Rainer Maria Rilke, né à Prague huit ans avant Kafka au temps où le Royaume de Bohême faisait encore partie de l’Empire austro-hongrois, est mort le 29 décembre 1926. Pour célébrer ce centenaire, les éditions Bartillat ont republié le texte que Lou Andreas-Salomé, amie et confidente du poète, écrivit dès sa disparition, et que Jacques Le Rider traduisit en français plus de soixante ans plus tard. Ce témoignage littéraire ainsi réactualisé, basé sur une longue et abondante correspondance entre l’autrice et son ami disparu, constitue un très bel hommage à la mémoire de Rilke, enrichi de précieuses notes et d’une postface du traducteur.
Lou Andreas-Salomé (1861-1937) ne fut pas seulement l’amante, l’amie ou la correspondante de nombreuses célébrités de son temps. Écrivaine et essayiste, elle fut aussi une des premières femmes psychanalystes, après sa rencontre avec Freud en 1911. Dotée d’une personnalité brillante et d’un caractère bien trempé, elle a toujours pris une part active à la vie intellectuelle européenne, avant, pendant et après la Première Guerre mondiale. La mort de Rilke lui inspira immédiatement ce long texte, un « tombeau » qui, plus qu’une tendre évocation de l’ami perdu, est un essai personnel sur la relation du poète à son œuvre, qui offre aujourd’hui encore au lecteur une possible clef d’accès à un projet poétique ambitieux, dont l’autrice fut un témoin privilégié.
Lou Andreas-Salomé et Rilke se rencontrèrent à Munich en 1897. Ils entreprirent ensemble plusieurs voyages, en Allemagne, en Italie, en Russie surtout, jusqu’au moment où Lou décida de mettre un terme à leur liaison, trop fusionnelle à son goût. Rilke épousa alors en 1901 la sculptrice Clara Westhoff, dont il avait fait la connaissance à la colonie d’artistes de Worpswede, en Basse-Saxe. De cette union naquit une fille, Ruth. Mais même si le mariage fut de courte durée, Clara Westhoff eut le temps et le mérite de présenter Rilke à Rodin, et on sait l’influence décisive que ce dernier exerça sur le poète dont il fit en 1905 son secrétaire particulier.
La rupture voulue par Lou Andreas-Salomé ne signifia pourtant pas la fin de leurs relations qui perdurèrent jusqu’à la mort de Rilke, comme en témoigne leur abondante correspondance. Leur liaison amoureuse évolua simplement vers une union intellectuelle durable qui convenait parfaitement à l’un et à l’autre : Lou continua d’être pour son ami de quinze ans plus jeune une conseillère et une protectrice qui le comprenait et l’aidait à devenir ce pour quoi il était fait : un grand poète, dût-il en accepter la solitude et les tourments.

Lou l’a semble-t-il encouragé dès leur rencontre à troquer son prénom de naissance, René, contre Rainer, ce qui contribua à le délester de l’identité trouble que lui avaient imposée ses parents. Sa mère surtout, qui projetait sur lui l’image et le souvenir d’une fille morte peu après sa naissance, tandis que son père optait pour une éducation « virile » au collège militaire. Devenu Rainer Maria, il pouvait et devait donc désormais assumer la part de féminité qu’on lui avait assignée dans l’enfance, tout en devenant pleinement homme et poète. Lou écrit : « La virilité de Rilke […] avait besoin, pour entrer en activité, de se rassembler dans sa totalité, de synthétiser les deux sexes pour témoigner de sa force créatrice, toute ressource mise à l’écart ou mobilisée pour une autre fin apparaissant comme une perte, un amoindrissement, car l’œuvre revêt ici encore plus d’importance que la personne ». Car, même si le corps se rebiffe, priorité absolue est donnée au créateur en lui qui saura regarder le monde extérieur pour donner naissance à une œuvre. Rilke n’écrit-il pas dès 1898 que « l’art est le désir obscur de toutes choses » ?
Il ne faut sans doute ni surestimer ni sous-estimer le rôle de Lou Andreas-Salomé dans l’évolution qui conduisit Rilke de l’esprit néoromantique qui habitait l’air du temps jusqu’aux limites de l’expressionnisme. Mais elle l’a très bien accompagnée et observée, ce qu’elle formule ainsi : « au romantique effrayé par le réel, au confident et intime de la réalité, avait désormais succédé un grand passionné de l’objectivité, qui ne puisait plus que dans la réalité l’accomplissement poétique de l’objet par l’expression ». L’influence exercée par Rodin est ici bien visible, mais si le sculpteur créait en travaillant la matière de ses mains, le poète n’avait que le mot abstrait à sa disposition, et il lui fallut d’abord, dit Lou, « en faire le matériau dans lequel peut s’accomplir la poésie ».
Du livre de Lou Andreas-Salomé ressort l’image d’un être complexe, souvent torturé, mais ne transigeant jamais avec sa vocation poétique. Ce qui ne l’empêchait pas de douter de ses propres capacités à se hisser au niveau d’exigence qu’il s’était fixé : aux périodes de création intense, où mots et images s’assemblaient d’une plume rapide, le plus souvent sans remords ni retouches, succédaient des périodes stériles, où rien, ou rien qu’il jugeât bon, n’émergeait. Il s’appliquait alors à traduire ceux qu’il admirait ou dont il se sentait proche, comme le Français Paul Valéry. Car Rilke avait du goût pour les langues étrangères, le russe, le français, l’italien, et Lou affirme qu’il s’investissait dans ses traductions « aussi pleinement que pour le reste de son œuvre personnelle », car elles lui servaient en même temps de réconfort et de refuge.
Lou Andreas-Salomé retouche ou complète ainsi l’image qu’on se fait communément de Rilke, en pénétrant finement et profondément la nature d’un être qui s’affirme poète, par essence beaucoup plus que par choix. Comme s’il se sentait investi d’une mission exaltante mais capable aussi de se transformer en malédiction. Pour détecter, comprendre ou interpréter le malaise qui infusait en Rilke, « ce sentiment d’insécurité face à son propre corps, théâtre du heurt entre l’intériorité et l’extériorité contraintes de s’accorder pour ne former qu’une seule et même entité », Lou appliquait à l’évidence sa méthode de psychanalyste convertie aux nouvelles thérapies. Mais venir en aide à Rilke ne signifiait pas pour elle le soigner, et encore moins le guérir : elle ne l’a jamais incité – lui qui pourtant fréquentait les médecins – à pousser la porte d’un de ses confrères, même s’il a pu en caresser l’envie. Elle préféra rester jusqu’au bout son amie, sa confidente et, dans une certaine mesure, son âme sœur, capable, en entrant dans le jeu d’un amour désincarné et partagé, de pénétrer l’esprit du poète, mais persuadée (comme il l’était aussi lui-même) que remédier à son mal-être existentiel ou à son désespoir, c’était tuer son œuvre.
Car le combat que le poète mène contre le poids de la réalité et, à l’intérieur de lui-même, contre sa propre pesanteur ne connaît pas de victoire définitive, et passe nécessairement par la douleur et la solitude. Mais Lou Andreas-Salomé pense que Rilke, ayant accepté la souffrance que lui imposait son art, ne se résignait à l’enfer que pour gagner le paradis, ouvert (ou entrouvert) par la seule force du poème : « car son chant, dès l’origine […] pensait moins à la mort qu’à la vie, et la poésie représentait pour lui la réalité où elles ne font qu’un ». Et c’est ainsi qu’en écrivant ce texte à la mémoire de son ami, Lou Andreas-Salomé donne aussi à ses futurs lecteurs l’envie de (re)découvrir son œuvre.
