Traits d’union poétiques

La brutalité du monde avec ses images de ruines, les  « changements de paradigme » qui inversent les valeurs, les « fake news » qui prolifèrent, l’augmentation des tarifs qui restreint la circulation des livres, ne créent pas une situation favorable à la poésie. Pourtant, elle continue d’exister un peu partout, avec son attention pour les événements de langage ou ses focales sur l’intime.

Michèle Finck | L’arrière-silence. Arfuyen, 224 p., 18€

Avec Michèle Finck, la musique n’est jamais loin. Il y a d’abord ce piano noir qui vient du grand-père et sur lequel elle a appris à jouer durant son enfance. Ce n’est pas seulement un instrument mais un corps vivant avec lequel elle entretient une relation d’amour charnel, Éros et Thanatos mêlés quand elle soulève le couvercle sur l’antre mystérieux – à la fois boîte de Pandore sans le côté maléfique, et ossuaire familial – où bat un cœur, celui de ses ancêtres et quelque chose qui vient de l’origine du monde. Dans des circonstances qu’elle raconte avec minutie, ce piano va être vandalisé par son amant, rendu presque inutilisable, ce qu’elle ressentira comme un viol de son « intimité sacrée » avec l’instrument, tuant en elle son désir de devenir pianiste. De ce « sacrifice », Michèle Finck naîtra véritablement à la poésie.

Comme souvent chez cette auteure, l’autobiographie, poignante, est très présente. On ne sera pas étonné de voir apparaître, dès le premier mouvement, la figure du père écrivain, retranché derrière son « mur de silence », et autres « muets » qui ont enveloppé son enfance. De cette expérience, elle a tiré une « leçon de silence » propice à l’authenticité de la parole, entre audible et inaudible, loin de toute « virtuosité verbale ». De même qu’il y a « les silences entre les notes », il y a des silences entre les mots qui résonnent dans l’écriture de Michèle Finck en une sorte de rumeur, celle du chant du monde, avec en arrière-plan, seulement pressentis, les vocables germaniques et alsaciens de sa famille, et quelques autres, qui font que ses « poèmes sont ventriloques », dit-elle. L’arrière-silence, qui vient des origines, elle le recherche aussi dans la musique, la peinture, la danse, le cinéma, dans des paysages dont ceux de Bretagne et même chez les « sans nom » que l’on croise dans la misère des grandes villes ou qui hantent la mémoire collective et nous rappellent les horreurs de la guerre. Alain Roussel

Bruno Grégoire | Et amarres invisibles. Tarabuste, 120 p., 15€

Délaissant de longtemps les amples poèmes issus des grands voyages (Sahara, Comores, Mexique…), Bruno Grégoire noue et dénoue à présent l’écheveau de ces objets finement façonnés que sont ses « traits d’union » bâtis à chaux et à sable — sans obéir, donc, à un canon syntaxique contraignant. L’édification des derniers livres (quatre déjà, ainsi sous-titrés) ressort plutôt d’une manière de journal intime prosodique, sorte de keepsake dont l’imagerie serait strictement lexicale : « Sente argentée sur la mer, / de l’horizon au rebord de la fenêtre: / pleine lune / ou nuit sans étoiles ? ». Aussi bien des choses vues, en Asie par exemple : « Ignorant passé comme futur, / motocyclistes au Laos, roulant / rétroviseurs orientés / vers le ciel —» Ou des pensées qui vous visitent sans crier gare : « Etat des lieux : / l’un dans l’autre, soit / Dieu a raté son coup, soit / l’Homme n’a pas fait mieux. ».

Ce qui fait trait d’union (autant que l’on puisse interpréter ce mot qui, justement, n’en comporte pas !) paraît au fil de la lecture le signe des accordailles du poète avec le monde, le couplage des sensations et de leur transmission par l’écriture (là, la patte du poète se risque !), et, pourquoi pas ?, la coalition de l’instantané (Bruno Grégoire est aussi photographe) et du long temps de la chose écrite (si peu d’actualité…) — ce qu’André Frénaud nomme « passage de la visitation ». On aurait garde d’oublier l’ironie légère, ferme, efficace qui cimente ces poèmes et leur confère une tonalité toute particulière et une expressivité qui ne l’est pas moins !  « Poète ? / À jamais sur ses gardes, / mais sans ennemi / clairement identifié. » François Boddaert

