L’amour gagne aux échecs

Sous son apparente légèreté, Le soir où Bobby n’est pas venu jouer de la Cubaine installée à Porto Rico Mayra Montero mène avec une fine gravité sa partie d’échecs entre l’histoire politique et une inoubliable initiation amoureuse.  

Mayra Montero | Le soir où Bobby n’est pas venu jouer. Trad. de l’espagnol (Cuba) par René Solis. Métailié, 288 p., 22 €

Les jeux de l’amour et des échecs nous tiennent en souriante haleine à la lecture du dernier roman de Mayra Montero. Le Bobby du titre, si familièrement nommé, n’est autre que Bobby Fischer, le prodige américain du jeu d’échecs, sacré champion du monde à Reykjavík en 1972, en pleine guerre froide, alors qu’il affrontait le Soviétique Boris Spassky. Mais la double intrigue amoureuse du roman resserre le monde des échecs et de la politique internationale sur ce que l’on en apercevait peu avant depuis Cuba, échiquier symbolique sur lequel les États-Unis ont joué maintes parties contre l’Union soviétique. Mieux encore, elle les resserre dans les coulisses de l’Histoire et des championnats d’échecs en narrant, non pas d’haletantes parties, mais deux coups de foudre censément survenus lors des deux seuls séjours de Bobby Fischer à La Havane, avant et après la révolution de 1959. Le joueur y était d’abord venu à l’âge de douze ans, en 1956, accompagné de sa mère, pour participer au tournoi annuel « Capablanca in Memoriam » ; dix ans plus tard, il y concourait au sein de l’équipe nationale américaine lors de l’Olympiade mondiale d’échecs de 1966.

Conteuse experte et malicieuse maîtresse du jeu, Mayra Montero a doublé son intrigue première, qui se déroule en 1966 et dont elle assure qu’il s’agit d’une histoire personnelle, d’une seconde trame, située en 1956 et où abondent les pièces fictionnelles. Ainsi se confrontent et dialoguent deux Havane historiques, deux générations, deux visions de l’amour, l’une adolescente et féminine, l’autre, adulte et masculine. Qui a les blanches ? Qui, les noires ? Qui gagne ? Ou plutôt qui perd ? L’horloger polonais, puceau sentimental qui, à quarante-trois ans, s’éprend follement de la mère de Bobby dans la Havane de Batista, reine de la nuit et paradis des maffieux ? La collégienne Miriam, tout juste montée en graine qui, prise dans un imbroglio ourdi par ses copines et par le fameux horloger, en vient, ravie, à perdre son pucelage avec un Bobby de vingt-trois ans, lui-même puceau ? La Havane de 1956 ? Celle de 1966 ? L’Est ? L’Ouest ?

 Le roman a l’élégance de tourner à la partie nulle, ou du moins de le feindre. Pourtant, nul doute, le monde des échecs est aussi cruel qu’exaltant, la géopolitique et la politique, rien moins qu’impitoyables. Reste l’amour, où qui perd gagne et vice versa.

Les deux premières vérités trouvent leur illustration dans le seuil du récit qui éclaire de son mélancolique désabusement, tendrement allégé par les dédicaces et les épigraphes choisies par l’autrice, la destinée tragique de Bobby Fischer, mort en 2008 à Reykjavík après de longues années d’errance, d’exil et de paranoïa. La deuxième se voit confirmée dans l’amorce du dénouement, qui accuse, avec une sûre drôlerie, les traits caricaturaux de l’absurde répression que subit la famille de l’héroïne, candidate au départ dans la Cuba de l’Offensive révolutionnaire. Quant à la troisième, il faut, pour s’en persuader, suivre toute la partie que mène le roman de Mayra Montero, puis franchir les limites de la fiction pour le réaffirmer dans une « Note de l’autrice » qui transcrit là un témoignage. Si l’effet produit n’atteint pas ce sommet pathétique qu’est l’appel téléphonique final de L’amant, il témoigne aussi, entre fiction et autofiction, du caractère invulnérable d’une « première fois » perçue comme heureuse.

Mayra Montero
Mayra Montero © Robert Villanua

À soixante-quatorze ans, Mayra Montero prête, semblerait-il, à sa Miriam de quatorze ans ses propres souvenirs, qu’elle raconte avec l’espièglerie ou la fine coquetterie de ses romans érotiques. Une nuit avec toi (Gallimard, 1993) a en effet été finaliste du prix La Sonrisa Vertical, du nom de la célèbre collection de Tusquets née avec la libération des mœurs et la levée de la censure du post-franquisme ; Pourpre profond (Le Mercure de France, 2002) devait l’obtenir quelque dix ans plus tard. C’est dire qu’avec Le soir où Bobby n’est pas venu jouer, on est fort loin de la vague MeToo, ou de l’interrogation qu’Annie Ernaux adresse dans Mémoire de fille aux perceptions faussées de son adolescence.

