Maroc : le livre, droits humains contre soft power

La capitale marocaine, Rabat, est pour l’année 2026 capitale mondiale du livre de l’UNESCO. Ce label ne consacre pourtant pas un dynamisme du secteur, qui attend encore une véritable politique publique.


Le Maroc s’est montré ces dernières années très actif en termes de diplomatie culturelle : invité d’honneur de plusieurs foires du livre internationales (Paris en 2017 puis 2025, Québec en 2018, Bruxelles en 2020, Sharjah en 2024, Panama en 2025, Morelia au Mexique en 2026…), il est entré cette année dans le réseau des capitales mondiales du livre. Ce label de l’UNESCO célèbre une dynamique pour « la promotion de l’alphabétisation, l’apprentissage tout au long de la vie, la protection des droits d’auteur et la liberté d’expression ». Or, force est de constater que cette dynamique n’existe pas sur le terrain, tant les structures sont insuffisantes. S’il cherche à s’illustrer à l’échelle internationale, notre pays se montre moins actif quand il s’agit de développer le secteur du livre de manière que chaque citoyen.ne y ait accès et que son droit au livre, à la culture et au savoir lui soit garanti.

Pour nos concitoyen.ne.s, le livre est loin.

Trop cher pour l’écrasante majorité de la population : le salaire mensuel minimum (pour les personnes qui ont un emploi déclaré) est de moins de 350 €, sachant que 75 % de la population vit de l’économie informelle et ne gagne pas cette somme. Quand le livre marocain coûte en moyenne 83,70 dirhams (environ 8 €) [1], il devient de fait un luxe pour la plupart des familles, qui priorisent l’achat des livres scolaires. Quant au livre importé, en particulier de France, en moyenne de 250 DH (25 €), il n’est accessible qu’à une minorité [2].

Cette question du prix est d’autant plus critique que le Maroc ne dispose pas d’un réseau de bibliothèques à la hauteur des besoins d’une population avoisinant les 39 millions d’habitants. En 2022, selon la dernière étude du Haut-Commissariat au Plan (HCP), 240 bibliothèques étaient recensées dans tout le pays, contre 332 en 2021 et 394 en 2014 [3], soit une perte de plus de 150 établissements en près de dix ans. 84 % des communes marocaines ne disposent pas de bibliothèque. Toujours selon le HCP, le quart de ces bibliothèques est concentré dans une seule région, celle de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, ce qui n’est pas de nature à garantir un accès équitable sur l’ensemble du territoire national. Les états généraux de la culture, initiés par l’association Racines pour le développement culturel au Maroc et en Afrique, avaient pour leur deuxième édition, en 2016, réalisé une enquête sur les pratiques culturelles des Marocain.e.s qui soulignait l’éloignement des lecteurs : aucune bibliothèque dans l’entourage pour 63,5 % des gens, à plus de 2 km pour 22,5 % et à plus de 10 km pour 7,6 % – seuls 14 % disposent d’une bibliothèque à moins de cinq minutes de chez eux (Le livre à l’épreuve, En toutes lettres, 2017). En 2022, relevait le HCP, les bibliothèques ne comptaient que 43 545 lecteurs inscrits, pour 13 039 places disponibles (Les indicateurs sociaux du Maroc, édition 2024). Ils n’avaient accès, dans l’ensemble de ces établissements, qu’à 824 948 ouvrages (faut-il saluer la légère augmentation par rapport aux 797 581 présentés en 2021 ?). Pour rappel, l’UNESCO préconise au moins un livre par habitant… La misère des bibliothèques existantes résulte d’un choix du ministère de la Culture, qui a disposé du budget alloué au département de la Lecture publique pour financer son programme d’aide à l’édition, orienté principalement vers le soutien aux librairies et aux éditeurs [4]. D’où le manque de budget pour créer de nouvelles bibliothèques, recruter des bibliothécaires qualifiés – et leur donner un véritable statut –, acheter des livres pour mettre à jour les fonds et organiser des activités pour faire de ces lieux des espaces vivants et au service des citoyens.