Michèle Finck, L’arrière-silence, éditions Arfuyen, 224 p., 18€, Bruno Grégoire : Et amarres invisibles, Olivier Gallon - Phrase entendue dans un rêve, YarYna Chornohuz, C'est ainsi que nous demeurons libres, Karine Miermont, Les instants les merles, photographies de Bernard Plossu,  Mohamed El Amraoui – Migration -La rumeur libre Le blog des Découvreurs
« Qu’est ce qu’un poème ? » © Hélène Perret

Olivier Gallon | Phrase entendue dans un rêve. coédition La Barque-La Nerthe, 80 p., 17€

On connaît Olivier Gallon comme l’animateur exigeant des éditions La Barque, mais il ne faut pas oublier qu’il est aussi un essayiste et un poète, trop rare, hélas. En 2022, déjà à l’enseigne de la Nerthe, il nous livrait une réflexion très dense consacrée à Lee Kyung-hae, ce syndicaliste paysan de Corée du Sud qui, très significativement, se suicida lors d’une conférence de l’OMC, au Mexique en 2003. Voici qu’aujourd’hui il signe un ouvrage fort différent, de proses et de poèmes, prenant source dans l’écoute du silence et de l’ombre. Là d’où paraît sortir la vague lumière qui nous éclaire encore et nous donne un peu de notre verticalité.

Un rêve, ou comme un rêve, une voiture arrêtée loin de tout, sur une ancienne piste, avec la présence improbable d’un vieil homme accompagné d’un chien. Il est assis sur un rocher près d’une rivière, son fidèle animal à ses côtés. Image de sérénité troublée. On pense à une scène de Stalker. Inutile cependant de confier ce tableau imaginaire à quelque interprète de cabinet (assez déliré !), il tient tout seul. La page est brûlante d’une présence inconnue autant qu’indéniable…

Dans une langue étrangère, hors frontière, quelqu’un demande notre nom. Nous ne comprenons pas, mais nous devinons la question. Occasion d’inventer une réponse. Peut-être n’est-il de « vérité dicible » qu’officielle ou convenue. « Chaque nom ne se dit pas. / Seul ainsi chacun se manifeste. »

C’est de ce genre de suspens que traite Phrase entendue dans un rêve, entre l’intrigue existentielle et le soupçon de la présence. Comme s’il s’agissait de ne pas dévoiler un secret que tout le monde connaît sans le savoir, et qu’il ne faut cependant pas trahir. Le langage ne peut que camoufler ce qu’il est censé désigner, c’est là son paradoxe et sa vertu. Et c’est pourquoi aussi : « La main sur la vitre est une caresse privée. » Jean-Claude Leroy

Yaryna Chornohuz | C’est ainsi que nous demeurons libres. Le Tripode, 110 p., 16 €

Yaryna Chornohuz, née à Kiev en 1995, écrit sa poésie dans l’étau de la guerre : une guerre vécue, non pas décrite par ce travail qui dit simultanément la vulnérabilité de l’homme et sa résistance à l’inhumain. Citadine et diplômée en littérature, elle s’engage dès 2019 comme paramédicale dans la zone du Donbass. La terre y atteste le réel : « cachée sous les fondations des bâtiments universitaires / tassée sous les blocs de ciment carrés / imperceptible sous les semelles d’une paire de Richelieu neuve […] obstinée comme une langue qui, une fois la rime perdue / traque désormais le sens / mais, contrairement à la langue / la terre ne traque rien […] elle absorbe et dissimule sans un mot le sang de ceux qu’on a aimés et perdus. »

Désormais dans une unité active, chaque retour du front se fait mémoire : « Je mets les vêtements de celui qui n’est plus là… qu’il portait quand il se reposait après la garde … ces vêtements souffrent de solitude même quand je les porte / chaque fois c’est comme s’ils s’épuisaient sur mon corps. » Au compagnon, tué au front en 2022, répond l’innocence fragile d’une petite fille en rose : « dans les plis des routes fissurées / … se termine la route rénovée / … mais la vie, elle, ne se termine pas / … la petite fille pousse son vélo sur la route de Pivnitchné … / et ses vêtements roses semblent plus hardis / que le camouflage / plus dangereux qu’une mine laissée par une bombe à sous- munitions. »

