La langue « brouillée » de Carlo Emilio Gadda

Les Éditions du Seuil rééditent Quer pasticciaccio brutto de via Merulana, un des plus grands romans du XXe siècle, sous une nouvelle traduction due à Jean-Paul Manganaro et un nouveau titre L’Affreuse embrouille de via Merulana. L’occasion de découvrir une nouvelle vibration linguistique où la prose est poussée jusqu’à ses extrémités.


Carlo Emilio Gadda, L’Affreuse embrouille de via Merulana. Trad. de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Éditions du Seuil, 359 p., 23 €


Dans son chapitre « Manières impropres » de La fin du poème (dédié à Giorgio Caproni) le philosophe Agamben rapporte la boutade de Pasolini selon laquelle le poète de la Toscane ne parlerait pas l’italien, comme on pourrait imaginer, « mais une autre langue, le capronais ». Une langue privée, un espace propre, une « chambre à soi ». La métaphore de la spatialisation de la langue, son habitation, est devenue un lieu commun de la critique littéraire, un topos plus ou moins récurrent pour définir non pas uniquement la singularité de tel ou tel autre projet d’écriture, mais son occupation. Évidemment il y a de l’essentialisme dans la notion de langue à soi ; mais il y a aussi du politique, des enjeux de pouvoir, la recherche ou la revendication d’une parole singulière (autant pour les écrivains que pour les critiques) et bien sûr un individualisme guidé par la stratégie de la différence, cette recherche de la démarcation que prône le marché, un devenir marqué par le traitement « personnel » d’un langage.

Cela dit, le cas de l’Italien Carlo Emilio Gadda (1893-1973), au même titre que celui d’autres écrivains (on pourrait songer à James Joyce, João Guimarães Rosa ou Daniel Sada) est doublement révélateur. D’abord par son rapport problématique à la langue, Gadda contestant en effet l’idée d’un italien qui serait parlé par tous et pour toujours, et ensuite, parce que, dans cette pratique de l’habitation et de l’appropriation de la langue, Gadda, si désireux d’autres langues, fait défaut. Car, qu’est-ce que l’on trouve dans L’affreuse embrouille de via Merulana sinon des résistances à la langue engendrées par la contamination et la multiplication des langages (familier, argotique, soutenu), des variations dialectales (romain, toscan, napolitain, entre autres) et différents pastiches d’écritures (de Manzoni à Luigi Pulci, en passant par Alessandro Tassoni ou Teofilo Folengo) ?

Il se produit chez Gadda comme des allers-retours, l’inversion d’un mouvement sans fin, de sorte que plutôt que d’habiter la langue, et de créer une demeure en elle, Gadda la dés-habite en faveur d’une fréquentation de la variété des langues et de la constitution de sa langue, une langue « à jamais » sans solution : une langue brouillée.

Publié dans sa forme définitive en 1957, L’affreuse embrouille de via Merulana est l’histoire d’un long cheminement d’écriture. En 1946, onze ans avant sa version finale, Gadda avait déjà publié dans la revue Letteratura un total de cinq chapitres, qui, comme nous l’indique Manganaro dans son introduction, correspondent à peu près aux six premiers chapitres de l’actuelle version ou « traits » de l’œuvre. En 1947, pour la maison de production Lux Film, sort une adaptation cinématographique du Pasticciaccio sous le titre de Il Palazzo degli ori (Le Palais des ors). Cette adaptation sera aussi publiée de manière posthume (avec quelques changements par rapport à la version intégrale du roman) en 1983.

Il s’agit donc d’un ouvrage remanié et retouché par Gadda que l’on ferait bien de lire avec les effets de ses déplacements et de ses changements, aussi bien dans sa génétique – la production matérielle de l’œuvre – que dans le contexte socio-politique dans lequel il sera inséré.

