Terres littéraires d’Ukraine

Ukraine

À l’heure où la guerre ravage l’Ukraine, il est essentiel de lire ce que les écrivains ukrainiens ont eux-mêmes à dire de cet espace, quitte à s’écarter un peu de l’actualité littéraire. Lexique de mes villes intimes de Yuri Andrukhovych, paru en 2021, et La zone de Markiyan Kamysh (2016) dessinent un territoire changeant, instable, aux frontières des empires et des États. Un espace blessé, aussi. Mais ils nous ouvrent également à une littérature libre et inventive, à la mesure du pays en mutation où elle s’écrit.


Yuri Andrukhovych, Lexique de mes villes intimes. Trad. de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn. Noir sur Blanc, 368 p., 24 €

Markiyan Kamysh, La zone. Trad. de l’ukrainien par Natalya Ivanishko. Arthaud, 176 p., 16 €


Yuri Andrukhovych est un des plus importants écrivains ukrainiens contemporains. Cinq de ses livres sont traduits en français. Lexique de mes villes intimes rassemble 44 « portraits de villes » d’Europe et d’Amérique. 44 textes, parfois brefs, qui s’appuient sur le ou les séjours de l’auteur dans ces lieux entre 1965 et 2009. En même temps qu’une sorte d’autobiographie éclatée, ils esquissent une « géopoétique » de l’Europe centrale. Toutes les villes ne s’y trouvent pas, mais celles avec lesquelles Yuri Andrukhovych entretient le rapport le plus personnel en font partie ; et il étend la Mitteleuropa à ses pérégrinations. Comment écrire USA en ukrainien ? se demande-t-il au début du chapitre sur Détroit, où vivent des cousins. Venise est une anti-Lviv, ou l’inverse. Les ruelles de diamantaires d’Anvers rappellent « Drohobytch, il y a une centaine d’années ». Si l’imaginaire qu’il déploie à partir de chaque cité lui appartient, l’auteur s’appuie souvent sur l’histoire politique et littéraire.

Yuri Andrukhovych, Markiyan Kamysh : terres littéraires d'Ukraine

Au fil des pages d’un livre publié en Ukraine en 2011, la capacité d’évocation de Yuri Andrukhovych fait vibrer d’échos aussi féconds que douloureux les noms qu’on entend dans l’actualité depuis le 24 février dernier. « Kyiv » gronde de la révolution de Maïdan en 2014, de ses nuits d’angoisse, des lundis où, après la foule des dimanches, il faut, à quelques-uns, tenir la place contre l’appareil répressif.

Oujhorod est le lieu de l’enfance éblouie par les premières vacances. Prague en 1968, celui de la beauté et de l’émerveillement. À huit ans, l’enfant voit un « conflit fondamentalement esthétique » entre « l’endroit le plus joyeux au monde » et l’insipide morosité soviétique. « Si ça n’avait pas été nous, cela aurait été l’OTAN » : le père ressasse ce que lui ont appris les commissaires politiques de l’armée. Un demi-siècle plus tard, les mêmes arguments se répètent.

Drohobytch, dont la population a considérablement fluctué avec les déplacements de frontières, résonne de la mémoire de Bruno Schulz, né et mort dans cette ville, assassiné par un SS en 1942. À Tchernivtsi, l’auteur évoque les cimetières juifs abandonnés, les « poètes morts » Paul Celan et Rose Ausländer, la nostalgie de l’Autriche-Hongrie (relativement) tolérante aux minorités.

Yuri Andrukhovych, Markiyan Kamysh : terres littéraires d'Ukraine

Kharkiv (2005) © Jean-Luc Bertini

Particulièrement émouvant, le chapitre sur Kharkiv et ses ruines post-industrielles est voué à la « mélancolie prolétarienne ». Dans ce « musée tragique », Yuri Andrukhovych se souvient de l’Holodomor, la grande famine de 1932-1933, et de la terreur stalinienne qui fige en 1937 la biographie des poètes et artistes de la Renaissance ukrainienne fusillée. Aux abords de l’ancienne Maison des écrivains, retentit encore le coup de pistolet par lequel Mykola Khvyliovy s’est suicidé en 1933.

Lviv, ville de cœur, la mieux connue, devient une cité fantastique, à l’identité protéiforme, où, bien qu’il s’y trouve « trop de lieux maudits » incarnant la « guerre de tous contre tous », l’écrivain imagine de multiples romans. Wroclaw et Varsovie sont des sas fiévreux entre l’Est et l’Ouest. Moscou et Leningrad permettent d’ausculter les relations avec le grand frère ennemi.

