Les chemins délabrés du temps

La vie est aussi un service de psychiatrie où le patient n’a d’autre praticien que lui-même. Et cela d’autant plus que le service, à certaines périodes de l’Histoire, se retrouve bien encombré et bien peu fourni en soins et remèdes. Telle est l’une des leçons de La promenade de Mária Földes (1925-1976). À chacun de s’en sortir. À la grâce de l’être humain que la naissance lui lègue. Dieu ne devant sans doute s’intéresser qu’à ses élus, la solitude est pour le reste du troupeau errant.

Mária Földes | La promenade. Trad. du hongrois par Catherine Fay. Avant-propos d’Agnes Földes Lev. Éditions des Syrtes, 150 p., 17 €

Mária Földes n’est pas une errante : elle va son chemin difficile qu’elle reconnaît et accepte pour chaque pas. Elle ne fuit pas, elle ne s’écarte pas. Elle affronte. C’est bien une promenade qu’elle trace, nous faisant comprendre qu’une promenade, somme toute, n’est nullement innocente et n’a rien à voir avec une simple promenade qui n’existera jamais. Dans ses aspects, même de loisir, la vie est tout et sera tout sauf simple.

Le travail est d’édifier d’abord et de consolider dans sa propre solitude une volonté de partir et de traverser, surtout de se traverser. Promenade devient ici le mot juste pour écarter l’agrément. C’est ici une déambulation existentielle à la fois douloureuse et magique, et le vêtement de l’écriture y resplendit, même en le haillon d’une conscience abîmée, délabrée. La promenade est le monologue d’un esprit qui soupèse son corps et sa vie avec le temps traversé : l’enfance, les jours heureux, propylées de la tragédie de la guerre et ses camps de déportation et d’extermination. Après la bataille, il s’agit toujours de continuer à donner la mort. Et cela devient une loi pour l’après-guerre même, et la nourriture comme l’orientation des promenades s’en ressentent.

Tout se lie, se noue. Rien ne se délie et le pire y est plutôt sûr. La promenade heurtée doit se poursuivre sans relâche : souvenirs de paroles, de comportements, effacements et retours. La promenade devient une lice de l’impitoyable et du conflit qu’elle étire et prolonge. Le lecteur suit et accepte un « c’est comme ça ». Il n’en revient pas de ce prodige d’écriture et de témoignage solitaire, comme jalousement serré sur soi, et surtout de cette sensibilité à toute chose rencontrée, sans échelle de choix. La guerre et la paix, pour Maria Földes, ne peuvent plus se séparer. Chacune garde le germe de l’autre.

Le lecteur suit un cheminement jusque dans les profondeurs du tragique et de la conscience de soi et de l’Histoire à laquelle Maria Földes se confronte. Elle est revenue, comme on dit, des camps nazis. Mais qui a pu en revenir sans se sentir exterminé, apportant avec soi la compagnie des non-revenants ? Exterminé, mais vivant tout de même. De façon pire mais lucide. De souffrante et incessante lucidité. Il ne pourra plus en être autrement.

« De mon pays natal », István Nagy (1927) © CC0/WikiCommons

Alors, c’est une vie qui tente de se relever seule et de se restaurer d’abord à ses yeux mêmes. Et peut-être, par le prolongement d’une écriture privée, intime, mais comme contagieuse, de se restaurer aussi aux yeux éventuels du lecteur inconnu, à venir, invité dans ce corps et sa mémoire de souffrances et d’errances à recueillir. Et l’impossibilité d’oublier devient la volonté même de la promenade. On ne saurait affirmer au juste si, par une telle lecture, on se retrouve en deçà ou bien au-delà de tout étonnement. Les poteaux indicateurs du cœur et de l’esprit ayant été mis à bas. La mémoire portant d’insurmontables défis et se surprenant à veiller des tunnels inconnus de l’habituelle conscience des jours.

