Isabelle Garron présente son livre, le poème tangent, une geste, comme ayant été composé à la suite d’entretiens menés auprès de dix-sept artistes visuelles (elle n’écrit pas « de plasticiennes »). Ces dernières font partie d’un groupe, « la tangente », constitué lors des évènements de Nuit debout en 2016. L’autrice les rejoint deux ans plus tard et entame auprès d’elles une enquête destinée à déterminer ce qui motive leur création, indépendamment de leur sexe, de leur âge et de leur mode de subsistance.
L’enquête est en outre contemporaine de la préparation d’une exposition qui a lieu en 2023 à Villefranche-de-Rouergue, dans l’Aveyron. Ces informations pratiques permettent de saisir non seulement l’originalité du choix d’Isabelle Garron mais aussi l’immersion que la matière de son livre a nécessitée dans un milieu vivant, donc fluctuant, loin de la solitude habituelle du poète, et ceci de 2018 à août 2025, par conséquent durant plus de six ans. Ce qui est un investissement de temps d’autant plus considérable qu’il implique des déplacements et des séjours fréquents hors de son lieu de vie habituel, familial et professionnel, accomplis cependant avec joie et passion par l’autrice. Mais le plus important se situe dans la forme adoptée. Car le livre, qui est d’abord un poème, ne se présente évidemment pas comme un entretien classique avec questions/réponses. Et pourtant les questions, les réponses sont présentes. Ainsi que les intervenantes. Ainsi que l’écrivaine, qui pour ce faire a une idée tout à fait magnifique : chaque artiste s’exprime sans être présentée, au sens classique du terme, elle est un « je » d’entrée de jeu, et cela dès le début de la série des entretiens :
« tu as parlé de rose
très vite je me dis il faut s’accrocher
il n’y a pas de raison
faire une petite liste de celles
se dire il y a deux louise déjà
des femmes fortes qui n’hésitent pas
à puiser dans leur histoire personnelle
pour leur développement formel »
Le « je » est libellé toujours en italique. On peut déjà apercevoir, avec ce bref fragment, comment la phrase parlée se transforme en poème sans que lui soit ôté son naturel, son expression non travaillée : interruption de l’énoncé, comme ça se passe dans un échange où on n’achève pas toujours ses phrases, « faire une petite liste de celles » ; absence de majuscules, qui pourrait apparaître comme une pose, qui au contraire concourt au naturel et à la fluidité. Les entretiens sont orchestrés autour de trois sujets, qui donnent lieu aux trois parties du livre : « artiste femme et la décision », exprimé en vers, « le métier d’artiste », exprimé en prose, et « de la tangente », à nouveau en vers. Dans son texte-essai final, « La parole de l’artiste comme expérience », titre en référence à Philippe Lacoue-Labarthe, dont un essai s’intitule La poésie comme expérience, Isabelle Garron intervient à son tour, pour expliquer et commenter l’expérience relatée. Ainsi, elle tient à ce que les artistes interviewées ne figurent pas que sous la forme d’un « je » masqué et anonyme, elle en précise l’identité ; elle reconnaît son dû à quelques grandes figures de femmes : outre Delphine Seyrig, à qui le texte est dédié (elle sut magnifiquement parler de la condition des femmes dans le film qu’elle a réalisé avec Carole Roussopoulos, Sois belle et tais-toi, sorti en 1975), elle cite Monique Wittig, Simone Weil…

De leur côté, les actrices (puisque ce sont toujours des femmes) de ce poème en actes s’expriment sur le sujet, soit en refusant de se définir comme artiste femme, soit au contraire en revendiquant ce statut :
« je me ressens artiste femme
avec des spécificités propres
aux femmes
dans leur statut
dans le domaine du politique
des revendications
dans une forme de sensibilité »
Parvenue à ce point de notre réflexion, nous pouvons nous interroger sur les liens d’Isabelle Garron avec les arts visuels et pourquoi c’est à elle que le groupe fait appel pour mener ces entretiens. Il est vrai qu’elle en a indéniablement une connaissance personnelle, de même qu’elle paraît familière de la sociologie, à laquelle s’apparente sa démarche. On peut aussi attribuer la générosité de son comportement à son expérience d’enseignante toujours à l’écoute et au service d’autrui. De son propre parcours, elle ne révèle rien, elle demeure en retrait. Ce qui rend son travail d’autant plus attachant et troublant. Il y a là un don de soi. De même que chacune des intervenantes se fond dans le collectif, Isabelle Garron s’efface et se fond dans le chœur qu’il compose. Après quelques ouvrages de poésie d’une écriture plus complexe et davantage centrés sur la sphère personnelle (Face devant contre, Qu’il faille, Corps fut, bras vif, publiés également aux éditions Flammarion), cependant là aussi composés de séquences narratives fragmentées, elle tourne son regard vers le monde extérieur : je te tends mon micro, je te prête mon stylo. Ce qu’elle effectuait d’ailleurs déjà avec l’anthologie Un nouveau monde. Poésies en France, 1960-2010, élaborée en compagnie d’Yves di Manno. Quoi qu’il en soit, sa démarche est à la fois conforme à une tendance contemporaine, intéressée par le social et l’historique (un déplacement qui fait penser à Emmanuel Carrère, la structure en témoignages à Arno Bertina), et en même temps profondément originale car à lectures multiples.
Ce qui se vérifie avec le mot « tangent(e) », figurant dans le titre, nom du collectif mais repris par l’autrice dans son sens initial. Le poème tout entier est tangent, à côté ; de même, l’autrice est à côté du collectif, elle en est le témoin, l’observatrice, en fin de compte la narratrice, sans qui l’histoire du groupe ne serait pas écrite, conservée, magnifiée, en une geste chevaleresque, épreuve d’endurance en même temps que prise de risque : en effet, l’écriture est une mise en danger, a fortiori dans le contexte d’une expérience hors norme.
Par ce passage du document au mythe, à l’épopée, le texte, de réaliste, rejoint la poésie et se teinte de lyrisme. « Littéralement, il est question d’écrire en étant touché par ce qui est perçu et de “tenir” le réel tel qu’il nous affecte jusqu’au point de l’écrire. » Et encore : « La langue du poète est à la fois un réceptacle, un miroir et un tamis » (La parole de l’artiste comme expérience). Le lecteur peut considérer et ressentir ce livre comme un chantier à ciel ouvert : on y fore en équipe. L’autrice est celle qui pérennise, qui inscrit la parole sur le mur de papier, mais ne la fige pas. Au contraire, la parole paraît voler de bouche en bouche, se moduler ou onduler, comme une ligne sur un écran enregistre les sons pour les donner à voir. « Depuis mon premier livre, le chant est le vœu de mon poème sur la page ; le chant et son silence. » La poésie d’Isabelle Garron a partie liée avec la vue et l’ouïe, et avec la reprise, ou la répétition qui imprime la cadence. Son « poème épique en vers et en prose brisée », ainsi qu’elle le désigne, est un équivalent des battements du cœur, ou un outil pour les transcrire.
