Sur la route de Magadan

La publication en français de l’intégralité des Palimpsestes de Vasyl Stus constitue un événement poétique, politique et littéraire majeur. Mort au goulag en 1985, Stus est l’un des principaux témoins de la renaissance culturelle de l’Ukraine dans la seconde moitié du vingtième siècle, de sa répression, mais aussi de la force de son message jusqu’à nos jours.

Vasyl Stus | Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag. Trad. de l’ukrainien, préfacé et commenté par Georges Nivat. Noir sur Blanc, 608 p., 28 €

C’est un volume dans lequel il faut entrer tête baissée, en ne s’appuyant que sur les coordonnées fournies à bord, et d’où l’on sort à chaque page émerveillé. Éblouissement. Quelle que soit la connaissance que l’on ait de la destinée de Vasyl Stus, plonger dans ces Palimpsestes est une épreuve étrangement apaisante. Des centaines de poèmes isolés sur des pages blanches, disposition que le traducteur a exigée afin que la poésie « respire », et permette aussi au lecteur de prolonger la réflexion. On partage ainsi le sentiment unique de fouiller dans un imposant manuscrit qui aurait été oublié, le plaisir de la découverte en étant renforcé. Le terme de palimpseste accentue le caractère aléatoire de cette vaste production poétique, fruit de la relégation du poète.

Avant les interminables procès, se déroulent les instructions : Stus écrit plus de cent cinquante poèmes pendant les neuf mois d’instruction, tous confisqués. L’œuvre de Vasyl Stus est considérée comme perdue aux trois-quarts. Des palimpsestes posés les uns sur les autres, des poèmes libres, libres comme leur auteur.

Les « Palimpsestes » sont comme un journal de bord poétique de cet homme né en 1938, qui passa la majeure partie de son enfance dans le Donbass, et meurt en déportation en 1985, à 47 ans, après une nouvelle grève de la faim : ses geôliers lui avaient interdit de joindre des vers à sa correspondance. L’espace d’une vie brève mais d’une seule pièce, liée aux oppositions artistiques et politiques de l’Ukraine des années 1960-1970, à ceux que l’on appellera les « soixantards » et qui marqueront dans tous les domaines de l’art et de la politique l’originalité de la place de l’Ukraine.

Très tôt, Stus est mêlé à ce groupe. Un premier scandale éclate à l’automne 1965 lors de la projection du film de Paradjanov Les chevaux de feu. Plusieurs personnalités prennent la parole pour dénoncer publiquement les arrestations qui se sont multipliées dans les milieux intellectuels et artistiques. Stus est là, il a 27 ans, et se joint à eux. Il sera exclu de l’Institut de littérature de Kyiv.

Après la publication de son premier recueil, Arbres d’hiver, en 1970, Stus est incarcéré puis condamné à cinq ans de bagne : ni la forme ni le fond ne sont acceptables. Au bagne de Mordovie, il retrouve V. Tchornovyl, journaliste et défenseur des droits de l’homme, qui jouera un rôle important dans l’évolution de l’Ukraine vers l’indépendance. Hasard de rencontres et détermination propre, le poète pressent très tôt ce qu’il nomme un destin. « Sans s’annoncer, s’est emparé de nous / Un assassin, inattendu fatum. / Maintenant, je le sais : vie ou mort – c’est égal », écrit-il au début des Palimpsestes.  

Accusé d’« agitation et propagande antisoviétiques », la vie du poète deviendra une suite d’allers-retours sur le chemin du goulag. Il est dorénavant un « récidiviste », terme accusatoire qui englobe tous les autres. En 1972, il est condamné à cinq ans de camp et deux ans d’exil à Magadan. Mais l’écriture, elle, ne s’interrompt jamais.

Vasyl Stus (1972) © CC0/WikiCommons

Lors de son retour à Kyiv en 1980, il rejoint le Groupe ukrainien d’Helsinki pour la défense des droits de l’homme et des libertés. S’ensuit une nouvelle arrestation, il est condamné cette fois à dix ans de camp et cinq ans d’exil. Ironie de l’histoire, son avocat commis d’office est Viktor Medvedtchouk, qui soutient la version accusatoire du KGB plutôt que de le défendre. Quarante ans plus tard, en 2022, dans un ultime clin d’œil, le même Medvedtchouk, après une vie au service de Moscou, sera pressenti par Vladimir Poutine pour régner sur l’Ukraine, dans le cas où l’invasion atteindrait son but. « L’affaire Stus » résonne jusqu’aux temps présents.