Salon international de l’édition et du livre (2026) © Kenza Sefrioui
Salon international de l’édition et du livre (2026) © Kenza Sefrioui

Priorité à l’événementiel

À ce travail d’équipement structurant, le ministère de la Culture privilégie une approche événementielle. La mise en avant du livre se fait une fois par an, pendant dix jours, lors du Salon international de l’édition et du livre (SIEL) – des salons régionaux sont aussi organisés mais n’ont pas du tout le même retentissement. Le SIEL, créé à Casablanca en 1987 à l’initiative des éditeurs, se tenait habituellement en février, pour s’inscrire dans le calendrier des grandes foires internationales. Depuis 2022, il a été transféré à Rabat, son budget est passé de 8 millions de dirhams (environ 800 000 €) à 45 millions de dirhams en 2024 (environ 4,5 millions d’euros) – il faut bien construire un chapiteau faute d’un équivalent de l’Office des foires de Casablanca… – et ses dates sont devenues flottantes, suivant de quelques jours le mois lunaire du ramadan, qui avance de 10 jours chaque année. Ces budgets accrus ont eu une incidence sur la manière d’organiser cet événement, car la dépendance aux sponsors privés, qui souvent n’ont rien à voir avec le secteur du livre (fondations bancaires, observatoire des prisons, salon du cheval…), conduit à leur accorder de grands stands dans le premier hall. Les visiteurs parcourent donc d’abord des stands souvent remplis de chaises vides, ne présentant que quelques fascicules informatifs, au mieux des ouvrages édités par l’institution elle-même, avant d’accéder aux halls des véritables exposants – et il en va de même pour le Salon international de l’édition et du livre jeunesse, lot de consolation proposé aux Casablancais.e.s. Les médias officiels font état d’une importante fréquentation (environ 502 000 visiteurs en 2026 et 3 millions de livres vendus). Cet engouement est réel car le SIEL fonctionne comme un moussem, un rendez-vous saisonnier, à l’instar des pratiques culturelles des autres pays arabes.

Mais il éclaire aussi la fragilité du tissu de librairies qui permettrait aux citoyen.ne.s qui en ont les moyens de s’approvisionner en livres tout au long de l’année : moins de 750 dans tout le pays (Le livre à l’épreuve, En toutes lettres, 2017), dont à peine 45 librairies indépendantes selon l’Association des librairies indépendantes du Maroc (ALIM), qui se bat pour faire labelliser ces enseignes selon des critères de professionnalisme, notamment la possibilité de faire du conseil et d’organiser des rencontres. L’ALIM a lancé l’an dernier une plateforme, Librairiesdumaroc.ma, pour permettre aux lecteurices de s’assurer de la disponibilité des ouvrages recherchés dans leurs librairies de proximité. Faute d’informatisation des librairies pour mutualiser en temps réel leurs stocks, elle n’a pas encore pu développer la fonction d’achat en ligne. La hausse du foncier, l’augmentation du salaire minimum et l’inflation ont fragilisé les librairies, dont les ventes n’ont cessé de s’éroder – avec une accélération notoire depuis le covid. Certaines ont dû fermer leurs portes. De la même manière, les bouquinistes sont en train de disparaître, privant les lecteurices plus modestes ou intimidés par les librairies d’un accès au livre.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Piratage toléré

La principale cause de fragilisation des librairies est cependant le piratage, pratique endémique depuis une décennie tant pour le livre physique que numérique. Des étals informels, les farrachat, s’exhibent en plein boulevard, parfois devant les librairies elles-mêmes, et proposent des exemplaires de bestsellers internationaux en arabe, anglais et français, d’une qualité exécrable, imprimés soit dans de petites unités de quartiers, soit carrément importés, ce qui pose la question des contrôles douaniers. Des colporteurs font aussi le tour des cafés, vendant des livres à 20 dirhams (moins de 2 €), ce qui vaut aux libraires d’être traités de « voleurs » par leurs clients quand ils leur proposent la version originale cinq fois plus chère. L’économie est fructueuse, puisqu’un revendeur peut en tirer jusqu’à 300 € par jour. Face à cette concurrence déloyale, les librairies n’ont pas le poids financier pour assumer seules de longues et coûteuses actions en justice. Il n’y a que la Librairie Nationale, filiale du groupe Hachette Livre, qui a pu engager une action, tout en appelant à « une action nationale contre le piratage » [5]. À ce jour, aucune étude n’a estimé le nombre de livres papier piratés en circulation, de manière qu’on puisse chiffrer le préjudice et fixer des dommages et intérêts. Malgré plusieurs initiatives d’éditeurs et de libraires pour sensibiliser les pouvoirs publics à ce phénomène, rien n’a été fait pour mettre en application les lois existantes contre la contrefaçon. En 2017, le ministère de la Culture renvoyait la responsabilité au Bureau marocain du droit d’auteur !

