Un grand méconnu, Carl Seelig

Ce sont surtout ses relations avec Robert Walser qui firent connaître Carl Seelig. Elles sont à l’origine de ce livre étonnant, Promenades avec Robert Walser, où, se mettant tout à fait en retrait, l’ami fait apparaître l’écrivain dans toute l’originalité et la force convaincante de sa personnalité, à la fois singulière et si familière.


Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser. Trad. de l’allemand par Marion Graf. Nouvelle édition, postfacée par Lukas Gloor, Reto Sorg et Peter Utz. Zoé, 224 p., 21 €


Déjà, en 1992, Bernard Kreiss avait, par sa traduction (Payot/Rivages), rendu hommage à une importante figure littéraire suisse de langue allemande, ignorée en France au point qu’il n’existait jusqu’à aujourd’hui aucune référence à cet écrivain. Carl Seelig (1894-1962), avant tout un grand témoin, copropriétaire des éditions Tal à Vienne, fut en relation avec beaucoup d’écrivains de langue allemande, tels Joseph Roth ou Hans Henny Jahnn. Dès la prise du pouvoir par Hitler, en 1933, il fit tout ce qui lui était possible pour venir au secours des écrivains persécutés. Il aida beaucoup financièrement Joseph Roth, Ignazio Silone, Hermann Broch et bien d’autres. Il organisa et subventionna de nombreuses bourses anonymes pour tous ceux qui, du fait du nazisme, étaient privés de ressources.

Promenades avec Robert Walser, de Carl Seelig : un grand méconnu

Robert Walser, photographié par Carl Seelig (1942) © Carl Seelig/Fondation Robert Walser, Berne

Le beau récit de Seelig, sorte de journal de rencontres et de promenades avec Robert Walser, de 1936 à la mort de ce dernier, le 25 décembre 1956, est en parfaite concordance avec l’œuvre de ce grand écrivain suisse de langue allemande. Ils se sont rencontrés plus d’une vingtaine de fois, prenaient le train pour quelque petite ville des environs, marchaient des heures dans la campagne et déjeunaient dans un restaurant dont Seelig donne à chaque fois le menu aussi plantureux qu’appétissant, ce qui donne une vitalité toute particulière au récit.

Chaque promenade racontée par Seelig est comme une page de l’œuvre de Walser, où  l’infantile – le refus presque panique de la condition d’adulte – et la subtile puissance littéraire vont de pair (voir par exemple la promenade du 9 avril 1945). La vie et l’œuvre de Walser sont si intimement fondues qu’on ne sait pas trop ce qui les distingue. Tout comme son personnage Jakob von Gunten, Robert Walser a été, en 1905 (il avait vingt-sept ans), élève domestique dans une école de Berlin et, quelques mois durant, engagé dans un château de Haute-Silésie – ce sera le thème de L’institut Benjamenta. Il occupera diverses fonctions de secrétaire ou de « commis », ce qui sera le thème du roman du même nom en 1908, roman qui fera l’admiration de Kafka, de Hermann Hesse et de Robert Musil parmi d’autres. Walser passa ses vingt-sept dernières années, plus ou moins volontairement, en clinique psychiatrique, où il trouva une paix intérieure relative et put faire ses interminables promenades.

Promenades avec Robert Walser, de Carl Seelig : un grand méconnu

Robert Walser, photographié par Carl Seelig (1954) © Carl Seelig/Fondation Robert Walser, Berne

C’est une sorte de rébellion douce qu’expriment les romans, les nouvelles, les petits écrits de Walser, une rébellion pacifique, toute simple, hors de toute intention politique, si ce n’est un pacifisme et un refus absolu du nazisme. Walser n’est en rien un asocial, ses intuitions psychologiques pointues démontrent le contraire. Seulement, la conscience suraiguë qu’il a de lui-même et de ce qui l’entoure le décale à chaque fois de la réalité telle qu’il faut la voir. Un scepticisme bienveillant le tient éloigné des engagements trop sonores, il sait douter. Walser est un frontalier ; en bon Suisse, il savait parfaitement le français.

La volonté de soumission, ce mélange de docilité et d’indépendance, telle qu’on la voit dans son roman Les enfants Tanner, est une manière de situer avec la plus grande précision possible l’emplacement du soi, c’est presque un exercice de géographie de la conscience. La domesticité, qui occupe une si grande place dans l’œuvre de Walser, est une manière de démonter l’autorité et de la rendre dérisoire et ridicule, mais en étant soi-même complice de ce ridicule. L’autorité vise à amoindrir les sujets, les « Zöglinge », les élèves de l’institut Benjamenta, mais ce sont eux en réalité qui triomphent et imposent leur propre nullité en vis-à-vis. On est ici très près de Gombrowicz et des élèves de l’institut d’éducation de Pimko dans Ferdydurke dont le rapproche aussi l’ambiguïté sexuelle des personnages. Le masochisme de Walser est une consolidation d’existence, une manière d’affirmation de soi.

C’est aussi ce que reflètent les conversations que Walser et Seelig ont tenues entre deux menus copieux. Les sujets ne manquent pas, de Hölderlin à Kleist, en passant par les anecdotes sur les paysans suisses, comme celle, terrifiante, sur l’exécution en 1849 d’une jeune meurtrière. Les promenades avec Robert Walser existent grâce à l’affectueuse fidélité de Carl Seelig, fort bien rendue par la traductrice, Marion Graf.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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