En dépit de sa relégation, le poète ne cesse de dialoguer avec ses souvenirs, ses rêves ou les grandes figures de l’histoire du pays. La route de Magadan, cette distance à la fois bornée et interminable, lui donne la mesure d’une autre liberté. Ce n’est pas le tragique qui ressort de ces centaines de poèmes. La mort devient la métaphore de ce que la vie n’est pas. « Jamais je ne serai un esclave ! / Mon âme n’a que mépris pour les prisons. / Mourir est une joie, le monde rend aveugle. »

S’il s’interroge sur l’acharnement du destin, Stus décrypte le sens de cette lutte, nous convie à en déchiffrer jour après jour les messages et prodigue même quelques conseils à son usage. « Ta rage hérissée, prends-la bien avec toi, / Et bénis l’immense Libre Arbitre / De ces désespoirs et de ces voix sans voix. »

Au royaume des morts-vivants, qui serait le plus mort ? Stus établit un dialogue intime en échangeant les termes et les places : « Tu es qui ? mort ou vif ? ou bien / Vif-et-mort, dans un tête-à-tête ».  

Sur la route, le poète hume au passage les changements de saison, la végétation, les senteurs. « Sur la Kolyma ça embaume le thym, / La menthe amère et aussi l’ortie. » Jusqu’au moment où le nom du pays surgit dans le paysage. « Dans la Kolyma gelée l’obier / Se met à fleurir de larmes rousses. / Et cathédrale sonore, le mot Ukraine, / Sur le mur de prison s’est inscrit. »

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Le chemin de Magadan est aussi celui du retour vers l’Ukraine et sa renaissance toujours entravée : Renaissance fusillée des années 1920-1930, Grande Famine de 1933, persécutions de ces « soixantards » auxquels de nombreux poèmes sont dédiés. Stus fustige ceux qui barrent « le chemin à la muse ukrainienne », cherchant à recréer un « monde parallèle », un « monde-ersatz », « la pose de prothèse sur la réalité ukrainienne ». Il rend hommage aux grandes figures de la renaissance des années 1930, comme l’écrivain Panko Koulich, le poète Mykola Zverov, ou le polémiste Mikola Khvyliovy dont fut discuté dans le « débat littéraire » de l’époque, un article intitulé : « Ukraine ou petite Russie ? ». Quant à Pavlo Tytchyna, incarnation du modernisme ukrainien, critiqué pour « nationalisme bourgeois », il cédera aux injonctions staliniennes et deviendra un écrivain officiel.

Stus s’adresse aux grandes figures de la culture du passé, à ceux qui « nourrissaient la flamme de la renaissance ukrainienne » et qui l’ont précédé sur cette route. « Encore une petite heure, je vous en prie, / Le temps que ma douleur s’épanouisse. / Qu’à moi viennent Lessia Oukraïnka, / Ivan Franko, Taras et Skovoroda. »

La route du goulag le rapproche de Taras Chevtchenko, déporté sous l’Empire russe pour avoir rejoint une confrérie plus libérale, celle de Cyrille et Méthode, et à qui il avait été interdit d’écrire et de dessiner. L’errance, n’est-ce pas aussi celle de Skovoroda, philosophe nomade, dont Stus imagine avoir reçu un poème lui adressant cette question : « qui vas-tu devenir -/ philosophe ou le berger d’un troupeau ? ».

« Ô mon pays ! s’exclame le poète. Tu es comme une dot de mort dans nos têtes. »

Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag, Vasyl Stus
Des prisonniers politiques lithuaniens à Magadan (1955) © CC-BY-4.0/Kaunas 9th Fort Museum via Europeana/WikiCommons

Dans des pages en prose, Vasyl Stus revient sur les événements de mars 1917 à Kyiv, ce « pré-printemps », six mois avant l’Octobre 1917 de Moscou. « À Kyiv eut lieu la révolution du pouvoir », précise Stus, un mouvement qui serait plutôt une « renaissance ». Le « Mars ukrainien » est de nature « plus littéraire qu’historique ».

La traduction est un exercice littéraire que Stus pratique aussi continûment que l’écriture. Goethe, Rilke, Pasternak, Baudelaire, beaucoup se sont perdus sur la « route ». Dans ses dernières lettres, il raconte qu’il étudie la langue anglaise et regrette de ne pouvoir y consacrer davantage de temps.

Georges Nivat, grand spécialiste de la langue et de la littérature russes, se met à l’ukrainien et rencontre en Stus une sorte de frère cadet. « Je suis tombé amoureux de la grammaire ukrainienne, déclare-t-il [1]. Elle est plus proche du grec ancien que le russe. » Il fait suivre sa traduction des « Palimpsestes » d’un « envoi du traducteur » et avoue souhaiter voir Stus entrer au panthéon des grands poètes européens.

Vasyl Stus meurt sans presque avoir été publié dans son pays. Sa gloire viendra tardivement, aussi par les traductions.

Au moment où se multiplient les publications et traductions de l’ukrainien, la révélation que constitue Palimpsestes offre une autre dimension à la lutte en cours, poétique, philosophique et politique : le sacrifice d’une nation pour sa survie, une lutte existentielle, disent les médias à longueur d’antenne. Alors lisez Stus, là se trouve le secret de l’inébranlable force de l’Ukraine.


[1] Le Temps, 14 mars 2026.

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