En 2024, la découverte de livres piratés en masse au SIEL a fait scandale. Éditeurs et librairies se sont mobilisés pour faire fermer plusieurs stands et saisir des stocks, qui se sont avérés importés, ce qui a soulevé la question des responsabilités au niveau de la douane, du Bureau des publications étrangères dépendant du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, qui autorise l’entrée des livres sur le territoire marocain, et de l’organisation du salon elle-même. Malgré cela, aucune action n’a été engagée.

L’inaction des pouvoirs publics face au piratage est destructrice à tous les égards. Elle autorise un phénomène qui fragilise l’écosystème économique, puisque auteurices, libraires, éditeurices sont affecté.e.s et ne peuvent pas exercer dans de bonnes conditions. Elle consacre l’informel et le non-respect de la loi – le livre n’est pas le seul domaine concerné. Et surtout, elle contribue à la dévalorisation symbolique de l’objet livre et, à sa suite, de toute réalisation intellectuelle.

Une d’un étal de livres piratés à Rabat (2018) © Kenza Sefrioui
Une d’un étal de livres piratés à Rabat (2018) © Kenza Sefrioui

Dévalorisation de la vie culturelle et intellectuelle

Le piratage ne permet pas un véritable accès au livre dans la mesure où il met en circulation des exemplaires dégradés qui n’offrent pas la garantie que le texte est bien l’original et la dernière version validée par l’auteurice – sauf pour les exemplaires originaux désossés pour être scannés et réimprimés, on ignore d’où fuitent les fichiers numériques en circulation. Sa diffusion à large échelle n’est en aucun cas le signe d’un dynamisme, puisqu’il sabote l’ensemble du secteur. Le piratage affecte même le livre scolaire, le seul pan du secteur du livre à générer des bénéfices – sans en faire, ou rarement, bénéficier le livre de littérature générale, tant les deux univers sont séparés.

La convergence de ces problématiques structurelles et la prééminence du scolaire dans les trésoreries des librairies réduisent le livre au Maroc à une temporalité saisonnière : de juin à fin octobre, temps consacré à la rentrée scolaire, il est impossible de faire la promotion d’un ouvrage de littérature générale ; idem pendant le ramadan.

Inaccessible et marginalisé, le livre est parfois même ringardisé sous couvert de technophilie, à travers l’affirmation selon laquelle le Maroc serait passé directement de l’oralité au numérique. Cet argument est dénué de sérieux si l’on prend en considération la complexité de ce qui est en ligne, rendant indispensable, pour échapper aux désinformations, discours de haine et autres théories du complot, une solide formation à la pensée critique qui ne se transmet justement que par la maîtrise des langues et de l’écrit.

Or au Maroc, tout ce qui pourrait concourir à l’élaboration d’une société du savoir n’est pas en bon état. L’analphabétisme reste important : 10 millions de personnes en 2023. L’école publique en premier lieu est un espace de relégation des classes populaires – 300 00 élèves arrêtent d’étudier chaque année sans avoir de diplôme ; les classes les plus aisées se gardent bien d’y inscrire leurs enfants, préférant les différentes missions étrangères. Les taux d’illettrisme sont régulièrement épinglés dans les classements PISA. Suite à une arabisation bâclée pendant quarante ans, et sur laquelle on est en train de revenir, le véritable bilinguisme a disparu, remplacé par une absence de maîtrise correcte tant de l’arabe que du français. L’université n’est plus, depuis l’écrasement des mouvements étudiants dans les années 1970, un espace dédié à la recherche et au débat critique. Quant à la presse, les récentes poursuites engagées contre des journalistes d’investigation comme Omar Radi renseignent sur l’état de la liberté d’expression. La critique littéraire en a presque disparu, et la place réservée aux livres dans les médias (où les journalistes sont précarisés et n’ont pas le temps de lire) prend le plus souvent la forme d’une interview (constituée de trois questions-réponses), ce qui prive l’auteurice de la possibilité d’un retour sur son travail – quand ce n’est pas tout simplement la reprise du communiqué de presse de l’éditeur. Enfin, la chaîne du livre, en charge de la production et de la diffusion des livres et des idées, est incomplète et souffre de l’absence du maillon de la diffusion. Les distributeurs existants, pour la plupart grandes sociétés ou filiales de multinationales, font leur chiffre d’affaires sur le livre importé, notamment scolaire, et ne travaillent pas la littérature générale marocaine, qui peine à trouver ses lecteurs. Ils n’hésitent pas à pratiquer la vente directe aux établissements publics, déstabilisant l’ensemble du secteur.