Et le poème conclut : « combien de vous sont tombés dans le silence du monde ? / la trivialité de la guerre est comme le grincement / de balançoires dans les cours- caponnières. » Saisissante proximité avec Mandelstam, avec Celan : l’enfance comme étoile au cœur de la catastrophe, signe de l’humain plus fort que l’inhumain, et la fidélité aux morts, aux vivants et à la tâche de vivre. Le poème, enfin, comme invention d’un langage non asservi. « C’est ainsi que nous demeurons libres. » Jean-Marie Perret

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Karine Miermont | Les instants les merles. Photographies de Bernard Plossu. L’Atelier contemporain, 160 p., 20 €

Les instants les merles s’ouvre sur un silence, celui qui s’entendit (s’étendit…) le seize novembre deux mille quinze à midi, jour d’hommage aux victimes des attentats que l’on sait : « cloche qui sonne, sirène au loin / bruit de la plume du stylo qui gratte le papier tout en déposant / l’encre / cris des mouettes / son strident du réfrigérateur ». Il donne la clef de tous les autres poèmes du livre de Karine Miermont, les frêles images du monde alentour qu’elle recueille patiemment, non moins qu’élégamment, les faits et gestes que l’on remarque à peine (« Dans le métro une femme / sort un petit ouvrage cahier ou livre / ferme les yeux, fait tourner la chose / haut bas haut bas »), bruits du quotidien, lumière du soir, à Paris ou ailleurs (« Vite, quelques minutes / et le bleu du ciel s’éteint »), et, bien sûr, les oiseaux éponymes qui traversent l’espace-temps de la page. Ici « La trille des merles le soir / entre chien et loup / bientôt la nuit mais pas encore / l’un sur l’antenne de l’immeuble voisin / l’autre depuis l’angle du toit en face / un autre encore plus loin sur une branche »), là, le merle qui « s’installe sur une branche du prunus / à nouveau regarde comme s’il tenait compagnie / j’émets un son sec formé au fond droit de ma bouche / tac tac tac / je parle le merle avec le merle ».

Chaque poème est comme un havre de paix, un endroit où se croisent les regards, s’observent les gestes, se lovent les corps, fussent-ils les plus infimes des corpuscules, sans que jamais la vie ne s’arrête : « Des dizaines de fois au fil des ans / capturer l’image du ciel / en nuages au-dessus / de l’océan »).  Se dessine alors une « mappemerle », selon le joli mot de la poète, une carte qui sécrète son propre univers, fait de tous les oiseaux de la terre : « Chardonnerets élégants Pinsons des arbres / Bergeronnettes grises Linottes mélodieuses / Tarins des aulnes Pipits farlouses » et tant d’autres noms majuscules. Peu importe le nombre, leur ombre, il faut simplement « un jour d’octobre être là / les voir les regarder les écouter / se poser se disperser se rassembler / voler vivre ».

À l’autre bout du silence, un autre silence, non moins éloquent : celui des photographies de Bernard Plossu, images vaporeuses qui éclosent comme autant de fleurs fragiles au milieu d’un chant de poèmes, instants qui fondent comme neige au soleil : « Ici soudain le bruit se tait, aspiré, en allé / sas sonore espace de presque silence / temps arrêté ». Roger-Yves Roche

Michèle Finck, L’arrière-silence, éditions Arfuyen, 224 p., 18€, Bruno Grégoire : Et amarres invisibles, Olivier Gallon - Phrase entendue dans un rêve, YarYna Chornohuz, C'est ainsi que nous demeurons libres, Karine Miermont, Les instants les merles, photographies de Bernard Plossu,  Mohamed El Amraoui – Migration -La rumeur libre Le blog des Découvreurs
« Les instants les merles », de Karine Miermont © Bernard Plossu/L’Atelier contemporain

