Les inventions infinies de Khlebnikov

Velimir Khlebnikov (1885-1922) est l’un des poètes russes les plus inventifs et les plus mal connus du début du vingtième siècle. On peut découvrir ou redécouvrir aux éditions La Barque un choix de Poèmes qui impose une œuvre énigmatique et météorique.

Velimir Khlebnikov | Poèmes. 1908-1922. Trad. du russe par Christian Mouze. La Barque, 112 p., 22 €

Il aura écrit toute son œuvre en une dizaine d’année, à Saint-Pétersbourg, où il fonde le mouvement futuriste russe en compagnie de son ami ukrainien David Bourliouk – dont il tracera un portrait éblouissant – et mourra en 1922, à l’âge de trente-six ans, au retour d’une épuisante expédition en Perse dans les bagages de l’Armée rouge. Le classer comme « futuriste », par conséquent l’englober dans ce mouvement d’avant-garde qui, parmi d’autres révolutions esthétiques, affecta l’Europe à la veille de la Première Guerre mondiale, demande aussitôt à être nuancé puisque, au lendemain même de la visite de Marinetti à Moscou, en 1914, les « futuristes » russes prirent conscience de la spécificité « slave » de leur mouvement. Khlebnikov marque la distinction en inventant le mot « futurien ».

Ce ne sera assurément pas la seule invention du poète, qu’Anna Akhmatova, sa contemporaine, qualifia de « novateur par excellence ». Dans « Une gifle au goût du public », Khlebnikov invoque le droit du poète « à agrandir le volume du vocabulaire existant par des mots arbitraires et dérivés ». Quelques-uns de ses poèmes sont en ce sens d’absolues réussites. Le plus fréquemment cité – le retranscrire une nouvelle fois confirme non seulement sa totale originalité mais encore la pertinence de son legs jusqu’à un certain Henri Michaux – est Conjuration par le rire (Poèmes courts, 1910).

Ô, ériez, rieurs !

Ô, irriez, rieurs !

Ceux qui rient de rires, ceux qui rièssent rialement

Ô, irriez riesquement !

Ô, des diriations surriresques, le rire des riesques rieurs !

Ô, éris-toi diriresquement, rire des rieurs surriresques !

Rillasserie, rillasserie

Déris, surris, rirolets, rirolets,

Rirots, rirots !

Ô, ériez, rieurs !

Ô, irriez, rieurs ! (Zanguezi & autres poèmes, Flammarion, 1996)

Ce poème de jeunesse (Khlebnikov a vingt-trois ans) est la toute première manifestation de l’incomparable inventivité linguistique du jeune poète, lequel se livrera bientôt à une réflexion théorique mêlant mathématique et algèbre à des considérations sur les lois du temps. On pense à une expansion du souhait formulé par Rimbaud de trouver une « langue de l’âme pour l’âme » (lettre à Paul Demeny, 1871), à ceci près que Khlebnikov n’en reste pas au niveau du souhait mais se met à la tâche, posant les fondements du zaoum, langue d’au-delà de l’esprit ou transmentale, qui atteindra son épanouissement dans Zanguezi (1920-1922), composé de vingt et un Plans construits sur « une architecture de vocables ». Témoin ce Plan IX :

Hauraison

Obraison

Erraison

Paraison

Connaisson du moi

et de ceux que je connais pas

Moraison

Carraison

Laraison

Haraison

Dzon ! Dzon !

Din ! Din !

Dan ! Dan (Zanguezi & autres poèmes, Flammarion, 1996)

VELIMIR KHLEBNIKOV,
« Velimir Khlebnikov », Mikhail Larionovp (1910) © CC0/WikiCommons

Là où Khlebnikov le « futurien » dépasse de très loin la stature du simple poète expérimental, cependant, c’est en ce que ses explorations linguistiques de la langue russe touchent au plus profond des récits mythologiques propres aux peuples slaves. De là son goût pour d’intarissablement longs poèmes où la structure narrative le cède à des images surprenantes d’originalité, comme issues d’une réserve surréaliste d’avant le surréalisme même. Tout aussi fréquemment qu’il s’étire en longueur, le poème de Khlebnikov a par ailleurs le sens de la brièveté, quatre ou cinq vers au maximum. Bref, l’amplitude technique du poète est impressionnante.