Mais nous sommes, il faut le rappeler, en promenade. Pas question de s’enfuir ni d’écarter quelque peu son pas. Le danger n’est pas tant extérieur que veillé, voire protégé à part soi. Il faut bien le nourrir de vie. De toute façon, il s’agit de veiller à la bonne allure sans manquer les heures, les premières, rêvées ou non, quelle importance après tout, puisque cela commence plutôt bien. La mémoire porte alors un problème attachant à résoudre. Le convoi a bien le temps de s’emballer avec ses portières de feu, et le psaume millénaire scandé : « Parce qu’un seul jour en ta maison est meilleur que mille ».

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La sage et douloureuse mesure de ce petit livre aide beaucoup à comprendre le télescopage d’une existence quotidienne d’abord heureuse et de l’Histoire, ses malles de malheurs et les éphémères éclaircies qui se bousculent en désordre au fur et à mesure qu’on avance. Mais, grands dieux, vers quoi ? Pour Mária Földes, vers une autre toujours plus douloureuse elle-même. Comment se reposer sur Terre ? Il y a eu bien sûr le bon temps que Mária, la catastrophe aidant si l’on peut dire, fait délicatement revivre : son écriture s’abandonne à une mémoire qu’irise un peu de magie. Un reflet est aussi une réalité.

« Encore un instant de bonheur », écrivait Montherlant : qu’importe que ce ne soit pas le présent même abîmé mais l’attelage d’avant, déjà ombré d’oubli. Un monde de fragments, des images symétriques de moments heureux ou bien tragiques, et l’infini d’une écriture, jeu fluide et heurté d’un kaléidoscope. Mémoire que Mária Földes tient à d’abord établir, et elle en acquittera le prix par le don de sa vie.

Mémoire minutieuse où les détails affluent en autant de preuves : cela a bien été. N’en doutez pas. Avec bien entendu sa dose de malheurs, mais pour ainsi dire l’équilibre tragique y reste. Alors, précisément, on y perd pied. La guerre renverse tout et ne peut rien édifier, pas même une victoire. On l’apprend à chaque obstiné conflit où, Sophocle nous ayant prévenus, « la sottise seule s’obstine », l’échange des crimes l’appuie. On ne pourra plus rentrer chez soi. Il ne faut plus. Il n’y a plus de lit de vigilance. Comment faire un pas ?

La magie elle-même de la promenade porte une fin, et à l’enfance heureuse se mêle puis succède la sérieuse Histoire pour présenter la facture. Il ne faut plus rentrer chez soi. Il n’y a d’ailleurs plus chez soi ni chez l’autre : cette fois, c’est le camp pour tous, bourreaux et victimes, les premiers gardant un semblant de domestique, une caricature de vie, et ils retirent scrupuleusement cette figuration même aux seconds. Personnes physiques, âmes, cœurs, sentiments quotidiens sont souillés. L’horreur s’installe dans le domestique, dévoie les situations, les consciences, les mots.

Non, les nuages ne font pas que passer. Ils se fendent, se déversent. La solide conscience du lecteur est trempée, entraînée, salie. On participe. On s’interroge. La promenade n’en finit pas de traverser le pire et de rappeler par éclipses le meilleur. Aucun dieu ne vient sauver le monde. Ni vraiment le détruire entièrement : il y faut de palpitants restes de ruines. Ce qu’on appelle témoignage. Comment classer ? Les camps auprès de l’élégance attique ? Les pires mémoires se retrouvent rangées. À la longue, les archives deviennent neutres. Et les chercheurs peuvent chercher.

Les derniers mots de Mária Földes sont un appel, une exigence : « Je vous en prie, dites-moi ce qu’il faut faire désormais !? » Nous y sommes. Même aujourd’hui et surtout aujourd’hui, le lecteur serait en mal de répondre. Mais il y a dans cet appel la vertu des forts. Et pour chacun, l’invitation à une nécessaire promenade… On n’y perd pas son temps.