Le mot manque pour dire la condition de qui a perdu son enfant, remarque Sergio del Molino au commencement de L’heure violette, et il lui faut écrire tout un livre pour dire cette double absence : celle de Pablo, son fils, mort d’une leucémie réfractaire au lendemain de son premier anniversaire ; et celle du mot qui permettrait de circonscrire cette absence, et d’abriter en son sein l’incommensurable peine dont l’écriture, ici, découle autant qu’elle la sert.
On a lu déjà des récits et chroniques de ce deuil contre nature que suscite la mort d’un enfant – L’enfant éternel de Philippe Forest ou Martin cet été de Bernard Chambaz, entre autres – et l’on sait, depuis le Tombeau pour Anatole de Mallarmé, que l’écriture y est vouée à rester inaccomplie, et qu’il n’y a pas de « genre » possible dont un tel récit relèverait. La réalité avance à découvert, sans topoï littéraires, confie l’auteur, que rien n’a préparé à cette tâche. Et il lui faut s’y résoudre : « Je suis contraint d’être un père tragique, d’écrire dans une prose invraisemblable une histoire d’enfermement et d’amour. Moi qui n’aspirais qu’à écrire des blagues. » Ou encore : « Cette histoire, d’autres l’ont écrite à ma place. Moi, je ne peux que la pleurer. »
Faisant suite (en traduction française du moins) à L’histoire de ma peau, livre étonnant consacré à la façon dont l’expérience du psoriasis recouvre la réalité d’un derme dont il est impossible de la défaire, L’heure violette (publié d’abord en 2013 et réédité par Alfaguara en 2023 avec un épilogue) offre le récit le plus juste du pire vécu : l’impossible pharmakon des chimios sans issue, la cruelle « poésie du sang » des « transplantations hématopoïétiques » (qui, terriblement, font écho aux oranges sanguines de l’enfance catalane), la greffe qui ne sauvera pas la vie. Cet ouvrage inévitablement poignant livre l’histoire des rémissions temporaires, des espoirs sans cesse déçus, des protocoles inédits et des errances sur la carte de la douleur et de la dévastation – une carte sans frontière autre que cet espace blanc où commence le territoire des monstres.

Une carte qui autorise néanmoins tout un jeu de détours, d’échappatoires momentanées, nécessaires à la dynamique et à la respiration du récit : anecdote de la dame aux chats, rêves et cauchemars, reportage sur les victimes de l’attentat de la gare d’Atocha, collection des photos qui racontent l’envers antérieur du désastre – puis documentent le désastre lui-même en osant archiver le fils éternel, « indélébile », « infini ». Ce récit du deuil annoncé s’accompagne également de toute une bande-son, déjà mélancolique et encore pleine de vie : le groupe de rock espagnol Leño, « Saskatoon tonight » – une chanson de folk canadien (Carolyn Mark & NQ Arbuckle) qui dessine « comme un avenir pour une misérable famille de vaincus » –, « Sylvia Plath » de Ryan Adams ou encore le classique « The Streets of Laredo » par Johnny Cash. C’est une façon de protester et de lutter contre une histoire qui « semble avoir été assemblée par un narrateur médiocre qui se plante sur le rythme et les climax ».
Il faut ainsi que l’écriture s’invente des règles au fil de la pente tragique. Elle recourt pour ce faire à quelques principes simples, dont celui, hérité de Susan Sontag, du refus de la métaphore, et avec lui des clichés, « répliques du passé ». Il faut aussi, plus radicalement, extirper de soi toute « pensée magique » (comme Thomas Mann l’avait fait avant lui dans l’un des livres préférés de l’auteur) – et le défi de l’écriture y contribue au premier chef. « Je me confronte au chagrin les mots à la main, et tandis que je tranche des questions de style, que j’épouse la langue et que je structure ces pages, j’évite de sombrer dans l’important. » De sombrer, mais pas d’y évoluer. Car ce que dit « l’heure violette », empruntée (comme l’avait fait avant lui Montserrat Roig) à la Terre vaine de T.S. Eliot, c’est que Sergio del Molino ne voudrait jamais franchir tout à fait le seuil de la disparition – ce que manifeste l’ellipse de la mort même de Pablo dans le livre ; et en s’installant, « piégé », dans le temps arrêté et vain de cette heure-limite, il veut « figer la peine », et surtout pas – comme le rappelle sans cesse également pour lui-même Philippe Forest – la guérir ou la « réparer ».
Car l’auteur le confesse : ce livre est né de la haine. La haine à l’égard des fausses consolations et de ceux qui les prodiguent. Avant de retourner la haine en force paradoxale de survie, comme l’y invitait la relecture d’un livre-clé, Mortal y rosa de Francisco Umbral, et son très beau dialogue avec l’enfant mort, qui fournit l’épigraphe du livre : « Si tu savais, mon fils, depuis quelle aridité je t’écris, depuis quelle confusion de larmes et de linges, depuis quelle désenvie emmêlée ». Un livre lu à dix-huit ans, d’un auteur « nu », « sans charme » – mais ce n’est que maintenant, confie Sergio del Molino, qu’il en comprend « chaque lettre et chaque blanc et chaque pronom et chaque adverbe ».
Il n’y a pas de règle, pas de modèle, pas de genre ni de mot possible pour dire la condition de qui a perdu son enfant. Les Latins avaient pourtant bien trouvé un moyen de la dire : « orbitas ». « Orbus » est celui qui se voit privé de sa progéniture. Nous n’en avons pas gardé la mémoire, car, une fois que l’on a dit cela, tout reste encore à écrire.