Russie, toute baiser dans le froid !

Tes chemins nocturnes bleuissent.

Tes lèvres jointes par l’éclair

Bleuissent aussi avec lui,

Et la nuit la foudre peut s’envoler

Des caresses mêmes des lèvres.

Sans connaissance, elle parcourt

Les pelisses d’un seul bond,

Alors la nuit étincelle,

Intelligente et sombre. (Velimir Khlebnikov, Poèmes. 1908-1922, La Barque)

On nous fera sans doute remarquer à ce stade que, si brève qu’ait été la carrière du poète, elle aura quand même coïncidé avec ce bouleversement majeur que fut la révolution d’Octobre 1917. Autrement dit, quelle fut la répercussion de ces années-là sur le poète ? Si l’on se réfère au bref poème précédent, on note une certaine ambiguïté. Capable de caresses ou d’éclairs de foudre, la « mère » Russie n’est pas des plus fiables. Certes, la Révolution aura apporté la liberté mais un autre poème sur Moscou, qui date de 1921, résonne de façon prémonitoire à nos propres oreilles, cent ans plus tard.

Moscou qui es-tu ?

Charmeuse ou bien charmée ?

Tu ferres la liberté

Ou bien serais-tu enchaînée ?

Quelle pensée plisse ton front ?

Conspiratrice universelle ?

Peut-être fenêtre radieuse

Déjà même en un autre temps,

Ou bien une chatte mal ou trop avisée :

La science règle son crucifiement

Sous les rasoirs bien affilés

Des sages savants:

Se penchent-ils sur leurs vieux livres

À même les bureaux, parmi

La tourbe d’étudiants disciples ?

Toi, fille d’autres siècles

Et baril de poudre

Au milieu de tes chaînes

Rompues et en éclats. (Velimir Khlebnikov, Poèmes. 1908-1922, La Barque)

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On notera qu’à la veille de sa mort Khlebnikov avait pris le chemin du retour vers sa famille et la région de l’Astrakhan où elle était établie, sans pouvoir finalement la rejoindre. C’est là qu’en 1919 avait éclaté une révolte de milliers d’ouvriers contre le pouvoir bolchevik, lequel les avait férocement réprimés et noyés dans la Volga.

La Russie a libéré des multitudes

Quelle aubaine ! Longtemps on va s’en souvenir !

Mais j’ai dû me séparer de ma chemise

… Nu, me suis tenu près de la mer.

Je donne liberté

Aux foules du hâle. (Velimir Khlebnikov, Poèmes. 1908-1922, La Barque)

Le mince recueil publié par les éditions La Barque, une soixantaine de pages en traduction, est certes bienvenu en ce qu’il offre une édition bilingue, le poème russe étant rejeté à la fin du livre. Les poèmes sont traduits très clairement par notre collègue d’EaN Christian Mouze. Nous nous devons toutefois de recommander à l’éditeur de doter ses livres futurs d’un minimum d’appareil critique. Pour ce qui est de Khlebnikov, il a presque disparu de notre horizon, faute d’une réimpression de l’ouvrage paru aux éditions Flammarion en 1996 (Zanguezi, traduit et préfacé par Jean-Claude Lanne) et à cause de la quasi-inaccessibilité du livre de 1 143 pages Œuvres. 1919-1922, traduit par Yvan Mignot aux éditions Verdier (2018). D’autre part, le « moment linguistique » en poésie française est presque déjà une histoire du passé. C’est d’une édition complète qu’on aurait besoin. Y a-t-il encore quelques poètes russisants dans la salle ?