En 1957, quand Livio Garzanti publie l’intégralité du roman, avec les dix chapitres que l’on connaît aujourd’hui, Gadda est âgé de 64 ans, il a vécu en protagoniste volontaire le roman maudit de la Grande Guerre, pendant laquelle il s’est fait emprisonner et déporter en Allemagne. Il a souffert également l’expérience de la mort de son frère, épisode dont il ne se remettra jamais. Ingénieur électrotechnicien avec une vocation d’écrivain, il a alors déjà publié une dizaine de livres dont la catégorie et le genre restent confus. La Madone des philosophes (La Madonna dei filosofi, 1931), La connaissance de la douleur (La Cognizione del dolore, 1938-1941), Les années (Gli anni, 1943) ou L’Adalgisa : croquis milanais (L’Adalgisa, 1944) sont quelques-uns des titres représentatifs de cette première période.

Malgré ces publications où commencent déjà à se dégager les traits les plus notables de sa poétique – une écriture faite de restes qui deviennent restances –, Gadda est loin d’occuper une place hégémonique dans le panorama littéraire italien. Comme nous le rappelle Pietro Citati dans son « Ricordo de Gadda » de l’édition de Garzanti, le Pasticciaccio fut non seulement reçu avec « profonda ostilità » par la critique (pour Emilio Cecchi, on était face à un livre « irrelevante et senza respiro ») mais aussi négligé et sous-estimé par des figures intellectuelles de la stature d’Italo Calvino (qui plus tard changea d’avis), Elsa Morante, Alberto Moravia ou Pasolini (qui préférait L’Adalgisa).

Son écriture étant perçue comme un champ constitué par des tensions et des résistances au sens et à l’ordre littéraire dominant, celui que dicte le marché éditorial, Gadda incarne assez tôt l’image de l’écrivain illisible, opaque, difficile à déchiffrer, et en fin de compte inclassable par les historiens de la littérature. Comme d’autres œuvres inclassables, la sienne est aujourd’hui associée à l’esthétique baroque, avec son champ sémantique propre : le grotesque, l’expression déformante, la parodie, le pli ou le carnavalesque.

Carlo Emilio Gadda, L’affreuse embrouille de via Merulana

Carlo Emilio Gadda

Au début de L’affreuse embrouille de via Merulana, il faudra prendre la main du jeune inspecteur de trente-cinq ans, le dottor Francesco Ingravallo, un homme qui aux yeux du narrateur a « une certaine pratique routinière du monde, de notre monde dit “latin” : une certaine connaissance des hommes : et aussi des femmes », lui, que nous appellerons « désormais don Ciccio » était (et est encore) « l’un des fonctionnaires les plus jeunes et, on ne sait pourquoi, jalousés du bureau des enquêtes : doué d’ubiquité, omniprésent dans les affaires ténébreuses ». Un homme donc, auquel il faut faire confiance (un peu à l’image des grands détectives du polar), bien que moins résolutif dans les faits : « “Quand qu’on m’appelle !… Oui. Si qu’on m’appelle moi… tu peux qu’être sûr et certain que st’est l’un malheur : quelqu’embrouille… à débroussailler…” disait-il, mélangeant napolitain, molisan, et italien. » Quelque embrouille ou, plutôt au pluriel, des embrouilles car « les catastrophes inopinées ne sont jamais la conséquence ou l’effet, si l’on préfère, d’un motif unique, d’une cause au singulier : mais elles sont comme un tourbillon, un point de dépression cyclonique dans la conscience du monde, vers lequel ont conspiré toute une multiplicité de mobiles convergents. Il disait aussi nœud ou enchevêtrement, ou grabuge, ou gnommero, embrouille ».

On est bien, comme le voulait Calvino dans ses Leçons américaines, dans la multiplicité de réseaux, dans la représentation du monde comme un « méli-mélo, un micmac, une pelote, sans jamais atténuer la complexité inextricable […] sans gommer la présence simultanée des éléments les plus hétérogènes qui concourent à la détermination de chaque événement ». Mais quels sont ces événements ? Que se passe-t-il dans l’histoire de L’affreuse embrouille de via Merulana ? Quel « malheur » nous est arrivé pour que l’on soit amené à appeler le dottor Ingravallo ? Tentons de débroussailler un peu les choses.