Mohamed El Amraoui | Migration. La rumeur libre, 120 p., 16 €

On ne sait pas toujours pourquoi un texte poétique nous touche, nous retient. Dans le recueil Migration de Mohamed El Amraoui, c’est sans doute parce que l’on reçoit un coup de poing en plein cœur et qu’on entend une juste voix d’écriture, une voix qui nous parle en direct, de bien loin et d’ailleurs. On lit l’opaque, l’oppressant, la dureté de la migration, on réapprend qu’elle signifie aussi changer, se changer, que les personnes deviennent de vagues silhouettes noires, dans le brouillard, l’incertitude, qu’elles ont tout quitté pour un ailleurs, « et ça s’appelle Pas le choix/ L’ailleurs ». On lit le chemin de ces êtres réduits, niés, violentés, victimes d’effacement « dans la béance du néant » , « le désir de partir / est alourdi du lointain / derrière nous. »

Nous suivons leur long, douloureux et dangereux chemin d’exil, nous nous heurtons comme eux à l’imminence de l’abîme. Une syntaxe particulière (emploi de structures négatives incomplètes, emploi de « ça » et « on », pas toujours de déterminants), donne à ressentir d’autant la perte de soi et de son identité. Le récit de la mort en chemin, de la peur, de la violence ajoutée à la violence, nous inspire un sentiment de fraternité, de miroir. L’auteur écrit ici en poète du mouvement, de la marche forcée et de la perte, il redonne un contour, une parole à ces migrants, quelque chose qui élève, une voix qui veut résister à l’hécatombe, pour « parvenir quand même ». Il écrit aussi l’espoir. En trois parties qui se font écho, l’auteur ne se contente pas de décrire le statut de victime du migrant, il nous donne à voir une situation qui nous interpelle profondément (le désert – la mer – les limbes). Et si un sentiment de culpabilité nous arrive, c’est de prendre conscience que « nous portons les mêmes noms / les mêmes mers accidentées » . Un recueil qu’on qualifierait bien de « livre-diapason ». Marie-Pierre Stevant-Lautier

| Le blog des Découvreurs.

Lançant en 1998 l’aventure des Découvreurs, Georges Guillain a ouvert de nouveaux horizons à des générations de lecteurs. Son projet a tout d’une utopie humaniste : faire « lire, découvrir, des œuvres ignorées des circuits médiatiques » afin de permettre à tous de « ne pas se voir dicter ses goûts, ses pensées, sa vie, par les puissances matérielles qui tendent à régir le plus grand nombre. » Et force est de constater qu’il l’a merveilleusement réalisée : son blog compte à ce jour 900 articles pour un nombre de vues total de plus de 930 000. Parallèlement, il aura mis à disposition plus de 200 dossiers contenant des présentations détaillées accompagnées de longs extraits dialoguant avec des représentations picturales. Ajoutons à cela ses Cahiers de Partages et les Dossiers réalisés pour le Prix des Découvreurs (150 poètes sélectionnés entre 1998 et 2024). Une somme : des milliers de pages de poètes vivants ! Et un partage actif : 500 à 600 et jusqu’à 1000 visiteurs par jour !

Humaniste, ce projet surtout le demeure par la conception de la poésie qu’il défend, « restitu(ant) au langage un peu de sa forme et de sa force primitives » pour « artistiquement se colleter en vivant, au vivant » : « on n’écrit pas pour faire joli. On écrit pour voir clair. Plus clair. » Par l’exigence de sa posture critique, d’une profonde acuité, d’une bouleversante finesse, d’une absolue sincérité. Toujours assumant sa sensibilité de Sujet, l’ambition de ses choix, son ouverture aux « diverses formes prises par les écritures actuelles ». Par son érudition, la précision de ses analyses et le dialogue qu’il entretient entre la poésie et la théorie littéraire, l’histoire, les sciences humaines et sociales, les autres genres littéraires et les autres mediums artistiques, en particulier la peinture. Par la générosité enfin d’un geste dédié à ses pairs mais par  la force aussi de sa propre voix de poète, à qui je souhaite laisser les derniers mots : « marchant nous n’usons pas la terre ne fatiguons ni l’air ni le soleil l’espace où nous entrons ne le déplaçons pas mais sommes à cet instant parcelle aussi du feu caillou roulant du sol puis atteint le sommet grande paroi de souffle ailes planant glissant tout ensemble marchant ». François Coudray.