Sans esprit polémique affiché, une scène du roman de Mayra Montero raconte comment, sous la pluie des questions que lui posent ses amies aussi effrayées qu’affriolées par son aventure, la jeune Miriam met ses idées au clair : « Pour moi, un voile se déchirait à ce moment-là, laissant apparaître, avec netteté, ce morceau de ma vie depuis mon arrivée à l’hôtel jusqu’à ma sortie précipitée. On m’avait enfermée ? Non, techniquement ce n’était pas le cas, j’aurais pu m’échapper quand je voulais. Il m’avait forcée ? Non plus. À l’intérieur du tendre tourbillon où nous avions commencé à nous chercher, surmonté ce premier moment de confusion et d’angoisse, de douleur ardente et de remords, chaque particule de mon cerveau avait consenti dès cet instant et pour toujours jusqu’à aujourd’hui. »

On ne sait trop à qui, de l’autrice ou du personnage, attribuer ces tout derniers mots, qui ne peuvent correspondre au moment de l’intrigue où ils sont pensés. Sur la délicate question du consentement, accordé a posteriori de surcroît, Mayra Montero persiste et signe dans ses entretiens. Elle choisit par ailleurs pour confidente et garante du secret qu’elle dévoile sa quasi homonyme, l’écrivaine espagnole et féministe Rosa Montero, à qui elle dédie son roman, l’autre dédicataire étant Bobby Fischer, in memoriam.        

Mais ce qui fait la réussite du roman, c’est la joyeuse mélancolie avec laquelle est menée la narration en contrepoint de ses deux histoires d’amour et de désir, d’exils et de rapports au lieu et au temps. Chacune trouve son climax dans une nuit érotique troublée, l’une par un événement historique – l’attentat au cabaret Montmartre contre le chef de la sécurité de Batista en 1956 –, l’autre par le lourd climat de suspicion de la guerre froide qui règne durant l’Olympiade d’échecs de 1966. Nul hasard si l’amoureux transi de 1956 est horloger et polonais. Maître de la mesure du temps comme son père et son frère jumeau, Mario Gorski restera à Cuba après la révolution à compter vainement les heures, les jours, les semaines, les mois, les années. Après la révolution, certes, mais surtout après l’humiliation que lui ont infligée devant sa belle les brutaux joueurs d’échecs américains qui ont amené à La Havane l’enfant Bobby Fischer et sa mère, Regina Wender. Image même de la désillusion et de la tristesse, l’horloger vit dès lors dans un temps arrêté : celui de l’histoire ? celui de son histoire ? Et dans un lieu qu’il ne considère pas plus sien que la Pologne. Sa seule patrie, songe-t-il, proche de la mort, c’est elle, Regina.

Pourtant, mû par la nostalgie qui lui procure un sursaut de vie durant la seconde visite de Bobby Fischer à La Havane, il conclut alors un marché avec cinq collégiennes de ses voisines : il leur donnera Rubber soul, le 33 tours des Beatles, contre la signature du célèbre joueur sur son vieil échiquier en bois. Cela va sans dire, les Orithye, comme elles se surnomment, sont prêtes à tout pour obtenir un tel trésor, introuvable dans la Cuba révolutionnaire. Elles désignent Miriam, la plus grande en taille, celle qui bredouille le mieux quelques mots d’anglais, pour obtenir cet autographe en s’infiltrant dans l’hôtel Habana Libre, où se déroule l’Olympiade d’échecs. Comme dans les meilleures comédies, contretemps, malentendus, quiproquos conduisent la jeune fille jusque dans la chambre de Bobby Fischer. Et arrive ce qui devait arriver.

On est en droit de préférer cette histoire, empreinte d’une charmante cocasserie et d’un indéniable effet de vérité, sur les tourments et les élans de l’adolescence au féminin, à celle de l’horloger polonais, qui tient davantage du roman de genre. Les déambulations de l’ingénue Miriam dans les couloirs de l’ancien Hilton de La Havane parmi des barmen, des journalistes et des joueurs d’échecs soviétiques hauts en couleur nous font savourer un suspense complice : la jeune fille parviendra-t-elle jusqu’à Bobby Fischer ?

Lorsqu’elle se trouve enfin face à lui, le champion lui lance : Did the Russians send you ? Suivront, narrés avec art, les premiers indices de réciproque séduction et de complicité juvénile autour de glaces à la piña glassé. Et la solidarité entre joueurs qui fait du « Magicien de Riga », le Letton Mikhail Tal, le plus sûr allié de Bobby Fischer pour exfiltrer Miriam de l’hôtel étroitement surveillé.

Sans doute la discrète leçon de vie que donne le roman se joue-t-elle lors de la dernière rencontre entre l’horloger et la jeune fille, sur le point de quitter Cuba avec sa famille en 1972. Mario Gorsky se confie enfin, révélant à Miriam son amour, endeuillé, pour la mère de Bobby Fischer. La jeune femme se mire dans l’homme vieilli. Un instant, elle s’identifie à lui avant de mettre en échec et mat cette image de l’amour. L’amour et l’histoire ne s’arrêteront pas pour elle. Mais le temps de la mémoire est d’une autre nature que celui de la vie. Fidèle. En atteste avec grâce Le soir où Bobby n’est pas venu jouer.