Au numéro 219 de la via Merulana dans un « grand immeuble » où ne demeurait « qu’des gens d’qualité : quéqu’famille du generone » (nouvelle bourgeoisie romaine de la fin du XIXe siècle) et « des nouveaux m’sieurs de commerce », une comtesse vénitienne est victime du vol d’un bijou effectué sous ses propres yeux. Trois jours plus tard, dans le même immeuble et sur le même palier, la belle et inféconde Liliana Balducci est assassinée de façon sanglante. Ces deux événements sont au centre du récit quand l’enquête commence. Un attroupement de curieux s’installe aux pieds du portail de la grande maison, appelée Il Palazzo dell’Oro (Le Palais de l’or). Le commissaire Ingravallo « préposé à l’affaire » écoute « le pathétique des témoignages […] dans une confusion de voix et d’apparences : bonnes, patronnes, choux-fleurs » après, en demandant si encore « des traces étaient restées… ou des empreintes, ou autre chose… de l’assassin […] il poussa sa langue à une erreur ».

On pourrait lire, dans cette dernière phrase du narrateur, l’affaire poétique propre de Gadda. Car c’est en poussant la langue jusqu’à ses extrémités (au bord de l’erreur), en exigeant toujours un effort supplémentaire à la langue que le récit avance à travers un brouillage de pistes et de suspects qui s’entrecroisent sans jamais atteindre une solution. La dernière séquence du roman est exemplaire à ce titre : lorsque le dottor Ingravallo reconnaît dans un bidonville près de Rome Tina Crocchiapani, « la magnifique servante des Baducci » qu’Ingravallo avait déjà rencontrée lors d’un dîner chez les Balducci (c’est sur cette scène que le roman s’ouvre). Le lecteur songe à la fermeture du cercle quand Tina fait à nouveau irruption et le commissaire la reconnaît « c’est t’elle, c’est t’elle », crie Ingravallo. Mais il nous faut la confession d’un nom, l’aveu du vol et du meurtre : « Tu l’sais qu’trop bien, menteuse », hurle Ingravallo « crache l’nom, c’lui qu’t’as là : ou t’l fera cracher l’brigadier, à la caserne, à Marino : l’brigadier Pestalozzi, te l’f’ra cracher. » Tina réagit d’abord en s’excusant « comment peuss’l’dire si l’en sais rien ? » et ensuite, en se laissant emporter par un cri (de rage ou de colère ?), réitère son innocence : « non, non, ça n’a pas été moi ! ».

Cette absence de résolution entraîne évidemment une déception chez le lecteur. Il aurait fallu un bouc émissaire, quelqu’un qui prenne en charge les délires de la société mussolinienne (on est au printemps du 1927, en plein essor donc de l’Italie fasciste). En effet, on est loin d’une solution définitive, d’un simple enchaînement de causes et d’effets qui éclaircirait la raison « historique » des événements. Le tissu de la réalité est, dans les faits, beaucoup plus complexe. Le commissaire Ingravallo est au courant, même « s’il n’entendit pas, sur le moment, ce que son âme était sur le point d’entendre » et c’est pour cela qu’il reste paralysé face à « ce pli noir vertical entre les deux sourcils de la colère » de Tina. On est dans les tout derniers mots du roman, là où le lecteur, autant que don Ciccio, est supposé être induit « à réfléchir : à se repentir, presque ».

Qu’est-ce qui s’achève alors ? Quel sera notre regret ? Sur quoi l’œuvre nous invite-t-elle à réfléchir ? On a l’impression qu’au-delà d’une embrouille policière quelconque, d’un récit inextricable étouffé dans le labyrinthe du quotidien, ce que Gadda nous transmet (et que Manganaro parvient à faire passer avec sa traduction) c’est l’histoire des tremblements de la parole, ses battements « spasmodiques » : la vitalité d’une langue « poussée à l’erreur » qui ne cesse de s’inventer (et de nous réinventer) à chaque lecture, de sorte qu’après avoir lu L’affreuse embrouille de via Merulana, le lecteur peut se contenter d’avoir acquis une compétence : il commence à se débrou(ssai)ller dans une nouvelle langue. Même si, à tout moment, il court le risque de se perdre.


Cet article a d’abord été publié sur Mediapart.

Christian Galdón

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