Anne, Albertine et nous

Avant une lecture publique de son Atelier Albertine, la poète canadienne Anne Carson confia à son auditoire qu’ayant un jour décidé de lire À la recherche du temps perdu de bout en bout, elle y avait consacré une demi-heure chaque matin pendant sept ans. « Les plus belles années de ma vie », ajoutait-elle, signalant qu’elle s’était ensuite trouvée dans « le désert d’Après-Proust » et que, pour en sortir, elle s’était tournée vers les critiques (« chose inutile »), puis avait choisi d’écrire le petit livre que nous tenons aujourd’hui entre les mains (publié dans sa version anglaise en 2014).


Anne Carson, Atelier Albertine. Trad. de l’anglais (Canada) par Claro. Seuil, 46 p., 8,50 €


Ce mince recueil (46 pages dans l’édition française) est, comme la plupart des œuvres de Carson, « transgenre » et laisse indécis sur la meilleure manière de l’appréhender : comme un texte de poésie, de critique littéraire, domaines auxquels il ressortit… ou comme tout autre chose ? Il se compose de textes en prose, numérotés de 1 à 59, longs d’une à trente-sept lignes, contenant des informations et des réflexions sur le personnage d’Albertine. Ils sont suivis d’une petite série d’appendices, également numérotés mais de manière fantaisiste, qui prennent comme point de départ des idées proustiennes ou en lien avec elles pour aborder Beckett, la capture, la vitesse, la métaphore, les kimonos… Ces appendices ne figuraient pas dans les publications antérieures du recueil en magazine et sont un peu décalés par rapport à la première partie, léger hiatus qui n’étonnera pas un lecteur familier de l’œuvre poétique d’Anne Carson.

Le ton de l’opuscule, retenu et teinté d’ironie, est également typique de Carson, tout comme sa simplicité syntactique et paratactique. La voix qui parle dans le texte (sinon les voix) est celle d’une personne candide (pour de vrai ou pour de faux), intéressée par la lecture de Proust et familière de quelques approches critiques.  Incarnée deux ou trois fois dans le texte en un « je » ou un « nous » qui signalent incidemment au lecteur quelques menus détails de son existence intellectuelle ou matérielle, elle semble s’être donné pour tâche de considérer le personnage d’Albertine en le dégageant de ce que le point de vue de « Marcel » aurait d’emberlificoté et de limité, d’objectivant et de vaguement sadique.

Anne Carson, Atelier Albertine

« La plage de Trouville », par Eugène Boudin

Cela donne, pour citer in extenso quatre des « poèmes » individuels :

8.

Les problèmes d’Albertine sont (du point de vue du narrateur)

a)    le mensonge

b)  le lesbianisme

  et (du point de vue d’Albertine)

a)    être retenue prisonnière dans la maison du narrateur.

41.

Albertine n’est pas une menteuse née.

42.

Albertine ment tellement et si mal que Marcel se prend au jeu. Il ment aussi.

44.

Difficile de savoir qui bluffe qui. (Voir plus haut à propos de Hamlet.)

53.

Il existe quatre façons pour Albertine d’éviter d’être complètement possédable dans le volume V ; en dormant, en étant lesbienne ou en étant morte.

Atelier Albertine ressemble donc au premier abord à une série de notes préliminaires, prises laconiquement ou rêveusement en vue d’un commentaire critique ultérieur ici absent. Le titre anglais est d’ailleurs The Albertine Workout, « workout » signifiant « exercices », « entraînement ». Le côté préparatoire ou non spécialisé de l’œuvre est souligné par l’objet-livre de l’édition originale, proche d’un « blue book », ce petit cahier bleu dans lequel les étudiants américains rédigent leurs examens. L’absence d’un centre vers lequel se dirigerait la pensée, et le petit nombre de sujets abordés (le désir, la jalousie, le sommeil, la dissimulation, la disparition), repris au fil des pages plutôt qu’approfondis, renforcent cette impression. Le lecteur se demande donc ce que Carson, nullement débutante dans le domaine de la poésie et de l’analyse des textes [1], a voulu faire au juste dans ce joli recueil.