Tous les mercredis, notre newsletter vous informe de l’actualité en littérature, en arts et en sciences humaines.

Aller chercher un PDF piraté est donc devenu un réflexe, surtout pour les nouvelles générations, relevait l’anthropologue Mohamed-Sghir Janjar [6] : pour les jeunes, un livre, c’est un PDF qu’on trouve en ligne – pourquoi faudrait-il donc l’acheter ? – sur les recommandations de leurs pairs et des algorithmes. La possibilité de découvertes en librairie ou en bibliothèque est ainsi réduite.

Par ailleurs, aucun.e écrivain.e ne vit de sa plume au Maroc, ce qui les pousse à envisager une carrière dans des circuits plus structurés – au Liban, en Égypte et plus récemment dans le Golfe, pour les arabisants et en France pour les francisants. Les droits de certains de ses classiques sont détenus dans des maisons d’édition françaises, pour lesquelles leur mise en valeur n’est pas une priorité. Si le Conseil consultatif de la communauté marocaine de l’étranger est très actif pour soutenir la réédition et la traduction des auteurices de la diaspora, notamment en Europe, c’est qu’il est essentiel pour l’économie marocaine de consolider ce lien stratégique, source majeure de devises. Seules les classes les plus aisées peuvent s’adonner à une activité non rémunératrice : beaucoup de nos auteurices sont professeur.e.s, médecins et écrivent en parallèle, et nous n’avons plus d’écrivains comme Choukri ou Zafzaf, qui ont eux-mêmes connu la misère et la marginalité. Cela induit de nombreux biais dans ce qui est produit et dans l’image de la société qui s’en dégage et qui est renvoyée au Marocain.e.s eux-mêmes, biais renforcés par le choix de la langue et des thèmes abordés.

De fait, le Maroc n’est toujours pas, soixante-dix ans après l’indépendance, le centre de gravité de sa production éditoriale. La production publiée en Europe bénéficie d’un plus grand crédit et, pensent les auteurices, d’une meilleure reconnaissance. Ce point est à nuancer car il y a peu d’élus pour beaucoup d’appelés, sans parler des problèmes de censure à l’importation et de prix [7]. Le dialogue entre les écrivain.e.s et leurs lecteurices s’en trouve affecté, de même que la possibilité de construire un imaginaire et de se projeter dans les possibles au Maroc même. Sans parler de celle d’établir ses propres normes esthétiques et ses cadres de pensée.

L’absence de structuration du secteur du livre au Maroc ne représente pas seulement un enjeu économique mais un enjeu de démocratie. Les choix de soft power ne doivent pas se faire au détriment de l’accès à ce droit humain fondamental. Les événements de Sebta cet été ont montré combien est lourd le prix de cet accès entravé au savoir, au rêve et à la possibilité de se projeter sainement dans l’avenir.


[1] Mohamed El Ferrane (dir.), Édition marocaine, État de l’édition et du livre au Maroc dans les domaines de la littérature et des sciences humaines et sociales, 2022-2023, Fondation Al Saoud, 2024, p. 28. Disponible sur https://www.fondation.org.ma/web/article/356.

[2] Les conditions d’importation du livre français impliquent une majoration du prix d’environ 30 % : un livre de poche à 10 € se vend environ 130 dirhams.

[3] Sur les 394 bibliothèques identifiées, 297 étaient recensées sur le site du ministère de la Culture.

[4] En 2023, un peu plus de 8 millions de dirhams ont soutenu 395 projets. Il y a cependant lieu de saluer l’augmentation, modeste mais régulière, du budget de la Culture dans l’ensemble des dépenses publiques (de 0,2 % en 2005 à 0,9 % en 2018) selon le HCP (Les indicateurs sociaux du Maroc, édition 2024). À noter toutefois que le chiffre de 2021, de 2 %, est le budget commun pour la culture, la jeunesse et les sports, désormais regroupés sous un même ministère.

[5] Voir à ce sujet mon enquête dans Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc, « Livres piratés », p. 55.

[6] L’étude est encore inédite. Voir « Mohamed Sghir-Janjar : “les jeunes construisent leur propre corpus” », propos recueillis par Kenza Sefrioui dans Bibliodiversité. Les (r)évolutions de la lecture, 2025.

[7] Voir mon enquête « Partir pour exister » dans Le livre à l’épreuve.

Retrouvez tous nos articles sur la Saison Méditerranée