Samuel Beckett par Sami Frey

Au Théâtre de l’Atelier, Sami Frey fait entendre Premier amour, un des premiers textes écrits en français par Samuel Beckett. Il lui donne une sorte d’évidence, qu’il n’avait peut-être pas en 1970, lors de sa publication par les Éditions de Minuit, qu’il n’aurait sûrement pas eu pour des lecteurs de l’immédiate après-guerre, période de l’écriture par un quasi inconnu.


Samuel Beckett, Premier amour, par Sami Frey. Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 3 mars.


« “Et que je dise ceci ou cela ou autre chose, peu importe vraiment. Dire, c’est inventer. Faux comme de juste. On n’invente rien, on croit inventer, s’échapper, on ne fait que balbutier sa leçon, des bribes d’un pensum appris et oublié, la vie sans larmes, telle qu’on la pleure. Et puis merde.” Cette déclaration désabusée et vigoureuse caractérise au mieux les intentions et la manière d’un auteur dont il serait étonnant qu’on n’entendit pas parler dans les mois à venir : l’Irlandais Samuel Beckett, réputé pourtant, et à juste titre, difficile, obscur, déconcertant. » Ainsi Maurice Nadeau commence son premier long article sur celui dont il deviendra un soutien fidèle et un ami. Il le publie sous le titre « Samuel Beckett ou : En avant, vers nulle part », en avril 1951 dans le journal Combat. Il est alors responsable de la page littéraire du quotidien dirigé par Pascal Pia. Le premier des trois volumes publiés par Gilles Nadeau est consacré à cette période et reproduit cet article.

Déjà Maurice Nadeau fait œuvre de découvreur, en rendant compte le plus précisément possible de Murphy et de Molloy. Mais « c’est par L’expulsé qu’il faudrait aborder Beckett, jamais plus clair et plus inquiétant que là. C’est l’histoire, racontée à la première personne, d’un homme qui s’est fait brusquement jeter à la porte de chez lui par un logeur irascible. » La nouvelle avait été publiée par la revue Fontaine (décembre 1946-janvier 1947) ; elle se terminait ainsi : « Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté cette histoire. J’aurais pu aussi bien raconter une autre. Peut-être qu’une autre fois je pourrais en raconter une autre. Âmes vives, vous verrez que cela se ressemble. » De fait, à la même période, avait été écrit Premier amour, l’histoire d’un homme à la rue, après la mort de son père. Mais Maurice Nadeau ne pouvait en avoir connaissance. Le texte est resté inédit jusqu’à ce que Jérôme Lindon obtienne de Samuel Beckett, après le Prix Nobel, le droit de le publier (Premier amour, Éditions de Minuit, 1970).

Ce récit n’était pas destiné à la scène, mais il a été interprété à plusieurs reprises, en particulier par Christian Colin, dans le Cycle consacré à l’écrivain, au Festival d’Automne 1981. Sami Frey, lui, dit avoir découvert tard dans sa vie à quel point les écrits de Samuel Beckett le touchaient. Déjà au Théâtre de l’Atelier, en 2007, il lisait, sur un écran tenu devant lui, Cap au pire. Pour sa mise en scène de Premier amour, en 2009, il avait appris le texte, pendant quatre à cinq mois, souvent sur un banc. Dix ans plus tard, à quatre-vingt un ans, il approche de l’âge où l’écrivain avait quitté son appartement de la rue Saint-Jacques. Dans le programme du spectacle, il écrit : « Pour le présenter, en ce moment je pense au Beckett des dernières années de sa vie logé dans l’annexe d’une maison de retraite médicalisée. Le “tiers-temps”, il y occupe seul une chambre qui donne sur un petit jardin où il peut sortir prendre l’air. »

Samuel Beckett, Premier amour, par Sami Frey.

© Hélène Bamberger/Opale

Le narrateur se rappelle les souvenirs de sa vingt-cinquième année, à l’âge où « il bande encore, l’homme moderne », mais confusément : « Tout s’embrouille dans ma tête, cimetières et noces et les différentes sortes de selles. » Peut-être est-il, non plus de ce monde, mais dans une sorte de purgatoire. Il dit à propos de son chapeau : « Il m’a suivi dans la mort, d’ailleurs. » La scénographie, éclairée par Franck Thévenon, suggère cet enfermement. La représentation se déroule à l’avant-scène, devant le rideau de fer descendu, sur un espace étroit, qui évoque le gazon de plastique antidérapant devant la porte-fenêtre, au “tiers-temps.” « Aujourd’hui je me contenterai de marcher le long de la Bande de Gaza », disait Beckett, d’après son biographe James Knowlson. L’acteur entre par une porte, côté cour. Tantôt il s’assoit sur l’un ou l’autre des deux bancs disposés le long du rideau métallique, ou il se lève et déambule, comme sommé par un bruit régulier, par le clignotement d’une lampe de secours rouge. Il porte un grand imperméable foncé, une musette verte, d’où il sort une banane, comme Krapp dans La dernière bande, qui en mange trois, puis un chapeau marron déformé, un temps enfoncé sur la tête.

Sami Frey se rappelle avoir souvent croisé en 1963, Samuel Beckett, alors âgé de soixante ans, à l’époque de Oh les beaux jours !, quand il répétait Le Soulier de satin ; il n’avait pas osé l’aborder : « Curieusement la beauté physique a beaucoup compté ». On en dirait autant de lui à son entrée, avant que, sans micro, assis dans une grande proximité avec le public, il commence, de sa voix inimitable, immédiatement reconnaissable : « J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec le mort de mon père, dans le temps. » Il vérifie, sur un petit carnet dépenaillé, les deux dates, celle de la mort, puis de la naissance, relevées sur la tombe du père, à quelques jours d’intervalle. Vite il se redresse pour écrire, à la craie sur le rideau de fer, son épitaphe : « Ci-gît qui y échappa tant / Qu’il n’en échappe que maintenant ». Puis il poursuit l’évocation de la rencontre sur un banc de Lulu ou Loulou, devenue Anne, l’hébergement dans son petit appartement, la découverte de la prostitution, puis la fuite à la naissance d’un enfant.

Avec sa grande élégance, qui était aussi manifestement celle de Samuel Beckett, sa dignité et sa pudeur, dont témoignent ses réponses lors des entretiens suscités par l’évènement de ces trente représentations exceptionnelles, Sami Frey peut tout faire entendre au public de l’Atelier : considérations d’ordre scatologique ou sexuel, expressions telles que « l’affreux nom d’amour », attesté par l’inscription du « mot Lulu sur une vieille bouse de vache », apostrophes : « des couillons comme vous ». Il esquisse juste un léger sourire qui accompagne « l’humour terrible de Beckett », selon son expression ; il suggère parfois, par la légère variation dans un ton très égal, la singularité d’une écriture, d’une vision du monde. « Il m’aurait fallu d’autres amours, peut-être. Mais l’amour, cela ne se commande pas. » Cette dernière phrase dite, il repart par la même porte, côté cour ; puis il revient saluer et recueillir un accueil triomphal, qui lui est assurément destiné, peut-être aussi à Beckett, bientôt trente ans après sa mort.

Monique Le Roux

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