuosité, rythme et musicalité, dans la douceur et la légèreté, en évitant la rime – la rime, disait Akhmatova à Tchoukovskaïa, « pour un poète ce sont des ailes, pour un traducteur c’est du plomb ». Délicatesse qui laisse transparente la violence des poèmes dans la douceur de la prosodie.

« La mort est un maître d’Allemagne » (Fugue de mort) : l’admiration de Celan pour ses maîtres en poésie est fendue par la douleur :

Et supportes-tu, mère, ah, comme jadis chez nous,

le doux vers allemand, la rime douloureuse ?

(Proximité des tombes, 1944)

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C’est le dernier des cinq distiques – rimés – de Proximité des tombes. Mise en évidence ici de « la question qui ne le quittera plus : celle de la langue allemande et de ses séductions » (Lefebvre). Proximité des tombes est l’avant-dernier poème du Carnet en cuir (le dernier étant, comme il est naturel, un poème d’amour à sa destinatrice). C’est souligner par sa place l’importance que Celan lui donnait. Un autre poème, Hiver (1943 ou 1944), questionnait déjà la douceur du vers allemand :

Je suis resté le même dans les ténèbres :

le doux libère-t-il, le dur met-il à nu ?

N’émane plus pour moi de mes étoiles que le son déchiré

des cordes d’une harpe affreusement sonore…

Quant à Proximité des tombes, les notes précisent qu’il a été écrit en juillet 1944 durant un déplacement vers Kiev : Celan accompagnait avec l’Armée rouge un convoi de malades mentaux, probablement en tant qu’interprète. Le trajet, quelque 600 km, traverse la Transnistrie (la région entre Dniestr et Boug), et franchit le Boug méridional à Hubnyk. Sur la rive droite, juste avant la traversée, en face du village, s’arrêtaient pour un temps les convois de déportés, à l’endroit improbable dit Carriera di Piatra.

le lieu où ils se couchèrent

a un nom

il n’en a pas

(Strette)

Rappelons que, pour les déportés en Transnistrie, la formule « De l’autre côté du Boug » – la rive gauche sous contrôle allemand – signait la fin. Voici les trois premiers distiques de Proximité des tombes :

Mère, les eaux du Boug connaissent-elles encore

l’onde qui t’a infligé des blessures ?

Sait-il encore, le champ avec tous ses moulins,

comme ton cœur souffrait à voix basses tes anges ?

Plus aucun tremble, plus aucun saule, ne pourraient-ils

dissiper tes chagrins, t’offrir un réconfort ?

Paul Celan Poèmes de Czernowitz (1938-1945)
Paul Celan (Bucarest, 1947) © CC0/WikiCommons

Celan a donc cheminé en 1944 sur les mêmes rails que ses parents, comme tous les déportés de Czernowitz, dans cette zone des camps où disparurent, selon les historiens, peut-être plus de 200 000 des Juifs roumains exterminés : « Aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au massacre des Juifs » (Raul Hilberg). S’il avait voyagé en voiture, il aurait même pu emprunter la route E 50, la Transversale IV dont les déportés « confiés » à l’Organisation Todt, devaient élargir le tronçon entre Haïssyn et Ouman. La route, dans la forêt, passe à peine à un kilomètre au sud du camp de Mikhailovka, où sont vraisemblablement morts ses parents, en tout cas sa mère durant l’hiver 1942-1943 d’une balle dans la nuque (le plomb – genaü – de la Fugue de mort). Leo Antschel, son père, était peut-être, quant à lui, mort avant d’arriver à Mikhaïlovka, en 1942, du typhus, endémique dans les camps. Peut-être à Ladijin, un des camps « de l’autre côté du Boug ». Flocons noirs, un poème quasi narratif, semble faire référence à la lettre de sa mère qui lui annonça la mort de Leo :

De la neige est tombée, sans lumière. Ça fait déjà

une lune ou deux que l’automne sous la bure du moine

à moi aussi est venue porter un message, une feuille des talus d’Ukraine :

« Songe qu’ici il fait hiver aussi, pour la millième fois maintenant

dans le pays où coule plus vaste fleuve :

sang céleste de Jacob, béni par les haches…

[…]                                   Enfant, ah un tissu

pour m’y rouler, quand ça rutilera de casques,

quand le bloc de glace rosissante éclatera, quand poudroieront en neige

les ossements de ton père, et que sous les sabots crissera broyée

la chanson du cèdre…

Un tissu, rien qu’un bout mais étroit, pour que j’y garde,

maintenant qu’à pleurer tu apprends, à mon côté

l’étroitesse du monde qui jamais, mon enfant, ne verdira pour le tien ! »

Ô mère, ça m’a saigné, l’automne, ça m’a brûlé, la neige :

mon cœur je l’ai cherché, pour qu’il pleure, j’ai trouvé le souffle, ah celui de

l’été,

il est  comme toi.

La larme m’est venue. J’ai tissé ce mouchoir.

Celan avait clos Fleurs, pénultième section du Carnet, par les quatre quatrains titrés Hiver, dont un est cité plus haut, écrits selon Ruth Kraft au camp de Tabaresti pendant l’hiver 1942-1943.

La neige tombe, mère, maintenant sur l’Ukraine…

Couronne du sauveur en mille grains de chagrin…

De mes larmes d’ici aucune ne t’atteint.

Des signes de jadis, un seul, fier et muet..

Nous mourons déjà : que ne dors-tu baraque ? Ce vent

hante l’espace aussi comme un spectre effaré…

Sont-ils donc bien ceux-là qui gèlent dans le machefer :

les cœurs des étendards, les bras des candélabres ?

Je suis resté le même dans les ténèbres :

le doux libère-t-il, le dur met-il à nu ?

N’émane plus pour moi de mes étoiles que le son déchiré

des cordes d’une harpe affreusement sonore…

Parfois une heure de rose s’y suspend un instant.

Qui s’éteint. Une… toujours une…

Que serait-ce, mère : croissance ou bien blessure –

si je sombrais moi aussi dans les neiges d’Ukraine ?

La neige, ici encore : les si beaux et si douloureux poèmes ci-dessus, et d’autres occurrences, éclairent  « tout ce que la neige et la blancheur désignent et irradient de sens pour Celan depuis l’hiver 1942-1943 » (Lefebvre). Pas seulement la neige : ces poèmes limpides sourcent bien des leitmotiv de l’œuvre, l’étoile, la botanique, les constellations (le Sagittaire sous laquelle il est né), et aussi le motif de la cruche comme métaphore du réceptacle où dorment les poèmes –  peut-être pas seulement eux.

Passées au tamis de mon âme, dix-sept cruches sont remplies maintenant… (Le seuil du rêve, 1944) Jean-Pierre Lefebvre précise qu’il s’agit des dix-sept poèmes du Sable des urnes, que Celan préparait alors. La sémantique en français rapproche la cruche de l’urne. Je ne sais si la connotation existe en allemand.


Les citations de Rose Ausländer sont tirées de « Écrire, c’était vivre, survivre ». Chronique du ghetto de Czernowitz et de la déportation en Transnistrie. 1941-1944, Fario, 2012. Vient de paraître aux éditions La Barque une anthologie de Rose Ausländer, Le rêve a les yeux ouverts.