Elle n’a certes pas la prétention d’apporter une nouvelle interprétation de la vie de Proust, de son œuvre et du personnage d’Albertine puisqu’elle se contente d’une part, on l’a suggéré, de reproduire des faits qui l’ont charmée ou frappée et d’autre part, lorsqu’elle s’attache à des aspects textuels et thématiques, de redire dans une langue sans apprêts ce qui a déjà été dit par les spécialistes. Pourtant, le côté direct des énoncés, le parti pris tranquille de traiter la littérature sans révérence particulière mais avec intensité, suscitent le désir immédiat chez le lecteur d’entrer en conversation avec le texte, même de manière contradictoire, et donc de tenir compagnie à Carson – ou à quelque avatar d’elle-même – dans le « désert d’Après-Proust » où elle se trouverait.

Anne Carson, Atelier Albertine

Marcel Proust, en 1910

Atelier Albertine met en effet le lecteur à son aise en suggérant qu’un texte de Proust – ou de tout autre écrivain – peut s’aborder fructueusement par presque n’importe quel biais : une information biographique (Albertine serait Alfred), un aspect lexicographique ou grammatical (les adjectifs proustiens), l’œuvre d’un autre auteur (Beckett), une opinion critique bizarre (Roger Shattuck affirmant que, dans la lecture de la Recherche, on peut sans problème sauter La prisonnière). Chaque approche, de la plus triviale à la plus sophistiquée, donnerait accès à quelque chose de l’œuvre, ne serait-ce qu’une parcelle du trésor de réflexions, de sensations, de mots qu’il contient. L’amateur de la vie privée des auteurs, le grammairien du texte, le théoricien de la littérature, pourraient donc tous servir de guides.

À moins que Carson, habile ici comme en ses autres œuvres à désorienter le lecteur par son humour et les jeux fertiles du désordre et de la juxtaposition, ne veuille signifier le contraire. L’appendice 15, par exemple, après un court relevé des adjectifs utilisés par Proust pour sa description de l’air (poudreux, grumeleux, écaillé, distillé…), glisse ainsi : « Je ne vois guère d’intérêt à ce genre d’informations, mais établir de telles listes fait partie du très grand plaisir qu’on éprouve une fois qu’on entre dans le désert d’Après-Proust. » Tiens ! réfléchir sur le texte, même à minima, ne vaudrait-il pas le modeste travail de récolte de quelques merveilleuses bribes ? Recopier, retranscrire, répéter seraient-ils des tâches bien plus gratifiantes et, si l’on passe outre la dénégation, tout aussi utiles ?

Ces questions intrigantes que fait naître le texte prennent davantage de sens si l’on possède une carte carsonienne à une autre échelle permettant de situer Atelier Albertine par rapport aux écrits antérieurs de l’écrivain comme Nox, Autobiography of Red, ou l’essai Eros the Bittersweet. Il prend alors place dans son grand système ventriloque d’interrogations thématiques et techniques sur le désir, la perte, l’indécidable, le commentaire et la réécriture. Mais, en l’absence d’une traduction française de ces ouvrages, le voyageur-lecteur ne pourra sans doute éprouver avec Atelier Albertine que le sentiment revigorant d’effectuer une promenade originale, balisée par un fléchage malicieux dans des paysages à la fois familiers et étranges.

Atelier Albertine, qu’une traduction plus attentive aurait mieux servi [2], est du Carson pour petit marcheur, à glisser dans la poche en vue d’intelligentes délices à l’heure de la halte. Très plaisant en lui-même, il fournira aussi un bon entraînement pour de prochaines randonnées carsoniennes plus sportives.


  1. Anne Carson est spécialiste de langues et littératures classiques. Elle est l’auteur d’une dizaine de recueils d’essais et de poésie : Nox (élégie à un frère mort) ; Economy of the Unlost ; Reading Simonides of Keos with Paul Celan, un « poème–commentaire critique » et Autobiography of Red : A Novel in Verse (un roman en vers qui se veut l’autobiographie d’un certain Géryon, amoureux d’un certain Héraclès). Elle a eu les honneurs de magazines grand public comme le New York Times Magazine et a été aussi saluée par Harold Bloom, Susan Sontag, Annie Dillard et Alice Munro comme un écrivain important.
  2. Parmi les négligences syntaxiques (1), lexicales (2,3), rythmiques et sonores (4) : 1. « ce sont des eaux trop profondes pour les aborder dans un simple appendice » ; 2. « Marcel doit entraîner Albertine à n’entrer dans sa chambre que quand il sonne » ; 3. « proustien dévoué » ; 4. « Albertine, le prénom, n’est pas un prénom courant pour une Française, même si Albert est fréquent pour un garçon » pour « Albertine, the name, is not a common name for a girl in France, although Albert is widespread for a boy ».

Claude Grimal

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