Alliant élégie, réflexion, humour et autodérision – on rencontre aussi beaucoup de fêtes et de bitures dans Lexique de mes villes intimes –, Yuri Andrukhovych empoigne l’Histoire à bras-le-corps pour l’entrelacer au présent en une « cosmopolitique » pleine de finesse et d’énergie. L’édition ukrainienne comprenant 111 villes, on peut rêver aux 67 où Yuri Andrukhovych s’est rendu et qu’on ne connaît pas.

Yuri Andrukhovych, Markiyan Kamysh : terres littéraires d'Ukraine

Dans l’« avant-propos en guise de mode d’emploi », Andrukhovych révèle qu’« en réalité, tout commence par les cartes ». La zone (2016) de Markiyan Kamish se termine à la source de Lexique de mes villes intimes : par une carte. Celle, dessinée à la main, de la zone d’exclusion de Tchernobyl, où, entre 2010 et 2014, l’auteur s’est rendu clandestinement une soixantaine de fois, y restant deux cents jours, y parcourant à pied sept mille kilomètres. Il en a tiré un récit de voyage râpeux, post-apocalyptique et déstructuré, à la prose poétique aussi vivace que désenchantée. Chronique de la lente déréliction d’un territoire hors du monde, La zone illustre aussi une conception de la vie sur le fil du rasoir.

Avec sa couverture grise et son papier rêche, ce n’est pas un livre aimable. Il est même plutôt mal foutu : chaotique, confus et fébrile. Mais, à l’image des ruines interdites qu’il décrit, son charme étrange agit de plus en plus à mesure qu’on y avance. L’auteur sait montrer ce qui le séduit dans cette nature marécageuse et glacée, dans ces maisons pourrissantes, seul refuge contre le froid et la pluie. Il faut faire face à l’hiver sans « les nappes chaudes du confort urbain ». Un poêle ne se trouve qu’au bout de plusieurs kilomètres de marche. Sinon, on peut faire brûler directement le plancher, à condition de casser toutes les vitres de la pièce. « Les maisons abandonnées dépriment les gens normaux. Elles consolent et apaisent les gens de mon espèce. »

Yuri Andrukhovych, Markiyan Kamysh : terres littéraires d'Ukraine

Markiyan Kamysh © Claude Gassian/Flammarion

Dans la zone, on peut grimper sur les antennes de Tchernobyl-2, radar de 150 m de haut et de 800 m de long, pêcher des silures géants, ou se retrouver toute une nuit assiégé par un lynx (s’il n’est pas un effet de l’alcool). Mais cet arpentage d’un espace interdit vise évidemment aussi à frôler le danger et la destruction. « Pas de dosimètre, pas de radiation », affirme Markiyan Kamish, bien que son père ait été liquidateur. Ou peut-être à cause de ça. La zone offre un aperçu sur l’abîme. Elle permet de chercher ce qui reste à la fin : « quand tous les kolkhoz, les villages, les bourgs et les tours sont explorés depuis longtemps, on commence à viser l’inaccessible ». Elle permet d’observer la finitude de la civilisation. Car la zone n’est pas vide. Du personnel surveille la centrale ; quelques « revenants » ont réintégré leurs domiciles ; des touristes officiels, des visiteurs clandestins et des ferrailleurs l’arpentent. Les deux dernières catégories brûlent les meubles et les cadres de fenêtres, nettoient les cimetières de camions et d’hélicoptères. Même si la radioactivité reste, « l’Ancienne Zone » a déjà disparu.

Ces randonnées vers nulle part demandent beaucoup de vitalité. Une force rageuse se dégage du livre de Markiyan Kamish, comme d’ailleurs du Lexique de mes villes intimes. La force de marcher cinquante kilomètres pour célébrer le nouvel an au milieu du gel et de l’obscurité. Celle de transformer « ce frère de Moscou-la-grande. L’éternel frère cadet, l’éternel perdant et l’éternel élève, idiot, cornichon, con et schmuck, double idiot et redoublant » en « un concentré d’insoumission, un condensé de courage, un épicentre d’héroïsme et d’actions solidaires et volontaires », ainsi que l’écrit Yuri Andrukhovych à propos de la révolution de 2014. Il nous met pourtant en garde : l’héroïsme « ne doit en aucun cas pénétrer dans la vraie vie quotidienne ». Mais, parfois, on n’a pas le choix.

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